Les miroirs harmoniques de la mer
  Quel élément mieux que la mer, protéiforme et en perpétuel mouvement, pourrait s’apparenter à la musique ?
Le critique musical Adolphe Jullien en était certainement convaincu. Il écrivait dans le Journal des Débats du 7 janvier 1923 : "La marine serait-elle, aussi bien que la poésie, sœur de la musique, et n’y aurait-il rien de tel pour développer l’inspiration musicale que de naviguer ?"

Jusqu’au début du XIXe siècle, la mer est un élément divin, tout-puissant, d’une force aveugle et souvent destructrice. Les hommes le subissent et tentent de le charmer comme un monstre mythologique afin d’arriver à leurs fins et d’accomplir leur destin. Aux chants des sirènes de l’Odyssée, qui cherchent à envoûter et à perdre Ulysse et ses compagnons, répondent les chants de marins qui doivent rythmer le travail, faciliter l’effort, charmer la mer mal intentionnée.
  

   
      
  La mer, lien avec l'au-delà
Perçue comme le miroir de l’inconscient et de l’imaginaire humains, la mer est, des quatre éléments, celui qui représente le mieux les mouvements de l’âme et symbolise le champ d’exploration intérieure.
De nombreux compositeurs comme Henri Duparc (1848-1933) (Mélodies), Vincent d’Indy (1851-1931) (L’Étranger), Alfred Bruneau (1857-1934) (L’Ouragan), Édouard Lalo (1823-1892) (Le Roi d’Ys), Paul Le Flem (1881-1984) (La Magicienne de la mer), Claude Debussy (1862-1918), Ernest Chausson (1855-1899) (Poème de l’amour et de la mer), utilisent les thèmes de la tempête et du naufrage, de la rédemption par la noyade, du surnaturel et de la mer comme lien avec l’au-delà.
Vincent d’Indy fait une adaptation du Ritorno d’Ulisse de Monteverdi (1567-1643) qui est représentée à Paris en 1925. Dans Pelléas, opéra créé en 1902, la mer n’est pas seulement un élément du décor, elle symbolise aussi l’abîme, l’inconnu, l’univers insondable qui entoure Pelléas et Mélisande.

La Mer de Claude Debussy (1905)


 

La Mer est l’œuvre la plus importante de Debussy (1862-1918) depuis Pelléas et Mélisande. Elle est exécutée pour la première fois aux concerts Lamoureux, à Paris, les dimanches 15 et 22 octobre 1905. Cette année 1905 cristallise les débats sur la musique de ce compositeur. On découvre ou on dénonce son influence sur les œuvres de jeunes compositeurs comme Woollett et Florent Schmitt. Beaucoup de critiques ont voulu situer l’œuvre dans le domaine pittoresque de la description de la nature et l’accueil est d’abord très réservé.
La Mer semble encore plus déroutante que Pelléas et Mélisande trois ans auparavant. Même si le compositeur, seul musicien parmi les symbolistes, reconnaît dans une lettre que "la musique a cela de supérieur à la peinture, qu’elle peut centraliser les variations de couleur et de lumière d’un même aspect", son but n’est pas de donner une description musicale de la mer. Contrairement à ce qu’écrit Charles Malherbe dans la notice du programme, affirmant qu’il s’agit d’"impressionnisme musical", le critique Marnold fait preuve d’une compréhension qui touche Debussy :
"Il y a des pages, écrit-il, où l’on croit côtoyer des abîmes et discerner jusqu’au fond de l’espace ; il y a un orchestre aux sonorités insoupçonnables."
Turner, Monet, Hokusai sont trois peintres chers à Debussy. Le compositeur, qui avait la passion des objets et des estampes d’Extrême-Orient, souhaita avoir en couverture de sa partition La Vague de Hokusai (la vingt-huitième des Trente-six vues du mont Fuji), une gravure qui se trouvait dans son cabinet de travail.
L’influence de la peinture s’exerce dès lors de plus en plus sur les compositeurs. On remarque l’apparition de titres comme Paysages et Marine de Charles Kœchlin (1867-1950), Marine d’Antoine Mariotte (1875-1944), lui-même officier de marine et compositeur, Paysage maritime de Jean Cras…

La Mer, œuvre lyrique
Plus exactement, le texte de Michelet emboîte plusieurs niveaux de lyrisme. L’Océan est présenté comme un sujet lyrique, comme la voix d’une "personne impersonnelle" à travers laquelle s’expriment tous les infimes qu’elle comprend. Eux-mêmes d’ailleurs parlent par leur corps et leurs existences, sur le même mode poétique.

La Mer intègre une réelle documentation scientifique dans une grande métaphore. Cet Océan, terrible dans ses colères, mais composé d’une multitude d’humbles créatures, propose à l’évidence une figure du peuple. Un peuple dont la voix, depuis juin 1848 et plus encore décembre 1851, s’est dénaturée en violence discordante puis repliée dans un silence énigmatique, et qu’il s’agit ici de rendre à sa musicalité, à sa capacité de dialogue, qu’il faut reconstituer comme sujet lyrique, c’est-à-dire sujet s’accomplissant dans son acte de parole. La Mer n’est pas un poème, mais l’exégèse lyrique du poème de la mer-peuple.
Échappant à toute classification, le livre de Michelet partage aussi avec le genre lyrique sa capacité à transgresser genres et codes. La subjectivité de l’historien s’efforce d’y faire entendre la voix perdue du peuple et s’interroge sur ce qu’elle exprime, proposant des réponses qui sont autant de questions à ses contemporains sur leur façon de penser et d’utiliser la nature, mais aussi leur propre nature sociale.