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Enluminures en Islam

Un art non figuratif

Par Annie Vernay-Nouri

Si l’entrelacs structure l’espace de l’enluminure, l’arabesque en remplit jusqu’aux plus petites parcelles laissées libres.

Un art fondé sur la géométrie et l’arabesque


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L’entrelacs géométrique

C’est dans les traditions de l’Antiquité gréco-romaine tardive, celles des Byzantins et des Sassanides, que viennent puiser les premiers artistes musulmans. Reprenant des motifs décoratifs traditionnels, comme la palmette, la feuille d’acanthe ou les rinceaux de vigne, ils les transforment, les stylisent et les associent les uns aux autres, produisant ainsi un art spécifique ; l’entrelacs géométrique et l’arabesque, autrefois secondaires, en constituent le principe organisateur et lui donnent son unité esthétique.

S’inspirant du cloisonnement de certains décors antiques, la construction géométrique des décors se développe dans un contexte où l’intérêt pour les mathématiques est largement répandu. Reprenant et complétant les traductions réalisées dès le VIIIe siècle à partir du grec et de l’indien, de nombreux travaux sont consacrés à la géométrie et à ses applications pratiques. Les figures qui couvrent les « pages tapis » des manuscrits ou ornent la céramique murale, le bois, le stuc ou les décors de marbre, obéissent à une construction rigoureuse fondée sur l’utilisation de la règle et du compas. À partir d’un cercle originel partagé en segments égaux jaillissent des axes verticaux, horizontaux et obliques qui dessinent des polygones. Les hexagones et les octogones étoilés, les figures de base, sont formés respectivement de deux triangles équilatéraux et de deux carrés imbriqués l’un dans l’autre.
 
En prolongeant certaines lignes, on obtient d’autres centres, qui, reliés entre eux, rayonnent et se répètent à l’infini. Dédoublées, les lignes organisatrices de la grille dessinent un ruban, qui s’entrelace et se tresse, passant alternativement en dessus ou en dessous des autres lignes.
 voir le déploiement des entrelacs

L’arabesque

Autre principe organisateur de cet art musulman, l’arabesque désigne souvent un élément ornemental tapissant, pouvant couvrir tout l’espace disponible. Au sens strict, c’est un motif constitué d’éléments végétaux stylisés, qui s’épanouit et bifurque à partir d’une ligne ondulante et continue. Dans ses volutes naissent des tiges, des feuilles ou des fleurs qui, bien que s’en inspirant, n’ont qu’un rapport très lointain avec la nature.
L’arabesque trouve son expression classique sous les Abbassides, en Orient comme en Occident musulman. Enrichi d’influences venues d’Asie centrale, ce vocabulaire décoratif, au XVIe siècle, fait l’objet de nouvelles interprétations : sous les Safavides, les Ottomans et les Moghols, les semis de fleurs envahissent l’espace de l’enluminure.
 
Semblant s’opposer, l’entrelacs géométrique, fondé sur la ligne droite, et l’arabesque, tout en courbes, n’en sont pas moins complémentaires. Si l’entrelacs structure l’espace de l’enluminure, l’arabesque en remplit jusqu’aux plus petites parcelles laissées libres. Et alors que le premier semble se poursuivre hors de l’espace fermé de la page, le second s’arrête et se clôt sur lui-même.
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