Le dieu Sharabha, aspect de Shiva
Album "Théogonie indienne, à la suite quelques personnages à cheval"
Bengale, peut-être Chandernagor, vers 1760
1 vol. de 37 miniatures : gouache, aquarelle ; formats divers
Bibliothèque nationale de France, département des Estampes et de la Photographie, Réserve OD-52-4, f. 6. Don du colonel Gentil, 1785. Cat. RH n° 271-6
© Bibliothèque nationale de France
Le dieu est affublé de deux têtes de perruche, de dix bras et huit jambes. Une antilope repose sur son buste et ses nombreuses mains tiennent des armes diverses. Il s'agit de Sharabhamurti, un aspect composite de Shiva, mi-humain, mi-animal, apparu sous cette forme pour punir Narasimha (avatar de Vishnu) qui avait dépecé Hiranyakashipu, l'un de ses fervents dévots. Ce mythe témoigne de la rivalité entre le shivaïsme et le vishnuïsme. La représentation du griffon à double tête est une persistance de l'art indo-iranien. On peut confondre cette représentation avec celle d'un gandabherunda, personnage avec un corps humain et deux têtes d'oiseau divergentes, qui est un emblème adopté au XIe siècle par les Chalukya, puis repris sur les monuments hoysala et les monnaies de certains rois de Vijayanagara, et devenu l'un des aspects de Vishnu.

Faute de mieux, c'est à l'école de Chandernagor que nous attribuons cette curieuse suite de divinités dont nous ne connaissons guère d'équivalents. Son style très hétérogène, à la fois naïf et gauche, voire « provincial », montre cependant une certaine précision dans le dessin des détails. L'auteur est sans doute un Bengali, peut-être un musulman originaire de Murshidabad plutôt qu'un hindou. Le traitement des paysages ou des arbres et les carnations grises de certaines divinités évoquent en effet le style de cette école. D'autre part, un ensemble de bizarreries ou de scènes terrifiantes rappelle certaines rares peintures généralement identifiées comme originaires du Bengale. Le caractère occidental de certains détails – visages parfois encadrés de chevelures claires et bouclées à la manière de quelque empereur romain, ou représentés de face, ce qui n'est guère dans la tradition indienne, avec une particulière maladresse dans le dessin des oreilles, décollées de manière quasi caricaturale – suggère que ces miniatures proviennent d'un lieu où régnait une forte colonie européenne, qui pourrait être Chandernagor, alors comptoir français. C'est là que Jean-Baptiste Chevalier, gouverneur de 1752 à 1778, accueillit avec générosité le colonel Gentil, lorsque ce dernier quitta précipitamment Faizabad avec sa famille en 1775, après la mort de son protecteur, Shuja ud-Daula. Chandernagor se trouve au Bengale, à une quarantaine de kilomètres au nord de Calcutta, tandis que Murshidabad est à une centaine de kilomètres plus au nord. Les titres ainsi que des inscriptions figurant au verso font par ailleurs allusion à Bénarès, ville sainte à l'ouest du Bengale, où le shivaïsme est prépondérant. Or le Bengale eut de nombreuses relations avec Bénarès car les souverains hindous des petites principautés de cette région y allaient régulièrement en pèlerinage et y possédaient souvent un palais au bord du Gange.
 
 

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