La mer lyrique de Jules Michelet
À la différence de celle du capitaine Nemo, la mer de Michelet n’est pas un autre pays. La Mer (1861) ne suit pas le fil directeur d’un voyage et refuse de définir son objet de façon purement géographique ; l’œuvre varie les approches – de l’océanographie physique à l’évolutionnisme marin et à la balnéothérapie – et multiplie les changements de point de vue.
C’est que sa mer est à la fois beaucoup plus familière et plus radicalement étrangère. Suivant le "sentiment moderne" qui invite à "la sympathie de la nature", Michelet considère la mer comme "une force de vie et presque une personne". Semblable à nous, elle est en même temps la figure de l’Autre, de l’altérité sans laquelle il n’existe pas de sujet. Elle représente le grand Tout, la "matrice universelle", mais aussi ce avec quoi l’on ne peut communier autrement que par la pensée et la poésie car la barrière entre les deux éléments "sépare irrémédiablement les deux mondes".
      
  La voix de l'Océan
Immense corps parlant par son rythme, la mer résonne et agit sur les rythmes intérieurs de l’homme, fortifiant sa respiration, tonifiant la circulation de son sang, modifiant l’harmonie de son écriture. Elle est une voix lyrique, faite d’intonations multiples et changeantes, indissociable de ce corps qu’elle exprime et agissant à travers les corps. Quant à ce que dit cette voix, la question préoccupe Michelet. Il faut d’abord apprendre à l’entendre, dans ses variations, mais ensuite il reste à savoir comment la comprendre, car, à bien des égards, elle conserve l’aspect d’une énigme. L’interprétation sollicite une transformation intérieure : il faut prendre "comme un sens nouveau pour comprendre la grande langue".

La fréquentation de la mer oblige aussi à inventer des langues nouvelles, celle des phares par exemple, langue lumineuse à la fois utile (vitale même) et poétique, couvrant la nuit terrestre d’un nouveau firmament. Nul doute en tout cas que la grande voix de l’Océan ne dise quelque chose, même si ce n’est pas sur le mode de la communication fonctionnelle ; nul doute qu’elle ne cherche des interlocuteurs. "L’Océan est une voix. Il parle aux astres lointains, répond à leur mouvement dans sa langue grave et solennelle. Il parle à la terre, au rivage, d’un accent pathétique, dialogue avec leurs échos ; plaintif, menaçant tour à tour, il gronde ou soupire. Il s’adresse à l’homme surtout."

Oscillation, ondulation, palpitation…
 

Le pouls du grand Océan bat dans chacune de ses créatures, toutes animées de pulsations. L’irisation des couleurs, qui prête au monde sous-marin son charme féerique, n’est autre qu’un phénomène de palpitation et de respiration.

Ils ont toutes nuances, fines et vagues, et pourtant chaudes. C’est une haleine devenue visible. Vous y voyez une iris pour l’amusement des yeux. Pour eux, c’est chose sérieuse, c’est leur sang, leur faible vie, traduite en teintes, en reflets, en lueurs changeantes, qui s’animent ou qui pâlissent, tour à tour aspirent, expirent…

Les cheveux de la méduse ou la peau de la baleine "finement organisée de six tissus distincts" qui "frémit et vibre à tout", par leur sensibilité nerveuse et musicale, sont l’équivalent de la grande lyre océanique.
Ceux qui ne font pas de bruit possèdent la faculté d’expression rythmique par la vibration et la transformation ; ils sont peut-être même à l’origine du grand mouvement balancé de la mer. Par les échanges continuels d’eau salée et d’eau douce qu’ils provoquent, les micro-organismes ne seraient-ils pas "les moteurs essentiels, qui ont créé ses grands courants, mis la machine en mouvement ?" Le grand bruit répercute les milliards de minuscules vibrations.

L’"universelle métamorphose" qu’illustre "La genèse de la mer" fait apparaître et se résorber des formes au sein de l’eau féconde, selon un principe d’oscillation d’un extrême à l’autre, illustrant la définition du rythme que propose le linguiste Émile Benveniste : "La forme dans l’instant qu’elle est assumée par ce qui est mouvant, mobile, fluide". Enfin le progrès lui-même repose sur un principe pneumatique, "l’aspiration profonde qui est au sein de la Nature" et qui pousse tout être à dépasser la forme qui le limite.

La Mer, œuvre lyrique
Plus exactement, le texte de Michelet emboîte plusieurs niveaux de lyrisme. L’Océan est présenté comme un sujet lyrique, comme la voix d’une "personne impersonnelle" à travers laquelle s’expriment tous les infimes qu’elle comprend. Eux-mêmes d’ailleurs parlent par leur corps et leurs existences, sur le même mode poétique.

La Mer intègre une réelle documentation scientifique dans une grande métaphore. Cet Océan, terrible dans ses colères, mais composé d’une multitude d’humbles créatures, propose à l’évidence une figure du peuple. Un peuple dont la voix, depuis juin 1848 et plus encore décembre 1851, s’est dénaturée en violence discordante puis repliée dans un silence énigmatique, et qu’il s’agit ici de rendre à sa musicalité, à sa capacité de dialogue, qu’il faut reconstituer comme sujet lyrique, c’est-à-dire sujet s’accomplissant dans son acte de parole. La Mer n’est pas un poème, mais l’exégèse lyrique du poème de la mer-peuple.
Échappant à toute classification, le livre de Michelet partage aussi avec le genre lyrique sa capacité à transgresser genres et codes. La subjectivité de l’historien s’efforce d’y faire entendre la voix perdue du peuple et s’interroge sur ce qu’elle exprime, proposant des réponses qui sont autant de questions à ses contemporains sur leur façon de penser et d’utiliser la nature, mais aussi leur propre nature sociale.