arrêt sur
livres d'enfants

Des livres pour les bébés ?
par Marie-Claire Bruley

La littérature qui berce les petits-enfants depuis toujours puise aux sources folkloriques. Contes, comptines, jeux de nourrice, devinettes, berceuses et chansons, rondes et danses, les nourrissent de leurs rythmes, de leurs rimes, de leurs mélodies, de petits récits rigoureusement structurés et de ritournelles joliment tournées.
La répétition avec laquelle l’enfant reçoit ces petites formes, car il les demande et redemande, aiguise sa mémoire, affine son goût pour les mots et les images littéraires fortes, l’ancre dans la fréquentation de récits de grande portée symbolique. C’est à travers cette vaste fresque de tradition orale que l’enfant, de siècle en siècle, est entré en littérature.

Premiers livres pour les très jeunes enfants

Le monde de l’illustration va s’ouvrir à l’enfant dans la seconde moitié du XIXe siècle. En Allemagne, avec Hoffmann, et en Angleterre, avec les illustrateurs du mouvement Arts and Crafts, qui offrent à travers le découpage de leurs illustrations un nouveau traitement de l’espace de la page, conçu comme une architecture, et donnent de l’enfance, à travers leurs croquis expressifs, une image vivante, spontanée, volontiers impertinente. Les plus petits y découvrent comptines et abécédaires dans un art délicat et fleuri.

Vers l’éducation nouvelle : des albums à manier pour des enfants actifs

Au début du XXe siècle, les mouvements d’éducation nouvelle développent une pédagogie active cherchant à épanouir les possibilités intellectuelles de l’enfant et son potentiel créatif. Paul Faucher, qui deviendra le célèbre Père Castor, se situe comme un défenseur passionné de ces idées. En contact avec l’équipe de l’Institut Jean-Jacques Rousseau à Genève, dans laquelle travaille Jean Piaget, et avec des chercheurs tchèques, il va petit à petit, un pied dans la pédagogie, un pied dans l’édition, inventer l’album, et l’album pour le très jeune lecteur.
Paul Faucher considère l’enfant, même tout petit, comme un individu à part entière, il cherche à favoriser son développement cognitif et sensoriel, à répondre à son besoin d’expérience et l’invite à découvrir toutes sortes de savoir-faire. Il fait appel à Nathalie Parain qui, dans ses premiers albums, s’adresse moins à l’enfant lecteur que constructeur. Jeu avec le papier, découpage jouant sur le plein et le vide, pochoirs, confection de ribambelles, pliages, constituent la trame de ces premiers albums jeux relevant de pratiques enfantines traditionnelles. Cette créatrice privilégie une mise en page dépouillée, des formes stylisées à la fois simplifiées et réalistes, une pureté formelle parlant directement au jeune enfant. Elle tire son inspiration de l’art populaire, se plaît à représenter le monde des jouets, les objets courants, un univers composé de lapins, de cochons, d’oiseaux, de trains, de bateaux… mettant en valeur la poésie du réel, la beauté du quotidien. Son art, qu’elle met au service des premières représentations données à l’enfant, s’ajuste ainsi parfaitement au dessein de Paul Faucher.

Textes et images dans les albums du Père Castor qui vont suivre se déploient librement et harmonieusement sur l’espace de la page. La typographie est considérée comme une image, elle en fait partie, elle joue avec, introduisant le récit, dans un double registre de lecture, à la portée des plus petits. L’histoire rebondit du texte à l’image et de l’image au texte, leur permettant de construire du sens dans la rencontre de la mise en scène qui se déploie sous leurs yeux avec les mots qui leur sont lus. Cette collection a constitué le socle de la culture enfantine des années qui ont suivi la guerre.
En 1931, Jean de Brunhoff choisit d’insérer les histoires du petit éléphant Babar dans de très grands albums où s’allient graphiquement et de façon heureuse une écriture manuscrite et des illustrations tantôt en pleine page, tantôt sous forme de petites vignettes, jouant avec le texte : une nouvelle forme littéraire est née, donnant accès, pour ceux qui ne lisent pas encore, à une littérature originale et de qualité. Le format géant de l’album crée entre le très jeune enfant et le livre un rapport physique spécifique, rendu visible dans la photographie de Rose Nadeau.

 

L’album sans texte : une nouvelle narration, accessible aux tout-petits

Dans les années 1970, l’album pour enfants connaît une véritable effervescence thématique et graphique, avec de nouvelles mises en pages, des gammes chromatiques encore inconnues, créant une nouvelle conception des rapports de l’enfant au réel. Au cœur de ce renouveau les premiers albums sans texte font leur apparition. Ici la parole n’est plus systématiquement du côté de l’adulte, elle n’est pas non plus imposée par l’écrit.
Elle s’offre autant au petit enfant qu’à ses aînés qui, différents dans leur expérience et leur langage, partagent, s’écoutent, s’étonnent mutuellement de leur lecture conjointe. Ainsi des bébés suivent avec ravissement,  dans l’album Les Aventures d’une petite bulle rouge de Iela Mari, les transformations de cette unique et jolie tache de couleur se déployant sur le blanc des pages. Des enfants à peine plus grands anticipent, devinent les formes qui s’esquissent et deviennent pomme, papillon, parapluie, et font part de leur jubilation devant leur première lecture à part entière. L’illustration a trouvé un nouveau statut, elle peut toute seule être porteuse du récit.
 

La création d’albums exclusifs pour les bébés

Dans les années 1980, les professionnels du livre et ceux de la petite enfance découvrent la grande liberté des bébés à se mouvoir dans l’espace de la page pour y puiser du sens. Les éditeurs font alors de l’objet livre un support se prêtant à une lecture corporelle : petits livres carrés que le jeune enfant saisit à pleines mains, dont il suce la couverture et qu’il manipule dans tous les sens, livres cartonnés se prêtant à une découverte sensorielle dans le toucher doux des pages, dans les trous à travers lesquels le bébé enfonce ses doigts, les caches qu’il s’amuse à soulever et à rabattre, tout à l’excitation de ce qui apparaît, puis disparaît.
Force est de reconnaître que cette production éditoriale foisonnante manifeste autant de médiocrité que de qualité.

Certains auteurs et illustrateurs, heureusement, se tournent avec intérêt, voire même avec passion, vers ce jeune public, osant écrire et illustrer des récits pour l’enfant qu’ils ont été. Ils font naître alors un monde vaste, divers, non édulcoré, où le rapport à l’autre se décline en de multiples variations. Certains de ces albums au parti pris esthétique fort permettent à la pluralité des points de vue de s’exprimer ; laissant ouvert le champ de l’interrogation, ils surprennent, jouent de l’humour et de la transgression. La création destinée au plus jeune âge à travers une iconographie travaillée et des textes forts révèle des œuvres d’artistes.

À l’orée du récit, langage et psyché s’éveillent

L’expérience conjointe des auteurs et des illustrateurs ainsi que la réflexion des professionnels de la petite enfance racontant quotidiennement des histoires se sont enrichies mutuellement et ont permis depuis vingt-cinq ans d’affiner la rencontre du tout-petit avec le livre et de mieux comprendre le rôle que joue la fréquentation régulière des récits écrits et oraux dans son développement intellectuel et psychique.
La manière de raconter a beaucoup évolué et l’adulte accueillant l’enfant cherche à lui offrir une présence  physique suscitant un partage heureux de l’album dont ils tournent ensemble les pages et à qui l’adulte conteur prête sa voix. Dans cette rêverie partagée, le tout-petit est invité à penser, à imaginer, à s’émouvoir, à rire, à vivre ses peurs. Loin de la contrainte de l’apprentissage, c’est à une rencontre libre qu’il est convié. Il importe qu’il ressente la disponibilité de l’adulte, son écoute, la gratuité de l’instant partagé ; il importe aussi qu’il perçoive que seul compte dans ce moment privilégié le plaisir qu’il découvre à jouer avec ses pensées.
Depuis ces vingt-cinq dernières années, des chercheurs s’interrogent sur l’impact de ces petites formes culturelles et ont révélé le rôle que joue la langue des récits dans la structuration du langage et de la pensée du petit enfant. L’histoire en effet fait quitter le langage du quotidien, qui commente et ponctue les actes de la journée, et fait entrer dans le langage du récit relatant les événements à distance. Son déroulement temporel structure l’histoire où se succèdent des séquences possédant des liens temporels et de causalité, sa narration possède un tempo, une structure, une poétique marquée par ses caractères fixes, ses répétitions, la présence de refrains ou de formulettes fréquents dans les histoires d’enfance.
La langue du récit, par son caractère abouti, sa finesse d’élaboration, développe chez l’enfant la constitution d’un espace intérieur où s’exerce sa capacité à jouer en lui-même avec des personnages et des situations imaginaires qui l’aident à acquérir une liberté suffisante pour mieux se dégager de ses conflits internes.

Des adultes lecteurs à la rencontre des bébés

Ces découvertes touchant au récit ont mis en valeur l’importance de la lecture à voix haute qui préserve la fiabilité et la permanence du texte et sert la qualité littéraire d’une œuvre. Elles ont fait naître le besoin de passeurs d’histoires apportant le livre aux enfants de tous milieux sociaux, plus particulièrement dans les trois premières années de leur vie, dans ce temps spécifique d’appropriation du langage. Aujourd’hui les bibliothèques bruissent de comptines et de lectures d’albums et ces passeurs vont raconter un peu partout où vit le jeune enfant jusque dans les salles d’attente de consultation de la Protection maternelle et infantile, jusque dans les parcs et les supermarchés. Ils cherchent à offrir à tout enfant une « nidation culturelle », selon l’heureuse expression de Tony Lainé, qui puisse prévenir l’exclusion et l’introduire pas à pas dans une relation avec le patrimoine culturel de l’humanité.

haut de page