Image de calendrier
« L'averse »
Harunobu Suzuki (1725-1770), 1765.
Signé, en bas : « gakô [dessinateur] Suziki Harunobu », à droite ; « chôkô [graveur] Endô Goryoku », au centre ; « shôkô [imprimeur] Yumoto Kôshi », à gauche
À gauche de l'estampe, le nom du commanditaire : « Hakusei  » (Hakusei a commandité) et son sceau : « Shô Hakusei in »
Trois exemplaires sont conservés avec des différences dans le sceau. Celui-ci appartiendrait à la 2e édition
Nishiki-e. Format chûban. 280 x 207 mm
BnF, département des Estampes et de la Photographie, RESERVE DE-10, J. B. 214
© Bibliothèque nationale de France
Avec Harunobu, la ligne devient poésie, comme l'illustre cette estampe de calendrier (egoyomi) qui s'inspire d'une scène de la vie quotidienne. Une jeune fille accourt sous l'averse pour ramasser un kimono étendu. Dans sa précipitation, elle perd une geta, ce qui oriente son regard et celui du spectateur dans le sens du vent, de l'averse, de la perche à linge. Le jeu d'arabesques mouvantes des kimonos s'oppose aux diagonales qui rythment la composition.
Les indications des mois longs (30 jours) sont inscrites dans les motifs du vêtement suspendu. On y déchiffre « An deux Ère Meiwa, 2, 3, 5, 6, 8, 10 ». Quand au signe de l'année, l'oiseau, il apparaît sur le obi de la jeune fille. L'estampe comporte les noms des quatre personnes qui ont participé à sa création : le commanditaire, le dessinateur, le graveur, l'imprimeur. (G. L.)

Jusqu'en 1765, l'édition des « images de calendriers » (daishô-goyomi), images très fonctionnelles, était un monopole d'État. La première connue date de 1686. Seuls un petit nombre d'éditeurs officiels étaient autorisés à les publier. Jusqu'à l'introduction du calendrier grégorien, le nombre de jours dans le calendrier lunaire variait.
La prévision des mois longs et des mois courts facilitait les autres calculs calendaires. Au cours de la deuxième et troisième annéede l'ère Meiwa (1765-1766), des images plus luxueuses, éditées en grand nombre dès 1765, se répandirent au Nouvel An, suivant une tradition attestée dès 1724. Elles annonçaient avec subtilité et discrétion, parfois sous forme de rébus, les mois longs de l'année. Les chiffres, assimilés à des motifs décoratifs, étaient à découvrir dans l'image.
Destinées à des cercles de poètes, d'esthètes, que fréquentait Harunobu, ses estampes s'inspiraient de la culture traditionnelle, des symboles de chance et de longévité, des sept dieux du bonheur, des légendes chinoises, des haikai que les artistes transposaient en images, et même de scènes de la vie quotidienne. Les commanditaires, samouraïs de haut rang ou riches bourgeois, se passionnaient pour ces créations qu'ils échangeaient. Les samouraïs Kyosen (nom de plume de Ôkubo Jinshirô Tadanobu), porte-bannière au château d'Edo, ou Sakei, jouèrent un rôle important dans le développement des egoyomi. Ils inspiraient à l'artiste le thème de l'image, et peut-être même en étaient parfois, entièrement ou partiellement, les créateurs.
L'intérêt de ce public choisi pour une production de plus en plus raffinée, permit de perfectionner la technique de l'estampe polychrome. La multiplication des couleurs, l'impression sur un papier de grande qualité, blanc et souple, de type hôsho, pour ces éditions au tirage limité, entraînèrent une rapide évolution de l'art de l'estampe. Le format chûban, le plus courant pour ces « images de brocart » (nishiki-e), de dimensions moyennes, 28 x 20 cm environ, le quart d'une feuille standard (ôbôsho), convenait tout à fait à ces feuilles délicates.
Passé le Nouvel An, ces images de qualité, imprégnées de culture, toujours très prisées, étaient largement diffusées, cette fois sans indications chiffrées et dans des impressions moins coûteuses. (G. L.)

La carrière de Harunobu fut brève mais très féconde. En une dizaine d'années, de 1760 à 1770, il réalisa 1 200 estampes environ, 25 livres illustrés et quelques peintures. Son œuvre constitue l'un des fleurons de l'ukiyo-e, non seulement par ses apports stylistiques et techniques mais aussi par la poésie qui imprègne ses œuvres et la subtilité de son inspiration. Avec lui, les jeux d'esprit, la culture, l'humour, se jouent de la banalité des scènes contemporaines de la vie quotidienne, et les transforment en images ludiques, recélant des messages, des symboles, des allusions à des œuvres littéraires classiques, à des légendes chinoises, à des croyances.
Il avait adopté comme nom d'artiste « Shikojin », qui signifie « Celui qui reflète le passé »… Sa rencontre avec des cercles de poètes, d'érudits, de riches marchands, de samouraïs, tel Kyosen, décida de l'orientation de son art, qui avait débuté sous l'influence de ses prédécesseurs, dont Kiyomitsu. Ces cercles d'amateurs rivalisaient en jeux d'esprit et recherchaient des estampes significatives, notamment des egoyomi (estampes de calendrier) à échanger entre eux. Esthètes, ils apprécièrent le style raffiné de Harunobu et sa culture, et financèrent des estampes luxueuses.
Harunobu s'essaya avec succès aux impressions à couleurs multiples, aux pigments recherchés, qui nécessitaient parfois une quinzaine de bois gravés. Agrémentées de gaufrages, de fonds marbrés, de poudres de métaux et de mica, de dégradés, ces « images de brocart », au nom évocateur dû à leurs chatoyantes couleurs, de format chûban, supplantèrent vers 1765 les estampes imprimées en deux ou trois couleurs. Souvent sans signature, elles portent parfois le nom du commanditaire, peut-être parce qu'il en suggéra le sujet ou en donna même le modèle.
Peu d'éléments sur la vie de Harunobu sont connus et l'observation de son œuvre est la principale source d'informations. Il traite les thèmes habituels de l'ukiyo-e dans des scènes pleines de fraîcheur, de légèreté, cherchant à suggérer l'atmosphère du moment et idéalisant ses personnages. Il se plaît à situer ses compositions dans un cadre, paysage ou intérieur. Quant à ses figures isolées, il en accentue le relief et le mouvement, en les faisant évoluer sur un fond uni, gris ou jaune. Il est très à l'aise aussi pour figurer des personnages en format hashira-e, sous un angle de vue insolite. L'aspect juvénile, primesautier de ses ingénues, héroïnes de légendes, de romans, mères, courtisanes ou amantes, plonge le spectateur dans un univers de frivolité ou d'irréalité.
Harunobu mourut subitement en 1770, à 45 ans, alors qu'il s'orientait vers une production plus populaire, laissant à ses successeurs Koryûsai et Kiyonaga un modèle féminin qui les inspira à leur début.
 
 

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