arrêt sur...
miniatures et peintures indiennes

Les dieux pluriels, le serpent Reste

Note sur la mythologie hindoue
par Charles Malamoud

Le serpent Shesha

Il faut maintenant aborder ce qui est plus qu’un détail, un motif récurrent de la cosmologie hindoue : très souvent Vishnu est représenté à proximité d’un énorme cobra polycéphale, dont chacune des têtes est pourvue d’un capuchon déployé. C’est le serpent Shesha, dont le nom signifie "Reste". Il est appelé aussi Ananta, "Sans fin". Ce serpent symbolise la réserve d’être qui demeure une fois que les mondes avec leurs habitants ont été formés, extraits des eaux cosmiques primordiales. À ce titre il est aussi le point d’appui, la base sur laquelle repose le cosmos, ou la terre, qu’il soutient et entoure de ses anneaux innombrables. Inversement, quand un cycle cosmique se termine, l’univers n’est pas à proprement parler anéanti, mais il subit une sorte de résorption (pratisamcara) ou de dissolution dans le liquide informe antérieur à toute origine : le serpent Reste demeure lui aussi, portant sur ses anneaux le dieu Vishnu plongé dans un sommeil yogique. Du nombril de Vishnu endormi surgit un lotus et, de ce lotus, apparaît Brahmâ le dieu créateur, qui va donc procéder à la re-création du monde. C’est un thème essentiellement vishnuite abondamment illustré dans la sculpture et la peinture. Il donne lieu dans les textes à toute sorte d’amplifications poétiques et de spéculations philosophiques.
Il faut noter aussi que le courant Shivaïte de l’hindouisme ne manque pas de marquer la présence et la prééminence de Shiva dans tout le processus : c’est Shiva qui se charge de tous les cataclysmes, de toute les violences de la destruction, mais en outre, au même titre que Vishnu, il domine tout l’ensemble et la vie et la mort de l’univers ne sont que des moments de sa danse cosmique.
Pour en revenir aux images de nos albums, il est remarquable que l’association de Vishnu et de Shesha est si étroite que l’on voit Shesha abritant Vishnu de ses capuchons même quand Vishnu est représenté bien éveillé en son palais céleste, en conversation avec ses interlocuteurs divins ou ses dévots : Shesha est ici comme un emblème, un attribut permanent de Vishnu.
À un autre niveau, plus humble, de la mythologie, Shesha apparaît comme un serpent parmi d’autres, à vrai dire le plus sage et le plus puissant d’entre eux, le plus vertueux aussi : dans ses austérités ascétiques il se concentre sur le dharma, sur les observances rituelles et morales qui assurent l’ordre du monde, et Brahmâ justement lui confie la tâche s’être le point d’appui de la terre.
 
Shesha reproche à ses congénères serpents de se quereller sans cesse avec les oiseaux, qui ont à leur tête Garuda, monture et messager de Vishnu. Ce sont précisément les vertus de Shesha, ses rapports si étroits avec Vishnu et aussi avec Brahmâ, qui sauvent, de justesse, les serpents de l’extermination totale à laquelle ils s’exposent du fait, entre autres causes, de leurs relations hostiles avec les oiseaux. Une manière commode d’entrer dans cette histoire compliquée, dont plusieurs moments sont illustrés dans les albums de la BnF, est de résumer le récit-cadre du Mahâbhârata. L’épopée en effet commence par une sorte de hors-texte : le récit des circonstances dans lesquelles elle fut récitée pour la première fois.
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