arrêt sur...
l'estampe japonaise

Les estampes érotiques
par Christophe Marquet

Images de printemps

Makura-e (« image d’oreiller »), warai-e (« image plaisante »), wajirushi (« impression japonaise »), higa (« image secrète »), enga (« image galante »), tsugai-e (« image de couple ») ou encore nure-e (« image affriolante ») : nombreux sont les termes argotiques et plus ou moins explicites qui furent utilisés pour nommer les estampes érotiques japonaises.
Le plus connu d’entre-eux, shunga, viendrait de la contraction de l’expression chinoise chungonghua (jap. : shunkyûga) ou « image du palais du Printemps », du nom qui était donné au palais du prince héritier. Il fit son apparition dans la littérature française avec Edmond de Goncourt, qui découvrit avec fascination ce type de gravure érotique dès le début des années 1860. L’écrivain et grand collectionneur usa du terme sous la graphie shungwa dans ses célèbres monographies consacrées à Utamaro (1891) et à Hokusai (1896), pour célébrer la fougue, le caractère excentrique et fantastique des « peintures de printemps » de ces deux maîtres de l’ukiyo-e.
 
 

Une dimension humoristique

Cette abondante production imprimée prit le relais, dans une version populaire, de la peinture érotique destinée originellement à l’aristocratie et dont les premiers exemples connus remontent au début du Moyen Âge, avec le célèbre Rouleau de la haie de branchages (Koshibagaki sôshi, fin XIIIe siècle), attribué à un maître de l’école Tosa, Sumiyoshi Keinin. Ces gravures, qui firent la prospérité des éditeurs de l’époque d’Edo (1600-1868), se distinguent par leur inventivité, la variété de leurs procédés graphiques, mais aussi par leur humour et leur manière de parodier les chefs-d’œuvre littéraires et artistiques du passé, voire les manuels et les encyclopédies populaires. Cela leur confère une épaisseur sémiotique qui dépasse dans beaucoup de cas la seule représentation de l’acte sexuel. La présence de textes et de dialogues dans la plupart des gravures contribue souvent à leur dimension humoristique.
Si l’on ne croit plus guère aujourd’hui aux légendes qui conféraient aux shunga des vertus talismaniques, la question de leur réception et de leur usage reste néanmoins controversée. Certains, comme Timon Screech, y voient avant tout un objet pornographique, strictement masculin et à but onaniste, tandis que pour d’autres elles relèvent purement de la création fictionnelle et n’étaient donc pas l’objet d’une simple identification émotionnelle. Il est néanmoins certain que l’interdit qui fut attaché à ces gravures au Japon à partir de la fin du XIXe siècle, sous l’influence de la morale occidentale, n’avait pas cours à l’époque d’Edo. Yanagisawa Kien, peintre et lettré, pourtant nourri par la pensée des philosophes confucéens, ne recommandait-il pas tout naturellement, dans un célèbre essai de jeunesse rédigé au début du XVIIIe siècle, de consulter des « images d’oreiller » pour se délasser du travail intellectuel et se revigorer, considérant ces ouvrages à l’égal des quatre « trésors du cabinet du lettré » ?


 

Une importante production

Les recherches menées au Japon ces dernières années et les nombreuses publications et fac-similés récents (et désormais non expurgés, depuis les années 1990, suite à un assouplissement de la loi) permettent de se faire une meilleure idée de la nature de ce corpus de la gravure érotique japonaise. Rappelons que ces œuvres sont en majorité anonymes et que leur attribution se fait donc essentiellement sur la base de caractéristiques stylistiques.
Le catalogue le plus fiable, établi par Shirakura Yoshihiko en 2007, recense près de 800 livres illustrés et séries de gravures montées en album, sur les quelque 1 200 qui auraient été produits selon les estimations de l’auteur, principalement au cours de l’époque d’Edo. La plupart des recensements antérieurs se fondent sur un catalogue manuscrit (Iroha betsu kôshokubon shunga fu Yoshiwara-mono yarô-mono mokuroku), probablement établi à l’époque de Meiji (1868-1912), qui dresse l’inventaire de quelque 730 titres licencieux et érotiques, livres et albums confondus, y compris les ouvrages consacrés au quartier de plaisir du Yoshiwara qui n’étaient pas interdits à la vente. Hayashi Yoshikazu (1922-1999), pionnier des recherches sur la gravure érotique, estimait quant à lui que le nombre total de livres licencieux (kôshoku-bon) et érotiques (enpon) antérieurs à 1868, pourrait s’élever à près de 3 000 œuvres. Il aurait réalisé un fichier manuscrit de plus de 2 000 titres, mais qui est resté inédit.
Malgré l’importance de cette production, les grandes expositions monographiques consacrées, au Japon, aux maîtres de l’estampe d’Edo que sont Harunobu, Utamaro ou Hokusai, pour ne citer que les plus célèbres, omettent de présenter cette dimension érotique pourtant essentielle de leur œuvre.
La gravure érotique constitua en effet une large partie de la production du genre ukiyo-e. Certaines auteurs estiment qu’à ses débuts, dans le dernier quart du XVIIe siècle, plus de la moitié des gravures et des illustrations des albums concernaient le domaine érotique. Durant l’âge d’or de l’estampe japonaise, entre un dixième et un tiers de l’œuvre des plus grands maîtres aurait relevé de ce genre. Le Gasen (« La Nasse à peinture »), l’un des tout premiers manuels de peinture, publié en 1721 à Ôsaka par un artiste issu de l’école officielle des Kanô, Hayashi Moriatsu, et qui connut une large diffusion au XVIIIe siècle, comporte ainsi un chapitre consacré au « Corps humain et à la manière d’exécuter des peintures de printemps ou images d’oreiller licencieuses » (« Nintai narabi ni kôshoku shunga [makura-e] no hô »), preuve que la réalisation de dessins érotiques faisait partie de la formation de base des artistes à cette époque.
 
haut de page