arrêt sur...
l'estampe japonaise

Les beautés féminines et la vie quotidienne
par Gisèle Lambert

Mode de vie et évolution de l’idéal féminin

Avec leurs semblables, les courtisanes s’adonnaient à l’art floral, confectionnaient des origami, jouaient aux cartes), au sugoroku (sorte de jeu de l’oie). D’autres jeunes femmes, les hôtesses de maison de thé et les geishas, avaient un rôle différent. Jeunes filles honorables, distinguées, très cultivées elles aussi, formées aux disciplines artistiques, elles exerçaient une véritable profession, apparue vers le milieu du XVIIIe siècle. Elles pouvaient être engagées au bureau des artistes du Yoshiwara par une maison de thé, ou même une « maison verte ».

Les tenues vestimentaires de toutes ces femmes superbes étaient luxueuses et le nombre de kimonos superposés qu’elles portaient, révélait leur rang. Les marchands de textiles, au commerce florissant, les considéraient comme des mannequins, des « top-modèles » lançant les modes à chaque nouvelle collection. Des albums publiaient des modèles gravés de kimonos : kosode à manches cousues avec un poignet étroit, furisode à manches longues et larges emmanchures, hirosode à manches non cousues, ouvertes…
Les estampes révèlent l’importance du vêtement, qui constitue souvent l’essentiel des portraits en pied des beautés féminines. De celles-ci, seules la tête et une main le plus souvent s’aperçoivent, rarement les pieds. Plusieurs kimonos superposés, aux couleurs se correspondant au col, aux poignets et aux retombées sur le sol, constituaient formes et volumes. Ce sont en effet les étoffes, les soieries chatoyantes qui évoluent, suggèrent les mouvements du corps, rythment l’allure, dans un jeu de lignes, de couleurs et de motifs décoratifs géométriques, figuratifs ou empruntés à la nature et souvent très stylisés.
Le blason (mon), un élément dans un cercle, identifiant la personne, est incorporé au textile. Les couleurs sont très subtiles et comme l’écrit Edmond de Goncourt : « Les blancs que la Japonaise veut sur la soie qu’elle porte sont le blanc d’aubergine (blanc verdâtre), blanc ventre de poisson (blanc d’argent) ; les roses sont la neige rosée (rose pâle), la neige fleur de pêcher (rose clair)… ; les rouges sont : le rouge de jujube, la flamme fumeuse (rouge brun), la cendre d’argent (rouge cendré) ; les verts sont : le vert thé, le vert crabe, le vert crevette, le vert cœur d’oignon (vert jaunâtre), le vert pousse de lotus (vert clair jaunâtre). »
Le visage apparaît cerné par la somptueuse chevelure noire, parée de peignes et d’épingles d’écaille, de laque ou de nacre. Les échos des poèmes des siècles passés résonnent encore devant ces images cependant « modernes » : « Sa beauté brillait comme une fleur / Le croissant noir de ses sourcils avait des reflets bleus / Et le fard [de ses joues] ne perdait jamais sa blancheur. […] / Ses robes de fins damas superposés nombreuses / débordaient les pavillons de bois précieux … Ou encore : « Les bandeaux de ma chevelure se courbaient en vagues bleuissantes […] / Parée de l’élégance de mes robes / Je ressemblais à la fleur de lotus flottant sur les vagues du matin ».

Des courtisanes aux héroïnes littéraires

Dans la seconde moitié du XVIIIe siècle, toutes les incarnations de la Femme, jeune fille, mère de famille, élégante, femme active et même femme légendaire, séduisent les artistes, à l’égal de la courtisane des « quartiers de joie ». Se délassant dans leur intérieur, occupées à leur toilette, se promenant lors des fêtes saisonnières, célébrées à dates fixes d’après le calendrier lunaire – floraison des cerisiers, au printemps (hanani), des iris, en mai, des glycines, en juin, des chrysanthèmes, en automne – ou bien encore sous les érables aux feuilles pourpres ou au bord de la mer, elles envahissent l’estampe. La littérature prit aussi pour héroïnes de romans des hôtesses et des courtisanes, dans les années 1760, les identifiant ainsi aux héroïnes de la littérature classique, issues de la noblesse.
L’idéal de cette beauté féminine qui fascine évolue de la fin du XVIIe au début du XIXe siècle. À celle, encore médiévale, parfois, de Moronobu succède la beauté majestueuse et altière de l’atelier Kaigetsudo, « atelier languissant pour la lune », dans la première moitié du XVIIIe siècle. Puis Harunobu met en scène une femme enfant, ingénue, petite, gracile, espiègle, inspirant poètes et lettrés. Avec Koryûsai, l’image d’une femme mûre, épanouie, plus robuste fait son apparition pour se métamorphoser en élégante raffinée, svelte, longiforme, sereine, sous le trait de Kiyonaga.
Enfin, il y eut Utamaro et, avec lui, l’avènement de « la femme », de toutes les femmes, des plus précieuses et séductrices, aux plus maternelles et aux plus humbles. Au-delà de l’aspect extérieur purement esthétique, l’artiste explora le visage féminin, inaugurant le portrait individuel, l’étude psychologique, créant un bouleversement dans la manière d’appréhender la femme, donnant à ses visages une dimension universelle même.
Il manquait à ces représentations une beauté purement aristocratique, quel que fut son milieu, Eishi, issu d’une famille de samouraïs la créa. Créature de rêve, composant des poèmes à la manière des « six poètes immortels », ou lisant un essai philosophico-social du XIVe siècle, « les herbes de l’ennui »…, images irréelles ou fantasmes réels de ce monde évanescent.
 
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