Textes et images dans les albums du Père Castor qui vont suivre se déploient librement et harmonieusement sur l’espace de la page. La typographie est considérée comme une image, elle en fait partie, elle joue avec, introduisant le récit, dans un double registre de lecture, à la portée des plus petits. L’histoire rebondit du texte à l’image et de l’image au texte, leur permettant de construire du sens dans la rencontre de la mise en scène qui se déploie sous leurs yeux avec les mots qui leur sont lus. Cette collection a constitué le socle de la culture enfantine des années qui ont suivi la guerre.
En 1931, Jean de Brunhoff choisit d’insérer les histoires du petit éléphant Babar dans de très grands albums où s’allient graphiquement et de façon heureuse une écriture manuscrite et des illustrations tantôt en pleine page, tantôt sous forme de petites vignettes, jouant avec le texte : une nouvelle forme littéraire est née, donnant accès, pour ceux qui ne lisent pas encore, à une littérature originale et de qualité. Le format géant de l’album crée entre le très jeune enfant et le livre un rapport physique spécifique, rendu visible dans la photographie de Rose Nadeau.
Dans les années 1980, les professionnels du livre et ceux de la petite enfance découvrent la grande liberté des bébés à se mouvoir dans l’espace de la page pour y puiser du sens. Les éditeurs font alors de l’objet livre un support se prêtant à une lecture corporelle : petits livres carrés que le jeune enfant saisit à pleines mains, dont il suce la couverture et qu’il manipule dans tous les sens, livres cartonnés se prêtant à une découverte sensorielle dans le toucher doux des pages, dans les trous à travers lesquels le bébé enfonce ses doigts, les caches qu’il s’amuse à soulever et à rabattre, tout à l’excitation de ce qui apparaît, puis disparaît.
Force est de reconnaître que cette production éditoriale foisonnante manifeste autant de médiocrité que de qualité.

Ces découvertes touchant au récit ont mis en valeur l’importance de la lecture à voix haute qui préserve la fiabilité et la permanence du texte et sert la qualité littéraire d’une œuvre. Elles ont fait naître le besoin de passeurs d’histoires apportant le livre aux enfants de tous milieux sociaux, plus particulièrement dans les trois premières années de leur vie, dans ce temps spécifique d’appropriation du langage. Aujourd’hui les bibliothèques bruissent de comptines et de lectures d’albums et ces passeurs vont raconter un peu partout où vit le jeune enfant jusque dans les salles d’attente de consultation de la Protection maternelle et infantile, jusque dans les parcs et les supermarchés. Ils cherchent à offrir à tout enfant une « nidation culturelle », selon l’heureuse expression de Tony Lainé, qui puisse prévenir l’exclusion et l’introduire pas à pas dans une relation avec le patrimoine culturel de l’humanité.