L’avènement de l’estampe de paysage au XIXe siècle
par Jocelyn Bouquillard
Un second souffle : un sentiment
de nature très fort

le décln de la culture d’Edo
Alors qu’au tournant du siècle, l’estampe
polychrome
ukiyo-e a atteint son apogée, tout entière
consacrée aux quartiers réservés et au théâtre
kabuki,
monde éphémère des plaisirs cher à la bourgeoisie
marchande, elle n’en marque pas moins le pas, la culture d’Edo
déclinant peu à peu. Les autorités Tokugawa, qui ont cristallisé un
ordre politique et social suranné, se raidissent et exercent sur l’édition
une censure de plus en plus sévère ; une série d’édits
interdit d’abord de publier des estampes érotiques (
shunga),
ensuite de mentionner l’identité des courtisanes représentées,
enfin de réaliser de grands portraits en buste. Les artistes voient
ainsi leur source d’inspiration et leur liberté d’expression
grandement réduites. Ces restrictions obligent les artistes à se
remettre en question. Si certains, comme Eisen (1790-1848), Kunisada (1786-1864)
ou Kuniyoshi (1798-1861), continuent à produire des estampes de personnages
et à sujets historiques, héroïques, légendaires
ou satiriques, Hokusai (1760-1849) et Hiroshige (1797-1858) fondent quant à eux
un genre nouveau, l’estampe de paysage, renouvelant les thèmes
traditionnels et le style de l’estampe japonaise.

Si le paysage donne à l’art de l’estampe un second souffle,
c’est qu’il correspond aux aspirations de la société japonaise
de l’époque. Alors qu’à son crépuscule,
le shogunat des Tokugawa reste fidèle à sa politique d’isolationnisme
et élève le confucianisme au rang de doctrine nationale, les
Japonais se sentent animés d’un sentiment de nature très
fort. L’aménagement de grands chemins partant d’Edo et
desservant chaque région rend les voyages plus pratiques et plus sûrs,
tandis que se multiplient les pèlerinages dans les sanctuaires ou
monastères de province, la visite des sites célèbres
marquant l’avènement du tourisme intérieur. Aspirant à plus
de liberté, les Japonais trouvent certainement là une échappatoire à la
claustration ambiante et à l’asphyxie qui les menace à terme.

renouer avec la nature
Renouer avec la nature, écouter le rythme des saisons, admirer
les fleurs de pruniers ou de cerisiers, goûter la fraîcheur
du soir, contempler les premières neiges, ou surprendre l’envol
des grues ou des oies sauvages sont autant d’occasions de longs
voyages ou de simples promenades. Des gens de toutes conditions sillonnent
les routes du pays et contemplent l’infinie variété des
paysages : la mer, la montagne, les côtes, les rizières,
les fleuves, les cascades, les lacs suscitent l’émerveillement
de tous. Renouant avec un shintô imprégné de pratiques
culturelles ancestrales, les Japonais retrouvent dans l’alternance
des saisons de nombreuses occasions de fêtes et de rites de passage,
honorant les
kami, esprits divins dont le culte, étroitement
lié à la vie quotidienne individuelle et collective, peut être
rendu près d’une simple roche, d’un arbre ou d’une
rivière… Dès lors, les loisirs du peuple ne se confinent
plus aux seuls kabuki et quartiers de plaisirs urbains : la nature participe
davantage de l’environnement familier de chacun, et les estampes
transcrivent ce quotidien transfiguré.
Hokusai et Hiroshige saisissent cette évolution de la société japonaise,
qu’ils transcendent dans l’estampe de paysage. Faisant preuve
d’une très grande audace, les deux maîtres insufflent à l’
ukiyo-e une
nouvelle vie, synthèse d’avant-gardisme et de retour aux
sources. Les paysages, célébrés dans la peinture
chinoise et japonaise, étaient traités jusqu’alors,
dans les estampes
ukiyo-e, comme les sujets très secondaires
d’une composition : ils servaient de faire-valoir, de décor
en arrière-plan pour une scène narrative ou un portrait.
Dans l’estampe de paysage, les sites naturels sont désormais
traités pour eux-mêmes comme des sujets en soi.
Ce genre suscite un engouement immédiat du public. Les éditeurs
commandent aux artistes des séries d’estampes sur les paysages les
plus pittoresques ou les plus spectaculaires, les lieux célèbres évoqués
dans la littérature et les vues les plus fameuses des villes et des provinces
du Japon
(meisho-e). Ils publient, à l’attention des voyageurs
et des pèlerins, des guides touristiques illustrés et des albums
comprenant des suites de plusieurs dizaines d’estampes. Destinés à un
public de plus en plus large, jusqu’aux classes sociales les plus modestes,
ces livres d’images ne requièrent pas de maîtriser la culture
classique ni même de connaître le théâtre. Ainsi les
Trente-six
vues du mont Fuji de Hokusai et les
Cinquante-trois relais du Tôkaidô de
Hiroshige, séries emblématiques de l’estampe de paysage publiées
au début des années 1830, font-elles sensation et connaissent-elles,
dès leur publication, un succès fulgurant.

Hokusai et Hiroshige
Conjuguant réalisme et spiritualité, observation directe
et interprétation tout empreinte de shintoïsme et de bouddhisme,
Hokusai et Hiroshige portent à sa perfection l’art du paysage
dans l’estampe
ukiyo-e. Partant tous deux de l’observation
de la nature, de la faune et de la flore, ils en expriment, par des voies
différentes, la permanence et l’état d’éternel
recommencement, en même temps que le caractère fragile et éphémère,
esquissant ainsi, avec une acuité particulière, les phénomènes
climatiques et les impressions fugitives et changeantes d’un « monde
flottant et mouvant » (
ukiyo). Adoptant une vision quasi-mystique,
Hokusai perçoit le mont Fuji et la mer comme les manifestations d’une
même énergie spirituelle.
L’eau et la montagne, constantes du paysage japonais, jouent un rôle
déterminant dans l’estampe de paysage et dans cette quête
de l’universel et de la permanence, au-delà des perceptions changeantes
de la nature. Les
sansui-ga (« images de montagne et d’eau »),
thème d’origine chinoise, sont particulièrement nombreuses
dans les séries des deux maîtres. La mer, omniprésente
dans l’archipel, est sublimée dans l’
ukiyo-e,
notamment par la représentation récurrente et parfois fantasmatique
des vagues et des tourbillons. Hokusai et Hiroshige s’attachent à saisir
tout à la fois l’instantanéité, l’ampleur
et la pérennité du mouvement des eaux. Des jeux de lumières
et de couleurs, une recherche dans le graphisme et la composition, des lignes
stylisées, des traits vifs, des courbes, des volutes, leur permettent
de synthétiser et de schématiser les ondulations de la houle,
le tumulte des flots, le fracas des vagues écumantes sur les falaises
et les récifs, le bouillonnement des torrents, des tourbillons et des
cascades, et la violence des précipitations.
Le mont Fuji, récurrent lui aussi dans l’estampe de paysage,
y apparaît certes parfois comme un repère presque anecdotique,
mais, le plus souvent, il constitue, par l’extrême dépouillement
et les proportions de la composition, un objectif qu’on ne saurait
atteindre, un idéal de pureté, suscitant un choc émotionnel,
voire spirituel chez celui qui le regarde.

le bleu de Prusse
Un nouveau pigment, le bleu de Prusse, contribue enfin, par sa fraîcheur,
au succès de l’estampe de paysage. Principale innovation technique,
cette couleur chimique et synthétique, importée alors de Hollande,
utilisée à Edo à partir de 1829, est plus résistante
et plus stable que les pigments bleus utilisés jusqu’alors, l’ancien
bleu végétal virant au brunâtre. Le bleu de Prusse, intense
et profond, s’accorde parfaitement avec la palette de couleurs et la
sensibilité des nouveaux maîtres de l’ukiyo-e.
C’est d’ailleurs Hokusai qui, le premier, en fera un usage systématique
dans les Trente-six vues du mont Fuji, série qui marque l’avènement
de l’estampe de paysage comme genre nouveau.