arrêt sur
livres d'enfants

Le Second Empire (1851-1870)

Les éditions Hachette

Fort de sa suprématie dans le domaine des manuels scolaires, Louis Hachette s'impose en quelques années dans l'édition des livres pour enfants.

La Bibliothèque rose

En 1856, Hachette lance la "Bibliothèque rose illustrée", dont l’auteur emblématique deviendra très vite la comtesse de Ségur et qui prend sa source dans la "Bibliothèque des chemins de fer", une collection créée en 1853 sur le modèle inventé par l’éditeur britannique W. H. Smith. En s’appuyant sur le développement du réseau ferroviaire français, Hachette décide de créer des bibliothèques de gare, dans lesquelles il se propose de commercialiser une collection qui a pour emblème une locomotive. Composée d’ouvrages brochés ou reliés cette "Bibliothèque des chemins de fer" est divisée en sept séries thématiques, chacune caractérisée par une couleur de couverture. La sixième série, de couleur rose, consacrée aux livres illustrés pour les enfants, quitte en 1856 la "Bibliothèque des chemins de fer" pour donner naissance à une collection autonome, la "Bibliothèque rose illustrée", qui se présente sous deux formes : l’une, brochée, dont la couverture est de papier rose, est vendue à 2 francs ; l’autre, plus chère, à 3 francs, est reliée en percaline rouge et or (le rouge est jusque-là très exceptionnel dans l’édition), avec une architecture dorée frappée au plat supérieur. Ce cartonnage perdurera jusqu’en 1958, signe d’une longévité exceptionnelle.

La semaine des enfants ou l'association d'un périodique et d'une collection de livres

Hachette s’associe d’autre part avec l’éditeur Lahure pour lancer sur le marché La Semaine des enfants, un périodiquedont les textes seront ensuite disponibles en volume dans la "Bibliothèque rose" – Hetzel s’inspirera de cette expérience éditoriale pour son Magasin d’éducation et de récréation. L’accent est mis sur les illustrations, qui sont dues à de grands artistes comme Gustave Doré, Bertall, Émile Bayard ou encore Horace Castelli.

Filles ou garçons, des publics ciblés

L’idée d’Hachette de créer une collection pour les petites filles est antérieure à sa rencontre avec Sophie de Ségur, née Rostopchine, laquelle fait son entrée dans la "Bibliothèque rose illustrée" avec la publication des Petites Filles modèles, en 1858. Ses œuvres voisinent avec celles de Zulma Carraud, Julie Gouraud, Zénaïde Fleuriot : romans de la vie quotidienne, historiettes, contes… les critiques ont souvent reproché à Louis Hachette d’avoir publié des écrits de "bonnes femmes", sur le modèle des "gouvernantes" du XVIIIe siècle. Il a été, de fait, l’un des tous premiers éditeurs à s’intéresser au lectorat constitué par les fillettes, considérant comme s’adressant plus particulièrement à des garçons les Robinson, Gulliver et autres Dernier des Mohicans : Hachette fait paraître une version abrégée de ce dernier en 1888, sans nom d’adaptateur, dans la "Bibliothèque des écoles et des familles".
Le texte de James Fenimore Cooper (dont l’édition originale est de 1826) fait découvrir aux petits Français la conquête de l’Ouest et crée le mythe des Peaux-Rouges. Dans le domaine étranger, c’est Louis Hachette également qui publie les premières traductions de Charles Dickens, en signant le 1er février 1856 un contrat d’exclusivité pour ses onze romans déjà parus en anglais (par exemple David Copperfield dont la version originale anglaise est publiée enen 1849-1850 et qui fera l’objet d’une adaptation pour la jeunesse chez Hachette dans la "Bibliothèque des Écoles et des Familles" en 1884).

Les éditions Hetzel

Rentré à Paris en 1859, après neuf ans d’exil à Bruxelles – suite au coup d’État du 2 décembre 1851 –, Pierre-Jules Hetzel, autre grande figure de l’histoire éditoriale, décide de se consacrer principalement à l’édition pour la jeunesse, dont il a déjà une brillante expérience avec le "Nouveau magasin des enfants", la collection qu’il a publiée entre 1843 et 1857 sous le pseudonyme de P.-J. Stahl. Comme Louis Hachette, il transforme le paysage éditorial pour la jeunesse, mais, contrairement à son concurrent, qui s’adresse à un public large, les publications d’Hetzel sont destinées à l’élite d’une bourgeoisie éclairée.

Les lettres de noblesse de la féerie

"Je trouve les fées parfaites pour les petits enfants", proclame Hetzel dans sa préface de Tom Pouce, en réaction à la production dominante qui, rappelons-le, bannit le monde de la féerie. Cette affirmation, il l'illustre en novembre 1861 par la publication des Contes de Perrault, second titre d'une série de grandes éditions in-folio des chefs-d'ouvre de la littérature.
Pour redonner ses lettres de noblesse à la féerie, au merveilleux, bannis depuis le milieu du XVIIIe siècle, c’est donc Charles Perrault qu’il a choisi pour le texte, avec des illustrations de Gustave Doré. Hetzel revendique haut et fort le droit à la qualité, au luxe, pour les enfants : "L’éditeur de ce livre a compris ce désir et n’a pas reculé devant cette énormité apparente, un très grand livre, très cher, pour les petits enfants."Ce livre, effectivement, avait un coût élevé puisqu’il était vendu 70 francs de l’époque.

La Bibliothèque de Mademoiselle Lili

En 1862 paraît La Journée de Mademoiselle Lili : le texte de P.-J. Stahl est illustré par le Danois Lorenz Frølich, qui prend sa petite fille Edma, âgée de sept à huit ans pour modèle. Le succès du volume est tel qu’il donne naissance à la "Bibliothèque de Mademoiselle Lili", une collection d’albums conçus pour les tout-petits. Douceur, tendresse de la représentation de l’enfant, estompage des traits, tels sont les partis pris esthétiques de l’éditeur, qui n’hésite pas à franchir les frontières pour faire appel à des illustrateurs allemands ou danois comme Lorenz Frølich. La petite Edma, sous les traits de Mademoiselle Lili, offre une représentation idéalisée de la pureté morale de l’enfant, telle que pouvaient la concevoir et son propre père et Hetzel.

Le Magasin d'éducation et de récréation

En mars 1864, nouvelle création de Hetzel : il fonde avec son ancien condisciple de Stanislas Jean Macé un périodique illustré pour la jeunesse, Le Magasin d’éducation et de récréation, qui concurrence La Semaine des enfants, publiée par Hachette depuis 1857. Là encore, Hetzel accorde une attention particulière à la typographie, à la mise en page, à la qualité du papier et des illustrations. Les textes sont signés par P.-J. Stahl (qui, non content de traduire, adapte, voire réécrit des passages entiers de Maroussia, Les Quatre Filles du Dr Marsch, Les Patins d’argent, "de façon que cela pût aller à notre public"), Jean Macé (Histoire d’une bouchée de pain), Jules Verne, André Laurie (Scènes de la vie de collège). L’un des traits de génie de Hetzel éditeur est d’avoir, comme son concurrent Hachette, tout d’abord publié les textes dans le périodique, avant de les publier en volumes dans ses différentes collections (par exemple la "Bibliothèque d’éducation et de récréation"), au format in-18 ou in-8°, broché ou cartonné, avec ou sans illustrations. Il faut souligner, à l’instar du catalogue Hachette, l’ouverture sur la littérature étrangère du catalogue Hetzel, où apparaissent pour n’en citer que quelques-unes, les œuvres de Mayne Reid, Robert Louis Stevenson, Louisa May Alcott.
 Éducation et récréation, ces deux termes reviennent fréquemment dans la correspondance d’Hetzel avec ses auteurs. Comme les éditeurs catholiques provinciaux, Hetzel accorde en effet une grande place à la morale, mais une "morale esthétique", clairement revendiquée et affirmée : il importe d’éduquer l’enfant dès son plus jeune âge à l’art du "beau" et de l’éveiller ainsi à la beauté morale, facteur à ses yeux de civilisation.

Un auteur phare, Jules Vernes

Cette maxime de l’éditeur – Éducation et récréation – s’incarne dans l’auteur phare de la maison, Jules Verne, dont Hetzel publie le premier roman, Cinq semaines en ballon le 24 décembre 1862.
Le succès du livre l’incite à négocier l’exclusivité de la production du romancier. À partir de 1864, les romans de Jules Verne sont d’abord publiés dans le Magasin, puis dans la collection Hetzel in-18 sans illustration et enfin, pour les fêtes de fin d’année, dans la "Bibliothèque d’éducation et de récréation", illustrés entre autres par Neuville, Riou, Bennett et richement cartonnés. En un peu plus de quarante ans, jusqu’à la mort de Jules Verne, en 1905, soixante-deux romans et dix-huit nouvelles composant les Voyages extraordinaires seront publiés, pour le bonheur des petits et des plus grands.

L'univers anglo-saxon

Si Hachette et Hetzel renouvellent la littérature pour enfants, qu’ils ouvrent sur la vie quotidienne, l’imaginaire, l’aventure et la littérature étrangère, c’est du côté anglo-saxon qu’il convient de se tourner pour voir cet imaginaire aller plus avant et s’incarner dans la fairy et le non-sense.

Atypique, l’œuvre de Lewis Carroll, et notamment Alice au Pays des Merveilles, compte parmi les plus importants classiques de la littérature enfantine. Les dessins de John Tenniel influenceront profondément les illustrateurs des générations suivantes, comme Walt Disney, qui s’inspirera notamment des œuvres de l’artiste anglais et des romantiques français, en particulier Grandville, pour ses dessins animés et ses albums.

À l’avant-garde dans le domaine de l’imaginaire, les Anglo-Saxons le sont également dans le domaine de l’illustration. Kate Greenaway , Randolph Caldecott et Walter Crane ont à eux trois révolutionné le livre d’images à la fin du xixe siècle. Leur style, qui appartient au courant artistique Arts and crafts, influencera en particulier le Français Louis-Maurice Boutet de Monvel.
Interprète magistral de la féerie, l'illustrateur Arthur Rackham fait figure d'enchanteur. Son nom est associé à Piter Pan dans les jardins de Kensington, de James Barrie, dont l'édition originale est publiée à Londres par Hodder & Stoughton en 1906 et par Hachette en 1907. Il a également illustré les contes des frères Grimm, Alice, Undine.
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