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Enluminures en Islam

Un art figuratif en Islam

Par Annie Vernay-Nouri

Dans un contexte où la représentation d’êtres animés, prohibée dès l’origine dans l’espace sacré, n’a pu se développer que dans les œuvres profanes, il peut sembler paradoxal de trouver des images représentant le Prophète. Peut-on néanmoins en conclure qu’il existe un art religieux figuratif en islam ?

Des représentations religieuses ?

Comment ces miniatures ont-elles pu voir le jour et sous quelles conditions ? Contrairement aux cycles iconographiques qui illustrent l’Ancien et le Nouveau Testament à des fins didactiques, on ne trouve jamais d’images représentant les prophètes bibliques ou Muhammad dans les corans ou les ouvrages de sciences religieuses. En revanche, ces représentations apparaissent parfois dans les chroniques historiques, les textes littéraires ou les œuvres poétiques.

On les rencontre aussi dans des recueils plus spécifiques, en marge du religieux, qui mettent en scène des récits légendaires, comme les Qisas al-anbiyâ’ (Histoires de prophètes), ou des événements particuliers de la vie de Muhammad, tel le voyage nocturne, ou encore dans la littérature mystique.
Ces miniatures, néanmoins, ne concernent pas l’ensemble du monde islamique : aucune représentation de Muhammad ou d’autres personnages religieux ne semble avoir été produite dans le monde arabe, où elle restait totalement impensable, tant dans sa partie orientale qu’au Maghreb ou en Espagne musulmane. Seules les représentations symboliques évoquant le Prophète à travers l’écriture de son nom ou le dessin de ses sandales ont été autorisées.
 
 

Dans quel contexte les images du Prophète apparaissent-elles ? Très peu d’ouvrages contiennent des cycles complets de sa vie. Si plusieurs auteurs arabes des IXe et Xe siècles, comme Al-Dînawarî et al-Mas’ûdî, font allusion à des portraits de Muhammad qu’auraient possédés des empereurs byzantins ou chinois, aucune trace matérielle ne vient corroborer leurs dires. En revanche, il existe encore quelques représentations isolées du Prophète dans des manuscrits d’origine turque et persane des XIIIe et XIVe siècles. À la première ou à la dernière page, celui-ci apparaît trônant en compagnie des quatre premiers califes (Abû Bakr, ‘Umar, ‘Uthmân et ‘Alî).
C’est sous la dynastie des Ilkhanides, régnant à cette époque en Iran et en Iraq, que se développe une iconographie plus riche. Convertie tardivement à l’islam, cette dynastie d’origine mongole, porteuse de traditions (entre autres) bouddhiques et chrétiennes, est familière de l’illustration religieuse. Sous le vizirat de Rachîd ad-Dîn (1247-1318), une chronique universelle, Jâme ‘al-tavarîkh, comporte des images relatant les principaux épisodes politiques et religieux qui marquèrent la vie de Muhammad.
Apparenté aux récits mystiques, un manuscrit unique, le Mira'j-nameh, copié en 1436 à Herât, sous les Timourides, retrace en une profusion de couleurs le voyage – réel ou symbolique – de Muhammad à travers les sept cieux jusqu’au trône de Dieu, et son périple de retour qui le mena aux portes de l’enfer. On y voit le Prophète, le visage nu et nimbé d’une auréole de flammes, chevaucher sa monture fantastique, al-Burâq, une jument à tête de femme plus rapide que l’éclair.


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La représentation du Mira'j, « le voyage nocturne », sera la seule à connaître une certaine diffusion. Elle orne le frontispice de livres renommés, comme le Khamseh de Nezâmi, où elle revêt une signification symbolique et mystique cachée.
Un seul manuscrit semble avoir été entièrement consacré à la vie de Muhammad. Écrit par Darir, auteur turc du XIVe siècle attaché à la cour mamelouke, le Siyar-i nabi (Vie du Prophète) se situe dans une longue lignée d’ouvrages hagiographiques, mais il est le seul à être illustré. Les six volumes, commandés par le sultan ottoman Murad III (1574-1595) et terminés sous le règne de Mehmet III (1595-1603), ne comportent pas moins de 814 miniatures, qui retracent la vie du Prophète depuis sa naissance jusqu’à sa mort.
Au fil des siècles, la représentation de Muhammad a évolué. Il se distingue à peine des autres personnages dans les premiers manuscrits. Par la suite, son visage s’entoure d’un halo de flammes d’or, puis, au cours du XVIe siècle, se couvre en plus d’un léger voile blanc, signe de respect qui le dissimule aux yeux des humains ; son visage disparaîtra ensuite totalement pour n’être plus qu’une gerbe de feu. En Inde, au XIXe siècle, c’est tout le corps du Prophète qui prendra la forme d’une mandorle de flammes. Marginales mais néanmoins présentes dans l’iconographie musulmane ancienne, les représentations du Prophète sont absentes au XXe siècle dans l’art et les médias, voire interdites. Alors qu’en ce début de XXIe siècle la question de leur légitimité est toujours d’actualité, il n’est pas inutile de rappeler qu’en terre d’Islam, pendant bien longtemps, elles étaient parfaitement licites.
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