arrêt sur
livres d'enfants

Des Lumières à la IIe République (1750-1851)

La pédagogie distrayante ne se limite pas à l'apprentissage de la lecture mais donne également naissance à une littérature adaptée à l'enfance – voire aux différents âges de l'enfance –, caractérisée par la brièveté et la simplicité du récit, un ancrage affirmé dans la réalité quotidienne de l'enfant, par opposition à la féerie et au merveilleux récusés, et une finalité moralisatrice.

Amuser les enfants et les porter à la vertu

Le premier jalon est posé en 1756, le Magasin des enfans de Mme Leprince de Beaumont met en scène une gouvernante et cinq fillettes, âgées de cinq à treize ans, en une vaste fresque éducativeformée de vingt-neuf dialogues truffés de leçons d’histoire sainte, d’histoire naturelle, de géographie, de mythologie et agrémentés de quatorze contes moraux (dont le plus célèbre est La Belle et la Bête). Ces dialogues, dosant savamment féerie modérée et religion, opèrent comme de véritables modèles pour les enfants.

   

Mme de Genlis, de son côté, publie en 1779 son Théâtre à l’usage des jeunes personnes, suivi en 1784 des non moins célèbres Veillées du château. Enfin, en 1782-1783, Arnaud Berquin fait paraître le premier périodique français destiné aux enfants : L’Ami des enfans, dont chaque livraison, composée de 144 pages, propose "un petit drame dont les principaux personnages sont des enfants".
 
Cette littérature est toutefois marquée par une certaine défiance à l’égard de l’imaginaire et des contes de fées. La préface de L’Ami des enfans indique qu’on ne trouvera pas trace de fiction extravagante ni de merveilleux bizarre, mais des aventures dont les enfants peuvent être témoins chaque jour, le début du prospectus faisant figure de manifeste : "Cet ouvrage a le double objet d’amuser les enfants et de les porter naturellement à la vertu." La période révolutionnaire va contribuer à amplifier la tendance à une édition récréative et non plus seulement instructive. Dans les années 1780 à 1800, les catalogues de libraires font mention de nombreuses adaptations des œuvres de Defoe, Buffon (les "Buffon de la jeunesse") et Berquin, pour ces derniers sous le titre évocateur de robinsonnades et de berquinades…

Les bases d'une édition pour la jeunesse

Dans la seconde moitié du XVIIIIsiècle, comme les bases d’une édition spécialisée pour la jeunesse sont désormais posées, certains auteurs écrivent pour ce qui devient progressivement un "genre" et des éditeurs en constituent le fonds exclusif de leur librairie, à l’instar de l’Anglais John Newbery, qui cumule la triple fonction d’auteur-éditeur-libraire et qui ouvre à Londres en 1744 la première maison d’édition consacrée à la jeunesse, The Bible and the Sun. Il manque cependant encore en France une clientèle pour ce marché, qui va se développer à partir des années 1820 à 1830. Dans le premier tiers du XIXe, deux éditeurs parisiens, Alexis Eymery et Pierre Blanchard, créent un véritable réseau commercial d’imprimeurs, en région parisienne et en province. Les nouvelles techniques mises au point pour les illustrations (gravure sur bois, lithographie) associées au formatage des collections (séries facilement repérables, uniformisation des couvertures et des cartonnages, etc.), tout concourt à la mise en place d’un véritable marché.

Manuels scolaires et livres de prix

L’aiguillon essentiel de cette progression est la loi Guizot du 28 juin 1833, qui organise l’enseignement primaire en imposant à toute commune de plus de cinq cents habitants l’entretien d’une école primaire. L’édition de manuels scolaires est la première stimulée et Louis Hachette tire le plus grand bénéfice des commandes publiques dès 1835. Avec les lois Falloux (1850) et Ferry (1881-1882), c’est tout un pan de l’édition à l’intention de la jeunesse qui se trouve encouragé pour répondre aux demandes massives à la fois de manuels scolaires et de livres de prix.

 

Car parallèlement au créneau des manuels scolaires, le secteur des livres de prix prospère, tout comme celui des livres d’étrennes, et cette tendance va durablement marquer l’histoire de l’édition jusqu’à la Première Guerre mondiale.

Depuis les années 1730 à 1750, il était d'usage courant dans les collèges de remettre en fin d'année des livres de prix aux élèves brillants. À partir de 1820, la pratique gagne les écoles élémentaires, ouvrant un nouveau marché à l'édition enfantine. L'éditeur catholique Alfred Mame, établi à Tours, est le premier à saisir cette opportunité, avec des publications qui se signalent par la qualité du papier, de la typographie, des gravures et des cartonnages. La maison Martial Ardant frères, de Limoges, lui emboîte rapidement le pas, suivie par Barbou, également à Limoges, Mégard à Rouen, Lefort à Lille. Toutefois, le vent éditorial qui soufflait jusque-là en faveur des éditeurs catholiques de province s'inverse avec les lois Ferry : le livre de prix devient laïc et Alfred Mame ne peut que protester contre les nouvelles listes auprès de l'inspecteur général de l'Instruction primaire.
Cette poignée d’éditeurs provinciaux se partage le marché des livres de prix selon une formule commune : une littérature édifiante, religieuse et morale, produite par des dames pieuses et des ecclésiastiques qui restent souvent anonymes ; des collections portant le nom de "Bibliothèques", suivant une présentation formelle identique. Les titres sont évocateurs : Michel le Savoyard ou la Probité, La Petite Mère de douze ans, Anna ou la Petite Gourmande, Le Prix de vertu, Cyprien ou les Deux Mères… Il ne s’agit pas là, en effet, de distraire la jeunesse mais de la former aux valeurs chrétiennes et à ses devoirs par des lectures strictement encadrées.

Livres d'étrennes

En revanche, le second secteur, celui des livres d ’étrennes, qu’on met sur le marché à la veille de Noël, plus parisien et laïque, se caractérise par une plus grande notoriété des auteurs – Pauline Guizot, Amable Tastu, Élise Voïart, Jean-Nicolas Bouilly – et produit un objet-livre luxueux, destiné à la bourgeoisie. Les éditeurs en sont Lehuby, Didier, Bédelet, Desesserts. Quant au contenu, il est similaire à celui des livres de prix, avec une caractéristique constante : la féerie en est bannie. Les enfants à qui ces livres sont offerts n’ont d’ailleurs guère le loisir de les feuilleter, le "beau livre" étant souvent mis hors de portée de leurs mains enfantines.
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