arrêt sur...
miniatures et peintures indiennes

Les dieux pluriels, le serpent Reste

Note sur la mythologie hindoue
par Charles Malamoud

Shiva, Brahmâ et Indra

Les images des albums de la BnF illustrent les principaux mythes de l’hindouisme. Quelques points iconographiques mettent en évidence ce motif de la pluralité.

Le cas de Shiva

Il est des formes de pluralité d’une même figure divine qui sont indépendantes du temps et plus difficiles à formuler : la parèdre de Shiva est tantôt étroitement accolée à son époux (au point parfois de former avec lui un corps unique partagé en une moitié masculine et une féminine, c’est Shiva en tant que Ardhanarîshvara), tantôt autonome, souveraine, manifestant sa terrifiante puissance sous les traits de Durgâ ou de Mahîshâsuramardinî.
À la différence de Vishnu, Shiva n’a pas d’avatar. En revanche il est fréquemment représenté avec cinq faces : chacune figure un aspect de sa personne, un des domaines de sa puissance et correspond à un de ses noms. Notons que le tout de ce Shiva quintuple est nommé Îshâna, "seigneur", ce qui est aussi le nom associé à la cinquième de ses faces, celle qui, dans les litanies, est donc nommée en dernier. Une autre de ses faces, associée au nom Vâmadeva, en deuxième position dans l’énumération, est affectée à Shiva en tant qu’il prend conscience de son identité avec Brahmâ. Ce Shiva polycéphale nous donne donc à voir le jeu inlassablement repris de l’un qui subsume le multiple, du même qui se retrouve dans l’autre.

La cinquième tête de Brahmâ

Or Brahmâ, précisément, apparaît toujours dans les images des albums qui nous occupent comme un dieu à quatre têtes qui regarde simultanément les quatre points cardinaux ; ou encore, ces têtes représentent les quatre Veda. Une légende veut cependant qu’à l’origine Brahmâ ait eu cinq têtes, mais que Shiva, irrité, lui en ait coupé une. Les têtes multiples de Brahmâ, la mutilation de Brahmâ par Shiva, c’est là un motif qui remonte au Veda. Nous lisons dans les textes de la prose védique (notamment Aitareya-Brâhmana III 23) que le dieu créateur Prajâpati, ayant créé sa fille, se mit à la poursuivre de ses assiduités, au grand scandale des autres dieux ses fils. Pour empêcher leur père d’aller plus loin, ils décident de le transpercer, mais ne trouvent personne parmi eux qui soit prêt à faire ce geste ; ils fabriquent donc un nouveau dieu en prélevant, dans la collection de corps que possède chacun d’eux, ceux qui sont les plus féroces et en les rassemblant en un seul : c’est le terrible Rudra, préfiguration du Shiva de l’hindouisme classique. Rudra accomplit sa tâche. Arrêté dans son élan, Prajâpati laisse s’écouler son sperme, que les dieux recueillent et dont ils feront naître l’homme, l’espèce humaine.
 
Dans les Purâna (notamment Matsya-Purâna III 32 ; Bhâgavata-Purâna III), Sarasvatî, la fille de Brahmâ, est la Parole védique personnifiée. À peine est-elle sortie de lui que Brahmâ, la voyant, est troublé puis saisi d’admiration et de désir : "Ah ! quelle beauté, quelle beauté !" Les fils de Brahmâ s’indignent : "Mais c’est notre sœur !" Brahmâ n’entend pas leurs protestations, il ne quitte pas des yeux sa fille qui tourne respectueusement autour de lui et s’incline devant lui ; il ne cesse de s’exclamer : "Ah ! quelle beauté, quelle beauté !" Pour ne pas donner l’impression qu’il la suit du regard, il se dote de quatre têtes, une pour chaque point cardinal, chacune portant des marques différentes de sa passion (joues pâles, lèvres tremblantes…) Enfin, quand Sarasvatî, ayant achevé sa circumambulation, s’élève vers le ciel, Brahmâ se donne une cinquième tête qui couronne les quatre autres et regarde le zénith. Brahmâ réussit à éloigner ses fils, leur confiant diverses tâches de création, et finit par épouser cette fille tant aimée. Fin heureuse, mais qui ne va pas sans perte : Shiva tranchera cette cinquième tête.

Les mille yeux d'Indra

Un autre détail iconographique nous permet de saisir la propension des dieux singuliers à se donner ou à porter sur eux les marques de la pluralité, signes de leur pouvoir ou du moins de leur désir d’ubiquité : Indra est sahasrâksha, il a mille yeux, répandus sur tout le corps. Amoureux de la nymphe Tilottamâ, Indra la regarde avec tant d’intensité que des yeux lui poussent sur tout le corps. Selon une autre légende, Indra, alors qu’il venait de faire l’amour avec Ahalyâ, fut surpris par son époux, le redoutable ascète et "voyant" védique Gautama, qui le maudit : désormais Indra aurait sur le corps mille vulves ou images de vulve ; à la suite d’un accommodement, ces vulves devinrent des yeux, Indra devint donc netrayoni, marqué par des vulves qui sont des yeux.
 
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