arrêt sur...
l'estampe japonaise

L’apparition de l’ukiyo-e à l’époque d’Edo
par Gisèle Lambert

« Vivre uniquement le moment présent, se livrer tout entier à la contemplation de la lune, de la neige, de la fleur de cerisier et de la feuille d’érable […], ne pas se laisser abattre par la pauvreté et ne pas la laisser transparaître sur son visage, mais dériver comme une calebasse sur la rivière, c’est ce qui s’appelle ukiyo. »

Le Japon à l’époque d’Edo (1603-1868)

L’époque d’Edo correspond au gouvernement des Tokugawa, qui siégea pendant plus de deux siècles et demi. Après d’interminables guerres civiles entretenues par des clans rivaux, et des soulèvements politiques, à la fin du XVIe et au début du XVIIe siècle, Ieyasu Tokugawa reçut, en 1603, le titre de shogun (généralissime), de l’empereur, qui résidait à Kyôto, capitale administrative du pays jusqu’en 1868. Il instaura un gouvernement militaire (bakufu), siégeant à Edo, et exerça son pouvoir sur 270 daimyô, seigneurs de domaines provinciaux. La succession héréditaire assura une stabilité politique au pays, qui connut, dans l’ensemble, une période de paix et de prospérité économique, accompagnée d’un bouleversement culturel.
Le shogun isola le pays du monde extérieur en interdisant tout commerce et tout échange avec les étrangers. Ceux qui résidaient dans l’archipel furent expulsés. Seuls les marchands chinois et les Hollandais, qui pouvaient aborder au port de Nagasaki, dans l’îlot de Deshima, furent tolérés, alors que les Portugais avaient été rejetés dès 1639.
Une idéologie fut imposée au pays, basée sur une hiérarchie de la société, divisée en classes. Les daimyô, grands feudataires, vivaient luxueusement avec leur suite et leur domesticité ; les guerriers (samouraïs), d’origine noble ou paysanne, avaient le privilège de porter le sabre et constituaient l’armée privée du seigneur. Leur code moral était basé sur l’honneur ; les paysans, producteurs de riz et de saké (alcool produit par la fermentation des grains de riz), étaient respectés, tout comme les artisans, créateurs d’objets et d’accessoires de luxe. Quant aux marchands (commerçants et industriels), dont les plus prospères vendaient les étoffes luxueuses et le saké, ils étaient méprisés. Les artistes, les poètes, les acteurs, les courtisanes et les classes sociales de basses conditions représentaient les marginaux.
Une discipline sévère fut imposée. Les daimyô, dès 1635, durent séjourner à Edo une année sur deux, ce qui occasionna de longs trajets des domaines provinciaux vers la capitale shogunale. Ils se déplaçaient en grande pompe et des cortèges sillonnaient le pays, développant de nombreuses activités tout au long du parcours (auberges, maisons de thé, commerce, relais de chevaux). Arrivés dans la capitale, ils constituaient une clientèle fortunée pour les artisans et les marchands. Les samouraïs le plus souvent sans activité guerrière, accompagnaient le seigneur. Les paysans demeuraient sur leur terre.

une effervescence urbaine

Trois grandes villes connurent un essor considérable, avec une population dense. Edo, parmi les villes les plus peuplées du monde, atteignit plus d’un million d’habitants au XVIIe siècle, Kyôto 500 000 et Ôsaka 350 000. Les marchands s’enrichirent, alors que les daimyô, habitués à un train de vie dispendieux, virent leur fortune décroître et s’endettèrent au profit des commerçants. L’alphabétisation du grand public s’accrut, sous l’influence des riches marchands, grâce aux écoles des temples, où les moines dispensaient un enseignement.
Cette population urbaine en pleine effervescence, avide de divertissements et bientôt de culture, créa ses lieux de plaisirs, ses spectacles, sa littérature, sa poésie. Les marchands et propriétaires de théâtres recherchaient un média comme support publicitaire et les citadins (chônin), un moyen de conserver le souvenir de leurs loisirs et de leurs idoles. Tous les facteurs étaient réunis pour que des arts nouveaux prennent leur essor, libérés des traditions et du monde féodal. Dès le dernier quart du XVIIe siècle, l’estampe ukiyo-e, image multiple, bon marché, permettant une grande diffusion, en fut l’un des plus surprenants et fascinants, favorisée de plus par une certaine liberté d’expression accordée par le shogunat. Celui-ci, cependant, pour lutter contre tout excès, promulguait de nombreux édits et des lois somptuaires, sur les modes de vie du chônin, la tenue, le vêtement, le luxe, excessif jusque dans l’art. Un cachet de censure fut apposé sur la plupart des gravures de 1790 jusqu’au début de la période Meiji.

des quartiers réservés

Des quartiers réservés (kuruwa) s’étaient constitués dans les grandes villes : à Kyôto, dès 1589 ; à Ôsaka, au début de 1632 ; à Edo, dès 1617. Dans la capitale shogunale, deux pôles d’attraction se développèrent, le quartier des théâtres et le quartier des plaisirs, le Yoshiwara. Acteurs et courtisanes y connaissaient le succès. Tous ces attraits, éphémères, liés au talent, à la beauté et aux divertissements, se prolongèrent dans les estampes créées à l’origine dans un but publicitaire, et en devinrent les thèmes essentiels.
Singulièrement, à travers le style des œuvres transparaît la vision hédoniste de la société des quartiers de plaisirs, son code esthétique élaboré, raffiné, sublimant ses fantasmes. Le thème se fond (se dissout) dans la nouvelle conception des surfaces et du trait en pleins et déliés. Les estampes ukiyo-e, caractérisées par la linéarité du tracé en arabesque, captant le mouvement d’une manière saisissante, la synthèse de la forme inspirée de l’idéogramme, les aplats de couleurs chatoyantes, les compositions asymétriques, décentrées, fragmentées, les vues plongeantes, les angles de vision insolites, les figures mouvantes aux contours ondulants, semblent se faire et se défaire, surgir de la feuille, n’être qu’un fabuleux reflet d’un monde évanescent…

L’origine du terme ukiyo-e



Les amateurs occidentaux d’estampes et de livres japonais étaient nombreux à rechercher, tout d’abord, une émotion esthétique nouvelle. Ils tentèrent cependant de reconstituer l’histoire de cet art, désigné sous le terme ukiyo-e, en sollicitant l’aide des Japonais.
L’un des pionniers fut Edmond de Goncourt, qui publia les premières biographies de deux grands maîtres, sous les titres Outamaro, le peintre des maisons vertes (1891) et Hokousai (1896). Dans l’une de ses lettres au marchand Hayashi, l’écrivain l’interroge sur l’orthographe de l’Ukiyo-e Ruikô, premier ouvrage à réunir des informations biographiques sur les artistes de l’art ukiyo-e, compilé vers 1790, resté manuscrit et complété jusqu’à la version finale qui date de 1868, et imprimé pour la première fois en 1889. Celui-ci lui répond : « Il vaut mieux écrire Oukiyoyé Rouikô bien que cela se décompose en quatre mots ou même cinq mots : Ouki = qui flotte, qui est en mouvement. Yo = monde. = dessin. Roui = même espèce. = recherche. Mais Rouikô est devenu un seul mot qui signifie étude classificatrice ou étude d’ensemble d’une même espèce de choses. » Hayashi revient sur le premier terme et sa signification : « Quant au mot Oukiyoé, nous savons qu’il désigne universellement le dessin de cette école spéciale, connue sous ce nom. Votre traduction, école du monde vivant ou de la vie vivante ou de la vie telle qu’elle se passe sous nos yeux, ou de toutes les choses que nous voyons etc… rend exactement le sens. »
Il semble que ce soit la première fois qu’un essai d’explication de ce mot, devenu très courant, soit tenté en France. C’est vers 1665 que l’écrivain japonais Asai Ryôi (1612 ?-1691), dans la préface d’un ouvrage, Contes du monde flottant (Ukiyo monogatari), en avait donné un sens plus philosophique : « […] vivre uniquement le moment présent, se livrer tout entier à la contemplation de la lune, de la neige, de la fleur de cerisier et de la feuille d’érable […], ne pas se laisser abattre par la pauvreté et ne pas la laisser transparaître sur son visage, mais dériver comme une calebasse sur la rivière, c’est ce qui s’appelle ukiyo. » Puis le terme apparut, associé à la notion d’image, « e », dans une préface rédigée par Ankei, pour un livre illustré de Hishikawa Moronobu, Images de guerriers japonais (Yamato musha-e), publié vers 1680 : l’artiste, considéré comme le fondateur de l’école ukiyo-e, était qualifié de peintre d’un monde flottant (ukiyo eshi) ; dans un autre livre, cette même année, l’expression « image d’un monde flottant » (ukiyo-e) fut utilisée. Par ailleurs, le dictionnaire Edogaku jiten indique que les premières occurrences du terme ukiyo-e seraient un recueil de haikai de 1681, Sorezoregusa, et la préface d’un livre illustré de Moronobu, de 1682, intitulé Ukiyo-tsuruk.

de l'immuable sacré à l'éphémère de la vie terrestre

Cependant, le caractère uki, issu du monde médiéval, était imprégné de connotations bouddhiques et faisait allusion au monde terrestre des apparences, monde de douleurs, à la condition humaine, misérable, par opposition au monde sacré, immuable. Il sous-entendait la lassitude engendrée par la vie terrestre éphémère. Du sens religieux, uki ne conserva à l’époque d’Edo (1603-1868) que le caractère illusoire, évanescent, superficiel des plaisirs immédiats de la vie quotidienne, et finit par recouvrir une manière d’être hédoniste, faisant du plaisir le principe de la vie.
Le maître de Kambun, actif à Edo à l’ère Kambun (1661-1673), peintre et illustrateur de livres, réalisa des dessins pour les premières gravures ukiyo-e, notamment des érotiques. Il fut à l’origine indirecte du style et du genre de l’ukiyo-e. Après sa disparition, Moronobu (mort en 1694), sensible à son style et formé à deux écoles de peinture, celle de Kanô, de tradition chinoise, caractérisée par la simplification des formes, et celle de Tosa, d’inspiration profane et nationale (Yamato-e), aux contours accentués et aux couleurs somptueuses, devint l’artiste le plus influent à Edo. L’ancienne peinture de genre associée aux nouvelles tendances fut à l’origine de l’ukiyo-e.
Les artistes de cette école puisèrent leurs sujets dans le monde contemporain, les activités liées aux divertissements, et s’inspirèrent parfois des thèmes traditionnels, mais sur un mode ludique, reflétant les goûts de la bourgeoisie urbaine de l’époque d’Edo. Les acteurs, les courtisanes, les estampes érotiques, très nombreuses, les scènes de la vie quotidienne envahirent le marché, suivis de très loin par le paysage, qui s’affirma au XIXsiècle.
 
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