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miniatures et peintures indiennes

Les dieux pluriels, le serpent Reste

Note sur la mythologie hindoue
par Charles Malamoud

La malédiction de Kadrû contre les serpents

Tel qu’il est présenté dans le livre I du Mahâbhârata, ce mythe est remarquable par le fait que les bouleversements d’ampleur cosmique qu’il décrit, leur violence grandiose, ont un cadre extérieur : il y a des êtres qui en sont les spectateurs. Parmi ces témoins qui, de la berge, observent les événements, il y a deux personnages féminins dont on ne sait trop dans quelle catégorie les ranger, mais dont nous savons que ce sont deux épouses du sage Kashyapa. L’une, Vinatâ, a donné naissance à des oiseaux, dont le prodigieux Garuda ; l’autre, Kadrû, est la mère de la race des serpents, au nombre desquels Shesha et Vâsuki dont on a vu le rôle décisif dans le barattage de l’Océan. Vinatâ et Kadrû assistent donc au spectacle et voient surgir des eaux un cheval resplendissant de beauté, Uccaihshravas. Elles s’interrogent sur la couleur des poils de sa queue : "Ils sont blancs", dit Vinatâ ; "Noirs", dit Kadrû, qui ajoute : "Parions ; nous vérifierons demain, quand il fera jour ; celle de nous deux qui aura perdu sera condamnée à être l’esclave de l’autre pendant cinq cents ans." Mais Kadrû, pour être sûre de gagner, demande à ses fils serpents restés près d’elle et dont il faut croire qu’ils sont eux-mêmes de couleur noire, d’aller subrepticement jusqu’au cheval et de s’accrocher à sa queue, se confondant avec ses poils. Or les serpents refusent d’obéir à leur mère. Furieuse, elle les maudit : "Que tous périssent, que toute la race des serpents soit exterminée !" Le lendemain Vinatâ et Kadrû franchissent ensemble l’océan et constatent que les poils de la queue d’Uccaihshravas sont noirs, naturellement, si l’on peut dire. Vinatâ devient donc l’esclave de Kadrû.
Les années passent. Kadrû n’a plus de haine pour ses fils et cherche à annuler la malédiction qu’elle a lancée contre eux. Un jour qu’ils sont en grand danger de périr elle s’adresse, suppliante, au fils de Vinatâ, l’oiseau Garuda : lui seul peut les sauver. Garuda accepte, non sans négocier : à quelles conditions Kadrû acceptera-t-elle de rendre sa liberté à Vinatâ ? Il faut pour cela, répond Kadrû, que Garuda apporte aux serpents de l’élixir d’immortalité. La quête est longue et difficile, car cette ambroisie, identifiée désormais au soma, est l’enjeu de batailles féroces entre différents groupes d’êtres qui le disputent aux dieux. Finalement les serpents ne peuvent avoir le soma lui-même, ils doivent se contenter de lécher la touffe d’herbe sur laquelle Garuda l’avait déposé, mais pour le reprendre aussitôt. Vinatâ a cessé d’être l’esclave de sa co-épouse, mais les serpents sont-ils vraiment libérés de la funeste malédiction que leur mère avait lancée contre eux ? La situation est délicate. En principe, on ne peut pas revenir sur sa parole ; les malédictions, et, plus généralement, les promesses, les engagements, contraignent définitivement. Les mythes et les légendes abondent en situations de ce genre.
Il semble que la malédiction de Kadrû n’ait pas tout à fait le même statut : les dieux sont en mesure de tenir compte du rôle décisif joué par les serpents dans le barattage de l’Océan. Celui qui a servi de corde, notamment, Vâsuki, obtient un accommodement bizarre : la malédiction de Kadrû sera levée le jour où un personnage masculin nommé Jaratkâru épousera une femme nommée elle aussi Jaratkâru. De leur union naîtra un héros nommé Astîka (ce nom est donné comme dérivé de la forme verbale asti, "il est", "il y a") qui mettra un terme à l’extermination des serpents. Or Jaratkâru est le nom d’une sœur du serpent Vâsuki ! Il faut donc lui trouver un partenaire masculin du même nom. Celui-ci existe : c’est un farouche ascète, qui ne veut pas porter atteinte à sa propre chasteté, qui refuse de sortir de lui-même. Mais il a la vision de ses ancêtres morts qui le supplient de leur donner un descendant qui puisse les sauver de l’enfer en célébrant pour eux les cérémonies du culte funéraire. Il se résigne donc à procréer, mais à condition de ne verser son sperme que dans un être qui soit sinon identique à lui-même, du moins porteur du même nom. Il consent donc à épouser la sœur du serpent Vâsuki et donc à engendrer Astîka. Il faut noter que, dans cette conjonction, il s’agit d’assurer la préservation d’un reste : que la lignée de l’ascète Jaratkâru ne s’éteigne pas, que la race des serpents ne soit pas exterminée.
Mais avant qu’Astîka n’agisse pour sauver les serpents, il y a une sorte de réactivation de la malédiction de Kadrû. Voici en quelle circonstance : le roi Parikshit vient visiter l’ascète Shamika dans son ermitage. Il le salue respectueusement et lui pose des questions. L’ascète ne répond pas. Irrité de son silence le roi ramasse du bout de son arc un serpent mort qui gît à terre et le jette sur les épaules de l’ascète. Or le cadavre est chose particulièrement impure et polluante. En fait, Shamika n’a pas répondu au roi Pariksit parce qu’il avait vœu de silence.
 

L’ascète Shamika lui-même ne tient pas rigueur au roi de cette offense, mais le fils de l’ascète, qui n’a pas assisté à la scène, en est informé et s’indigne : puisque Parikshit a souillé son père avec le cadavre d’un serpent, qu’il périsse de la morsure d’un serpent ! Et il invoque le serpent Takshaka. Celui-ci s’exécute et Parikshit meurt de la fièvre brûlante que lui cause la morsure de Takshaka. D’où la vengeance exterminatrice, le grand massacre sacrificiel des serpents par Janamejaya, le fils de Parikshit.
Ici se place, dans le récit-cadre du Mahâbhârata, l’intervention d’Astîka, fils de Jaratkâru son père et de Jaratkâru sa mère. Il parvient à se faire admettre dans le cercle des participants au sacrifice. C’est un jeune homme encore, presque un enfant, mais il frappe tous les assistants par sa sagesse, il charme le roi Janamejaya par l’éloge poétique qu’il lui adresse : en sorte que Janamejaya lui offre de faire un vœu qu’il s’engage à réaliser. Astîka, bien sûr, demande à Janamejaya de mettre un terme à la tuerie des serpents, et Janamejaya ne peut se dérober à sa promesse. Il y aura donc un reste de la race des serpents. Et parmi eux, au premier rang, Shesha, le Reste indestructible, le Sans-Fin, Ananta.

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