
L'enfant et l'image au cœur de la pédagogie
Si l’on excepte le célèbre Roti-cochon (vers 1690) et de très rares ouvrages, c’est avec plus d’un siècle de retard sur l’Orbis pictus (1658) du Tchèque Comenius et plus d’un demi-siècle sur l’Angleterre que l’image imprimée s’associe en France à l’apprentissage de la lecture. Apanage de l’aristocratie, l’abécédaire illustré en taille-douce gagne toute la bourgeoisie durant la première moitié du XIXe siècle. Imprimée en creux, la tailledouce cantonne l’image à des hors-texte, d’abord associés à la lecture suivie, avant de prendre la forme d’un alphabet illustré, loué pour être à la fois "instructif et amusant". La couleur, proposée en sus comme le cartonnage, augmente son attrait mais aussi son coût. Il devient alors un cadeau d’étrennes à l’égal du jouet. En outre, le souci de récréer l’enfant suscite l’apparition de thèmes propres : les jeux et les jouets (vers 1810), les objets de la maison (vers 1870), avant que l’ordre taxinomique ne cède à la macédoine, signe que la logique éducative se recentre sur l’enfant.
À côté du manuel de lecture apparaît dès l’époque romantique l’album, plus ou moins restreint au seul alphabet illustré. Luxueux, il s’agit d’un recueil de planches lithographiques auquel Adam confère un caractère ludique (Charades alphabétiques et Nouvel abécédaire en énigmes, Aubert, vers 1840). Plus populaire, il prend la forme d’un alphabet en bande se repliant en accordéon, sur des thèmes très variés souvent inspirés de la caricature. Mais l’album ne connaît un réel essor qu’avec les années 1860, alors que les innovations techniques et la mécanisation des procédés d’impression œuvrent à la démocratisation de l’image.
À cette date, la gravure sur bois de bout domine car elle allie à la finesse du trait une impression en relief qui autorise le mariage étroit du texte et de l’image, à l’instar de l’ABC Trim (illustré par Bertall, 1861) ou de l’Alphabet de Mademoiselle Lili (illustré par Froelich, 1865). Le format s’élargit, passant de l’in-16 ou in-12 à l’in-8° et même à l’in-4°. Entre 1880 et 1914 vient l’âge d’or de l’album chromolithographique, adapté bien souvent de la production anglaise, dont Capendu et Bernardin-Béchet seront les principaux éditeurs.

Abécédaires et système scolaire : rupture et continuités
Les réformes de Jules Ferry consacrent l’entrée de l’image dans les manuels mais aussi la rupture entre abécédaire et nouvelle méthode de lecture. Désormais, la progression scolaire ne suivra plus l’ordre alphabétique et ne sera plus à proprement parler synthétique. Limité aux pratiques familiales, le marché de l’abécédaire va pourtant croître. Le fait s’explique doublement. Pour les classes populaires, dont le pouvoir d’achat augmente, l’abécédaire est une promesse d’ascension sociale. Offert par la famille à Noël ou pour l’anniversaire, il est investi d’une forte valeur votive. Diffusé en masse, il assure jusqu’aux années 1920 la réussite des éditeurs imagiers. Par ailleurs, les classes aisées dont les enfants suivent un enseignement familial ou privé sont attachées aux usages traditionnels.
Les éditeurs, principalement scolaires, vont ainsi publier entre 1890 et 1940 des méthodes de lecture alphabétiques largement illustrées, dont T. Lefèvre avait lancé la formule dès 1874 avec Bébé saura bientôt lire. Elles connaissent cependant leurs derniers feux. L’abécédaire est de plus en plus synonyme d’alphabet illustré, voisin de l’imagier, propédeutique à l’école primaire et principe d’éducation avant tout récréatif. Livre en tissu que l’on peut laisser entre les mains de « bébé », livre de coloriage, livre devinette (ABC de Babar, 1934), livre loto à découper et assembler (ABC du Père Castor, 1936 ; Alphabet de l’arbre de Noël, 1951) il bénéficie des principes pédagogiques de l’éducation nouvelle et s’impose comme un livre d’activités où plaisir et observation sont engagés. D’ailleurs, si depuis 2002 l’abécédaire a officiellement renoué avec l’école, c’est que, bien loin des exercices scolaires, il initie à la lecture d’œuvres originales.

L’enfance et l’art
Avec le développement de l’album, l’abécédaire est devenu un livre d’artiste illustrateur plus qu’un livre d’auteur ; et, parce qu’enfance et création expérimentent toutes deux un langage neuf, l’abécédaire s’avère un exercice de style emblématique. Nombreux sont ceux qui s’y sont essayés.
Parfois l’ouvrage connaît un tirage limité, tel l’Alphabet du photographe Emmanuel Sougez ou celui de Lucien Laforge, ce qui le réserve alors aux collectionneurs et pose la question du public réel. À l’inverse, Sonia Delaunay "signe" un Alphabet, édité d’abord sous forme de recueil bibliophilique, avant que la littérature de jeunesse ne s’en empare (L’école des loisirs, 1972). Par ailleurs, les abécédaires dédiés à l’art se multiplient depuis 1990, qu’il s’agisse de découvrir les grands musées nationaux, les peintres, ou le monde à travers l’art, tel Petit musée (1992), recommandé par l’Éducation nationale. L’objectif : éduquer la sensibilité de l’enfant, l’initier aux modalités plurielles du langage moderne. Aussi les formes contemporaines les plus réussies explorent-elles les ressources conjuguées de la lettre et de l’image : sortilège de la nomination/apparition des abécédaires associant le volet au pop-up, mystère du signe figuré dont la "légende" offre une clé sonore, conte alphabétique jouant de la matérialité de la langue… L’abécédaire est désormais un genre voué à la célébration de l’acte créateur, dont l’enfant doit être le premier maître. Son principe d’éducation s’est donc radicalement transformé avec la société : aux visées communautaires et normatives s’est substituée l’injonction d’un libre épanouissement de l’individu.