arrêt sur
livres d'enfants

Un peu d'histoire
par Corinne Gibello-Bernette

Longtemps demeuré hors du champ de l’histoire de l’édition et resté jusqu’à une date récente en marge des collections patrimoniales, notamment celles de la Bibliothèque nationale de France, le livre pour enfants est aujourd’hui collectionné, exposé – en 1991 "Livre, mon ami : lectures enfantines, 1914-1954" à la bibliothèque Forney, "Contes de fées" à la BnF en 2001 –, fêté – 150 ans de la "Bibliothèque rose" et 75 ans de Babar en 2006.
 

Des livres destinés aux enfants

"Livre pour enfants", "livre de jeunesse", "livre pour l’enfance et la jeunesse", tous ces vocables suggèrent un livre destiné par sa forme et son contenu à l’enfance : à l’enfant lecteur certes, à l’enfant apprenti lecteur aussi, et même, dès le dernier quart du XIXe siècle, à l’enfant qui ne sait pas lire. Les enfants étant par définition des êtres en devenir, en continuelle transformation, les éditeurs vont très tôt décliner leurs collections, ou "bibliothèques", selon les différents âges – et parfois selon la distinction fille / garçon. Le livre va devenir le compagnon privilégié de l’enfance, des berceuses qui endorment le nourrisson jusqu’aux histoires que, tout petit, l’enfant aime écouter, sans oublier les chansons qu’il prend plaisir à fredonner. L’éditeur va prendre en compte également son plaisir à dessiner, à colorier, à se saisir d’un album en carton fort ou en tissu et à regarder des images.

Dès qu’il sait lire, de nouveaux univers à explorer vont s’offrir à lui : les livres de ses parents, certes, mais aussi des recueils de "leçons de choses", des récits d’aventures, des histoires de "clubs" ou de "clans", etc. Textes et images sont souvent indissociables, si bien qu’étudier l’histoire du livre pour enfants suppose d’envisager à la fois celle de ses auteurs et celle de ses illustrateurs.

Livre pour enfants ou littérature pour la jeunesse

Il est pourtant nécessaire de distinguer "livre pour enfants" et "littérature pour la jeunesse", même si cette distinction reste somme toute théorique. Si on s’intéresse aux publications destinées aux enfants dans une perspective littéraire, c’est-à-dire en s’attachant au corpus des œuvres de fiction mises entre les mains des enfants, on parlera de littérature pour la jeunesse. Si on adopte une perspective historique, en considérant tous les ouvrages écrits et édités pour les enfants – abécédaires, manuels scolaires, documentaires, albums, romans, contes, revues… –, alors on parlera de livres pour enfants.
Au carrefour des domaines littéraire, éditorial, artistique, pédagogique, l'histoire du livre pour enfants est "celle [des] objets culturels de l'enfance et elle dépend donc de la prise en compte de la spécificité enfantine, c'est-à-dire la reconnaissance d'un public enfantin et de ses besoins propres". Or cette prise en compte a évolué au long des siècles.
Au fait, demandera-t-on, quel est le premier livre pour enfants ? La question fait débat : les historiens achoppent toujours sur la question des origines, les uns citant la Civilité puérile d'Érasme (1530), d'autres prenant pour point de départ l'Orbis sensualium pictus de Comenius (1658), tout à la fois méthode d'apprentissage de la lecture par l'image et premier livre d'images pour enfants, ou bien encore les Histoires ou Contes du temps passé, avec des moralitez de Perrault (1697) et la Suite du quatrième livre de "l'Odyssée" d'Homère ou les Avantures de Télémaque, fils d'Ulysse de Fénelon (1699).

Force est de constater cependant que l’essor du livre pour enfants, en dehors de la pédagogie, ne devient possible qu’à partir du moment où la société reconnaît à l’enfance un statut particulier, ce qui se produit principalement au XVIIIe siècle, dans le sillage de John Locke et de Jean-Jacques Rousseau. Et c’est fort logiquement que le livre pour enfants n’apparaît en tant que genre littéraire à part entière et en tant que secteur éditorial que dans la seconde moitié du XVIIIe siècle, pour connaître son plein épanouissement à partir du siècle suivant. Progressivement se forme également la distinction entre, d’une part, une littérature destinée à l’origine aux adultes puis passés dans le répertoire de l’enfance (Jonathan Swift, Daniel Defoe, Walter Scott, Alexandre Dumas) et, d’autre part, une littérature adressée spécifiquement à la jeunesse, par exemple Les Aventures de Jean-Paul Choppart de Louis Desnoyers, publiées en 1832.

Goûts et attentes des enfants

Se pose également la question des goûts et des attentes des enfants. Comment les connaît-on ? Par les enfants eux-mêmes, sans doute, mais alors, comment les formulent-ils ? Par les adultes aussi, mais quelle interprétation en donnent-ils ?

Roland Topor : "Il y a des livres que les adultes trouvent très compliqués et que les enfants dégustent comme des tartines. Et réciproquement. Il y a des enfants stupides et des adultes idiots. Mais pas dans les mêmes proportions."

Les adultes et les enfants n’ont pas forcément la même perception face à un univers textuel ou graphique. Et les livres pour enfants en disent souvent plus sur les intentions des adultes qui les proposent ou les imposent que sur les attentes des enfants : "Les uns [les adultes] , achètent des livres qu’ils ne lisent pas. Les autres [les enfants] lisent des livres qu’ils n’auraient pas achetés…"
Cette citation de Marc Soriano extraite de son article  consacré à la Littérature pour la jeunesse, dans l'Encyclopædia universalis, évoque en filigrane toute la problématique de l’adulte prescripteur et de l’enfant lecteur, des livres parfois incompris, méprisés ou jugés indignes par les adultes, que les enfants dévorent plus ou moins en cachette (Le Club des Cinq, Martine ou Titeuf, pour n’en citer que quelques-uns). Bons livres, mauvais livres, n’est-ce pas en définitive à l’enfant d’en décider ?
 
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