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miniatures et peintures indiennes

Les dieux pluriels, le serpent Reste

Note sur la mythologie hindoue
par Charles Malamoud

Le récit-cadre du Mahâbhârata

Le barde errant Ugrashravas s’adresse à une assemblée de "voyants" qui lui ont offert l’hospitalité. Il leur dit qu’il vient d’assister à un sacrifice offert par le roi Janamejaya : pendant les pauses de cette cérémonie, un personnage nommé Vaishampâyana a récité le Mahâbhârata qui avait été composé par son maître, Vyâsa. Après une introduction destinée à exalter cette épopée et à en indiquer brièvement la teneur, Ugrashravas entreprend de conter à ses hôtes l’histoire de ce roi Janamejaya, avant d’arriver à la description du sacrifice dont il a été témoin et de s’engager à son tour dans la récitation du Mahâbhârata tel qu’il l’avait entendu à cette occasion.
Le sacrifice célébré par Janamejaya est tout à fait extraordinaire : les victimes sont des serpents jetés vivants dans les flammes, et le but est d’immoler ainsi toute la race des serpents. Ce rite est en fait une vengeance. Janamejaya a juré de venger son père Parikshit, mort pour avoir été mordu par Takshaka, grand et puissant personnage du peuple des serpents. Ce Parikshit est le fils d’Abhimanyu, unique survivant de la bataille ultime, point d’aboutissement du conflit qui oppose les Kaurava et les Pândava. Pourquoi le serpent Takshaka a-t-il mordu le roi Parikshit ? Les causes sont lointaines, elles se rattachent à un événement fameux, le barattage de la mer de lait : cette histoire est insérée dans le récit d’Ugrashravas et donc dans le récit-cadre de l’épopée.
 

Le barattage de la mer de lait 

Les dieux sont inquiets, ils se sentent menacés dans leur pouvoir. Ils tiennent conseil et, sur les indications de Brahmâ et de Nârâyana, autre nom de Vishnu, décident de procéder à un vaste remue-ménage : précipiter dans l’océan tout ce qui vit et croît sur les pentes de l’immense montagne Mandara, déraciner cette montagne même et s’en servir comme d’une baratte pour baratter l’océan comme on baratte le lait pour en extraire le beurre.
 
Les dieux ont recours au serpent Shesha pour arracher la montagne Mandara de son soubassement. Une fois rendue flottante, elle est déplacée et installée sur un nouvel appui, qui n’est autre que Kûrma, la Tortue (qui par ailleurs est un des avatars de Vishnu). Pour faire tourner sur elle-même la montagne devenue baratte, les dieux enroulent autour d’elle un autre serpent, Vâsuki. Les dieux ne sont pas seuls à tirer sur cette corde. Les démons Asura participent à l’entreprise. Les dieux tiennent le serpent par une extrémité, les démons par l’autre. C’est pour tous les protagonistes un effort épuisant. Sous le frottement de cette corde, la montagne s’échauffe, s’embrase, devient une masse de flammes rouges. L’océan est agité d’une énorme tempête. Ses eaux salées deviennent du lait.
Et voici que de ce chaos et de cette fournaise, après qu’Indra a éteint l’incendie en faisant pleuvoir, surgissent successivement la lune, le soleil, le beurre (d’emblée le beurre clarifié, ingrédient indispensable du rituel), la déesse Shrî, l’éléphant Airâvata, destiné à devenir la monture d’Indra, etc. : toute une série, en apparence très hétéroclite d’êtres animés et inanimés, dont plusieurs se disposent en paires opposées ou complémentaires (le soma et le breuvage alcoolisé appelé surâ par exemple) ou font l’objet de créations redoublées. Tout ce remuement d’ingrédients produit aussi un poison qui menace de se répandre en nuage dans tout l’univers : ici intervient Shiva qui prend ce poison dans sa bouche et le retient dans sa gorge ; de là vient une des caractéristiques corporelles de Shiva, la couleur bleue de son cou. Émergent aussi de l’océan baratté, parmi les premiers, l’arbre Kalpataru qui réalise tous les souhaits et la vache Kâmadhenu qui comble tous les désirs, suivi de Dhanvantari, inventeur et divinité tutélaire de la médecine. Il tient à la main un vase contenant l’amrita, liqueur d’immortalité (distincte, ici, du soma, alors que dans le Veda, c’est bien le soma qui procure aux dieux ce privilège) : le but que s’étaient assigné les dieux semble donc atteint. C’est en effet dans l’espoir d’obtenir cet élixir qu’ils ont entrepris de baratter l’océan.
Mais voici que les démons Asura, qui ont coopéré avec les dieux dans cette opération, le réclament pour eux à grands cris et s’en emparent. Vishnu alors, par un effet de sa puissance magique, prend la forme d’une femme merveilleusement belle, Mohinî l’enchanteresse. Charmés, les démons lui remettent l’amrita, qu’elle s’empresse de répartir entre les dieux. Il s’ensuit une bataille dont les dieux sortent victorieux. Mais un des démons, Râhu, se glisse parmi les dieux et prend part à leur banquet. L’amrita est encore dans sa gorge quand Vishnu, averti par la lune et le soleil, le décapite avant qu’il n’ait avalé. La tête de Râhu vole au ciel pour y être désormais constamment en guerre avec la lune et le soleil à qui elle inflige des éclipses ; quant à son corps, il fend le sol en s’abattant et déclenche un séisme. Une nouvelle bataille s’engage, et cette fois les dieux sont définitivement les vainqueurs. Eux seuls désormais détiennent l’élixir d’immortalité. Toutes ces étapes et tous ces épisodes du barattage de l’Océan sont abondamment illustrés.
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