Histoire d’une collection (suite)
Un ensemble considérable d'estampes en feuilles

Les recherches préoccupaient les conservateurs autant que la constitution
du fonds. Elles n’ont pas cessé, d’autant plus que les
Japonais, depuis les années 1980, s’intéressent de plus
en plus à l’ukiyo-e et aux collections occidentales
d’œuvres japonaises. Leur collaboration est très précieuse.
Le Cabinet possédait peu d’estampes en feuilles. Alexis Rouart
(1839-1911) fut le premier donateur dans ce domaine. Collaborateur de son
frère Henri Rouart, célèbre amateur d’art et directeur
d’une usine de métallurgie, Alexis Rouart collectionnait les œuvres
d’art d’Extrême-Orient, principalement du Japon. Il possédait
une remarquable collection d’estampes.
Membre de l’Association des amis de l’art japonais (1893), qui
prit le nom de « Dîners japonais », il passait régulièrement
chez Hayashi et chez Bing, choisir des gravures dès leur arrivée
du japon. En 1902 et en 1903, il se sépara de vingt-trois d’entre
elles pour les offrir au Cabinet. Ce furent les premières feuilles isolées
de Shunshô, Utamaro, Eishi, Toyokuni, Hiroshige..., dont la provenance
est connue, qui entrèrent à la Bibliothèque.
Les ventes des premières grandes collections, qui avaient commencé à la
fin du siècle (Burty, en 1891 ; Goncourt, en 1897 ; Hayashi, en 1902 et
1903 ; Gillot, en 1904 ; Bing, en 1906 ; Rouart,
en 1908), avaient alimenté le fonds des marchands. Cependant, comme le
notait le conservateur en chef, P.-A. Lemoisne, en 1914, dans son ouvrage
L’Estampe
japonaise : « Le Cabinet des Estampes […] est très pauvre
en estampes proprement dites. » Son intérêt pour cet art motiva
les collectionneurs et les donations se succédèrent enfin.
En 1916, à son décès, Georges Marteau (1858-1916), ingénieur
de l’École centrale, directeur de la fabrique de cartes à jouer
Grimaud, grand collectionneur d’art d’Extrême-Orient, laissait
en don cent vingt-trois estampes de grands maîtres tels Harunobu, Utamaro,
Sharaku, Hokusai et Hiroshige…, des dessins, des livres illustrés
et sa bibliothèque sur l’art japonais. Cet ensemble provenait en
grande partie des ventes Hayashi, Gillot, Happer, Waida, Barboutau et Portier.
Des livres et des estampes érotiques, celles-ci pour la première
fois, rejoignaient le fonds japonais.

Lors de l’exposition d’art oriental, en 1925, Lemoisne fit l’éloge
du donateur dans le journal du Cabinet, le 19 mai : « La très
belle série d’estampes japonaises, que nous devons à la générosité de
M. G. Marteau, qui fut un grand ami du Cabinet des estampes, a beaucoup de succès
auprès des visiteurs. Des spécialistes très avertis comme
Raymond Koechlin, Henri Rivière et Charles Vignier, dont le jugement fait
autorité, s’accordent à les trouver très belles de
tirages et dans un fort bon état de conservation. »

Peu de temps après, Raymond Koechlin (1860-1931), personnalité du
monde de l’art, vice-président de l’Union centrale des
arts décoratifs et président du Conseil des musées nationaux
(1922-1931), organisateur de six expositions sur l’estampe japonaise
au musée des Arts décoratifs, chercheur et collectionneur d’art
médiéval et asiatique, s’inscrivait parmi les donateurs
avec quelques œuvres rares, et trente-deux livres, dont certains provenant
de la collection Goncourt, portent des annotations manuscrites de l’écrivain.
Là encore, les liens que Lemoisne entretenait avec les collectionneurs
se révélèrent essentiels. Évoquant Koechlin, il écrit : « J’avais appris à connaître
les gravures japonaises en feuilletant quai de Béthune le très
beau carton qu’il avait réuni. […] Lorsque j’ai commencé à constituer
la série des estampes japonaises au Cabinet […], il ne cessa
de m’encourager et souvent nous apporta des pièces que je n’avais
pu acquérir. » (Journal du département, 9 novembre 1931.)
Charles Vignier (1863-1934), expert, historien et marchand d’art d’Extrême-Orient, était
coauteur avec Hogitaro Inada, des catalogues d’expositions consacrées
aux maîtres japonais à partir des collections d’amateurs,
au musée des Arts décoratifs, de 1909 à 1914. Il rédigeait
les catalogues de ventes des collections et fit don, à ces occasions,
d’estampes comblant certaines lacunes de notre fonds, notamment en
1922 et en 1926, lors des ventes Charles Haviland (1839-1921).
Ce dernier, fils de David Haviland, américain, fondateur de la manufacture
de Limoges, était directeur de la fabrique et fondateur de l’atelier
d’Auteuil à Paris, dirigé par Félix Bracquemond.
Il avait rassemblé durant plus de quarante années, six mille
estampes japonaises environ. Amateur solitaire, gendre de Philippe Burty,
il était
client de Bing et d’Hayashi, et recherchait avant tout la rareté et
la qualité. Il n’hésita pas à écrire à Hayashi
le 18 octobre 1891 : « Je vous envoie mon carton d’images
japonaises […]. Je vous prie de remplacer mes épreuves par
des meilleures chaque fois que cela vous sera possible. » Plusieurs
ventes furent nécessaires, de 1922 à 1925, pour disperser
sa superbe collection consacrée surtout aux estampes de beautés
féminines. Quatre-vingts gravures environ furent acquises par le
Département,
parmi lesquelles de nombreux Harunobu, Kiyonaga, Shunchô, Utamaro.
Quelques-unes cependant furent offertes.
Lemoisne nous informe régulièrement de l’évolution
du fonds japonais : « M. Émile Javal nous donne très aimablement
11 estampes japonaises qui, jointes aux 16 achetées à sa vente,
augmentent notre collection d’un petit lot de Shunshô, Toyokuni,
Hokusai, Hiroshige » (Journal, 1er mai 1926). Ce
collectionneur, considéré comme le spécialiste d’Hiroshige,
avait constitué sa collection lorsque les prix étaient encore
abordables et avait acquis celle de Jacques Doucet.
Le legs d'Atherton Curtis
Un ensemble considérable d’estampes en feuilles, valorisa le
fonds du Cabinet en 1939. Atherton Curtis (1863-1943) légua
huit cents estampes japonaises, qui entrèrent
effectivement à la Bibliothèque en 1949. Américain, Curtis
avait commencé sa collection à New York en 1896 par l’achat
d’épreuves de Hokusai et de Hiroshige. Puis, s’installant à Paris,
il y avait transporté ses caisses d’estampes. En 1906, la collection était à peu
près constituée, offrant un vaste panorama de l’ukiyo-e :
trente-cinq maîtres y apparaissaient, des « primitifs »,
tel Moronobu, à Hiroshige. Le XVIIIe siècle,
pendant lequel l’ukiyo-e connut
son âge d’or, est très représenté avec notamment
quarante estampes de Harunobu. Le XIXe siècle
privilégie Hokusai,
avec des œuvres de la fin de sa vie, les plus recherchées par
les collectionneurs de l’époque, quelques essais uniques, un album
de croquis de son atelier acquis chez Bing et un bois gravé de Hokusai.
Toute l’évolution de la technique figure dans cette collection
(sumizuri-e,
tan-e, beni-e, urushi-e, benizuri-e, nishiki-e), toutes les singularités
de cet art (fonds marbrés, micacés, gaufrage, saupoudrage d’or
ou d’argent) et tous les formats.
C’est en 1900 que Curtis s’était procuré un maximum
d’estampes chez Bing, cent quatre-vingt-quatorze, parmi lesquelles des
chefs-d’œuvre. Après un séjour de quatre années
aux États-Unis, il note dans son Journal, le 31 janvier 1905 : « Bing
came over to see the japanese things bought in New York. » L’enthousiasme
des collectionneurs et marchands est perceptible dans cette simple phrase.
Une découverte était toujours espérée.
Pour arriver à équilibrer
sa collection, Curtis avait puisé à différentes sources
et les noms d’un grand nombre de collectionneurs français et étrangers
se retrouvent dans les provenances des gravures : Hayashi, Vignier, Tillot,
Vickery, Barboutau, Leroux, Yamanaka (marchand de Tokyo et Londres), Exteens,
Felinge, Culty, Smith, Brown, Manzi, Colman, Rousseil, Hierseman, Vever.

Quelques livres et estampes érotiques, entrés avec les collections
Tronquois et Marteau ont déjà été évoqués.
Un lot significatif, une cinquantaine de livres illustrés et cent soixante-six
estampes, don de Georges Barbier (1882-1932), accrut cet ensemble en 1933.
Ce peintre et illustrateur d’ouvrages libertins, qui avait débuté comme
dessinateur au Rire, un hebdomadaire satirique, avait réuni
des œuvres souvent très rares. Certaines proviennent de la vente
de la collection du poète Pierre Louÿs (1870-1925), en 1926. Quelques
livres portent l’ex-libris de Léon Gambetta (1838-1882), homme
politique français.
De nombreuses autres entrées, comprenant notamment des estampes japonaises,
pourraient encore être évoquées, tel le don de la collection
Smith-Lesouëf, en 1913, le don Paul Cosson et l’acquisition, en
1943, de la collection Jules Lieure (1866-1943), ou encore les achats lors
des ventes Moreau, en 1934, Vever, en 1948, et à la galerie Berès,
plus récemment.
Mais il semble que cette longue série ne saurait se poursuivre discrètement.
Un ensemble exceptionnel et inattendu de plusieurs centaines d’estampes
et d’albums, la collection du graveur japonisant Henri Rivière,
a rejoint par dation en 2005 le fonds du département des Estampes et reste à inventorier.