arrêt sur...
l'estampe japonaise

Les estampes érotiques
par Christophe Marquet

La clandestinité

C’est paradoxalement au cours de la période d’Edo où le monde de l’édition, en plein essor, était soumis à un contrôle strict par le pouvoir, que se développa la gravure érotique. Les mesures d’interdiction qui, à partir du début du XVIIIe siècle (édits sur l’édition de 1722, 1790 et 1842 en particulier), frappèrent les « livres licencieux » (kôshoku-bon) et les estampes érotiques jugées « contraires aux bonnes mœurs » n’eurent en réalité que relativement peu d’incidences sur cette production qui devint dès lors clandestine. Ces livres et ces gravures continuèrent en effet d’être diffusés très largement, mais de manière anonyme ou sous des noms d’emprunt, notamment grâce à un réseau très bien organisé de loueurs de livres (kashihon-ya) : au début du XIXe siècle, la ville d’Edo en comptait à elle seule plus de 650 et celle d’Ôsaka, environ 300. Daisô, célèbre loueur de livres de Nagoya, ville provinciale d’importance moyenne à l’époque d’Edo, comptait à son catalogue plus de 800 livres érotiques, ce qui laisse imaginer l’importance de ce commerce.
Parallèlement à ces gravures et à ces livres prohibés se développa une production d’images suggestives mais à caractère non explicitement sexuel, appelées abuna-e (littéralement « images risquées »), signées par leurs auteurs et dont les éditeurs étaient en droit de faire le commerce.
 

Quelques célèbres affaires de censure

On connaît quelques affaires célèbres de censure pour raison morale – comme celles qui touchèrent l’écrivain et illustrateur Santô Kyôden et son éditeur Tsutaya Jûzaburô en 1791 ou l’écrivain Tamenaga Shunsui et huit éditeurs d’Edo en 1841-1842 –, mais elles concernaient surtout des genres littéraires populaires (share-bon, ninjô-bon) qui, bien que prenant pour cadre les quartiers de plaisir, n’appartenaient pas au registre érotique à proprement parler. Seule, dans le cas de l’affaire de 1841, fut saisie, en même temps que des ouvrages littéraires, une importante quantité de planches gravées qui avaient servi à l’impression de livres érotiques. Le nombre d’œuvres érotiques conservées aujourd’hui et le peu d’incidents recensés pour l’époque d’Edo suggèrent que le contrôle gouvernemental fut en réalité particulièrement complaisant dans ce domaine.
Le pouvoir était plus sévère à l’égard de ce qu’il jugeait contraire à l’ordre social que de ce qui relevait de l’« obscénité » et c’est pour cette raison par exemple qu’aurait été interdit un célèbre album de Nishikawa Sukenobu (1671-1750), Hyakunin jorô shinasadame (« Comparaison des qualités de cent femmes »), publié à Kyôto en 1723 – peu après l’édit contre les livres licencieux –, alors que le même artiste ne semble jamais avoir été inquiété pour ses nombreux livres érotiques (on lui en attribue plus d’une quarantaine). On lui aurait reproché en effet d’avoir représenté dans un même ouvrage, qui offre à travers une centaine de portraits un panorama complet du monde féminin japonais, des impératrices et des femmes de cour aux côtés de courtisanes et de prostituées des rues. Selon certaines sources de l’époque d’Edo, c’est la publication d’une version érotique (non conservée) de ce même album qui lui aurait valu d’être censuré. Quoi qu’il en soit, ce cas resta très isolé.


 

La collection de la Bibliothèque nationale de France

La Bibliothèque nationale de France, grâce à trois donations faites en 1907, 1916 et 1933 par les collectionneurs Robert Lebaudy (fonds Emmanuel Tronquois), Georges Marteau et George Barbier, possède un fonds assez représentatif d’estampes érotiques japonaises, sous la forme de livres illustrées (112 fascicules formant une cinquantaine de titres) et de gravures en feuilles détachées (près de 200 planches). Ces œuvres, achetées directement au Japon ou à l’occasion de grandes ventes parisiennes d’art japonais, entre la fin du XIXe et le début du XXe siècle, furent conservées jusqu’à ce jour dans l’Enfer du département des Estampes et de la Photographie et montrées en de très rares occasions, notamment dans le cadre des expositions « Shunga, images du printemps », à Bruxelles en 1989, et « L’Enfer de la Bibliothèque. Éros au secret », organisée à Paris en 2007.
Pour cette exposition, une dizaine de pièces ont été sélectionnées dans le fonds de l’Enfer. Elles permettent de suivre l’évolution stylistique du genre entre le début du XVIIIe siècle, avec Masanobu, et le début du XIXe siècle, avec Utamaro, le célèbre peintre des « Maisons vertes », ainsi qu’étaient appelées les maisons de plaisir du quartier réservé du Yoshiwara.
Ce panorama montre aussi la transformation des procédés techniques, qui permit de passer des gravures imprimées en noir et rehaussées de quelques couleurs à la main (urushi-e), aux estampes imprimées à l’aide de deux ou trois couleurs (benizuri-e), puis aux gravures richement colorées (nishiki-e) de la fin du XVIIIe siècle, imprimées à l’aide de plusieurs planches de bois, et dont Harunobu passe pour être le premier à avoir fait usage. Cet ensemble comporte deux exceptionnelles et très rares séries de gravures de format étroit (hashira-e) réalisées par Shimokôbe Shûsui et Torii Kiyonaga à la fin du XVIIIe siècle.
La plupart de ces gravures appartenaient à l’origine à des « séries » (kumimono) de douze planches réunies en albums, qui furent démontées pour être vendues séparément. Ce principe de la douzaine, explique le manuel de peinture Gasen, viendrait du nombre des épouses impériales défini dans un traité de la fin des Han sur les règles de cour, le Duduan (« De la gouvernance ») de Cai Yong, et symboliserait aussi les mois de l’année.
 
haut de page