Takashima Ohisa
Utamaro Kitagawa (1753-1806), vers 1793.
Signé : « Utamaro hitsu »
Inscription : poème et signature du poète Karabana no Tadaaya dans le cartouche vertical. (Aikyô mo / Cha koboretsutsu / Samenu nari / Yoi hatsuyume no / Takashimaya tote). Toutes les impressions ne portent pas le kyoka
Éditeur : Tsutaya Jûzaburô
Cachet de censure : kiwame
Nishiki-e. Fond micacé. Format ôban. 378 x 245 mm
BnF, département des Estampes et de la Photographie, RESERVE DE-10, J. B. 512
© Bibliothèque nationale de France
Les beautés les plus célèbres d'Edo à cette époque étaient Ohisa et Okita, hôtesses de maison de thé et Tomimoto Toyohina, chanteuse. Ohisa inspira de nombreux artistes : Eishi, Eishô, Chôki, Shunchô, Kiyomasa, Toyokuni, et devint l'un des modèles préféré d'Utamaro. Fille d'un confiseur de gâteaux de riz, hôtesse d'une maison de thé rattachée à l'affaire de son père, près du pont Ryôgoku, Takashima Ohisa, très séduisante, avait attiré une nombreuse clientèle, dès l'âge de quatorze ans.
Le kyokâ, poème humoristique, inscrit dans le cartouche, rend un hommage indirect à ses attraits et à l'admiration qu'ils suscitent chez les clients, notamment lors de leur passage au Nouvel An : « Le charme et le thé débordent / Et ne refroidissent jamais / Faites que je ne m'éveille pas / De ce rêve heureux de la nouvelle année / À Takashimaya. »
L'artiste la représente ici, âgée de seize ans, altière, sûre de son charme, dans une attitude assez maniériste. La torsion de la tête de la jeune fille attire l'attention du spectateur vers l'extérieur de l'estampe tout en animant le portrait. Le fond micacé lumineux sur lequel se détache le visage au teint délicat diaphane, à peine cerné par un trait léger, contrastant avec l'imposante coiffure sombre, met en valeur le cou gracile. Ohisa tient un uchiwa, éventail en forme d'écran, décoré d'étoiles de mer en gaufrage, sur lequel se détache le blason familial, trois feuilles de chêne, dont la représentation est l'un des moyens permettant l'identification du portrait, les édits de 1793 interdisant de transcrire les noms des beautés sur les estampes.
Utamaro mise sur l'opposition des couleurs, des pleins et des déliés du graphisme, de la brillance du mica et du ton mat du papier pour obtenir le relief et la profondeur, pour projeter la figure en avant. De même, il oppose les motifs géométriques réguliers du kimono et ceux, très ornementaux, vagues stylisées et pluviers, du obi. (G. L.)

Figure centrale de l'ukiyo-e au XVIIIe siècle, Utamaro qui mena cet art à son apogée, universellement reconnu, semble loin de l'anonymat. Cependant, seules quelques rares données biographiques de l'ukiyo-e Ruikô , l'ouvrage le plus ancien contenant une liste d'artistes ukiyo-e, compilé vers 1790 (première version) par l'écrivain et critique Ôta Nampo (1749-1823), nous sont parvenues. La tombe d'Utamaro, découverte au temple Senkôji, permet de dater son décès de 1806. Comme il serait mort à 53 ans, d'après certains écrits, sa naissance se situerait en 1753.
Son œuvre considérable – 1 900 estampes dont un tiers consacré au quartier de plaisirs, le Yoshiwara – a pu être reconstituée avec beaucoup plus d'exactitude que sa biographie. Élève de Toriyama Sekien (1712-1788), peintre de l'école Kanô, influencé par Kiyonaga à ses débuts de dessinateur d'ukiyo-e, Utamaro pratiqua les deux formations, élaborant un style personnel. Il illustra d'abord des livres, durant une dizaine d'années, et publia ses premières estampes isolées un peu avant 1782, au moment où Kiyonaga (1752-1815) triomphait. À partir de 1783, il vint habiter à Tôriabura-chô,au centre d'Edo, chez l'éditeur Tsutaya Jûzaburô (1750-1797), dont la boutique fut située, à l'origine, aux portes du Yoshiwara, ce qui lui assurait une clientèle confortable. De plus, Tsutaya était entouré d'écrivains, d'intellectuels et de peintres. De 1787 à 1791, Utamaro illustra des recueils de kyôka, poèmes humoristiques, qui devinrent de plus en plus luxueux, tels Le Livre des insectes (EhonMushi-erabi), Myriade d'oiseaux (Momo chidori), À marée basse (Shiohi no tsuto). Dans ces ouvrages, l'observation scientifique se double d'esthétique. Il publia aussi des recueils de shunga, parmi lesquels, en 1788, Uta makura (Le Chant de l'oreiller), un chef-d'œuvre du genre.
C'est au début des années 1790 qu'il affirma pleinement son talent, dans un style très nouveau, qui le consacra maître de l'époque, notamment dans le genre bijin-ga. Très attiré par le portrait, il réalisa des chefs-d'œuvre en représentant les visages en gros plan (ôkubi-e), les beautés en buste ou à mi-corps (courtisanes, hôtesses, vendeuses). Il aborda l'étude de la psychologie féminine, un tournant majeur dans son œuvre. Expressions, caractères liés aux traits du visage, émotions engendrées par l'amour, le désir, la mélancolie, les activités féminines diverses, la maternité le passionnaient.
Il recherchait toujours l'individualité du modèle. Car Utamaro, « chantre de la femme », fut sensible à chacune d'entre elles, pourrait-on dire, de la bijin la plus convoitée à la fille du ruisseau la plus misérable. L'historien Timothy Clark le qualifie très justement de « portraitiste ». Il analyse la discrétion de sa méthode, compte tenu des lois répressives, pour révéler l'identité des bijin (rébus, emblème de la maison, etc.).
L'idéal féminin de l'artiste évolua, selon les goûts du moment sans doute, et devint plus réaliste. Les visages et les attitudes de ses bijin dénotèrent l'aspiration des femmes à une certaine indépendance, à une participation plus concrète à la vie sociale.
En juin 1804, Utamaro eut des ennuis avec la censure politique shogunale, après avoir publié une estampe à caractère historique sur les mœurs dissolues d'un ancien shogun, Toyotomi Hideyoshi. Celui qui gouvernait alors, Tokugawa Ienari, y vit une allusion à sa propre conduite. Utamaro fut mis en prison pendant quelques jours, puis sous surveillance. Il mourut quelques années après. Sa première biographie, Outamaro, le peintre des maisons vertes, fut rédigée par Edmond de Goncourt en 1891. (G.L.)
 
 

> partager
 
 
 

 
> copier l'aperçu
 
 
> commander