arrêt sur
livres d'enfants

Abécédaires : ordre et commencements
par Marie-Pierre Litaudon

Premier livre de l’enfance, l’abécédaire l’est à plus d’un titre.
D’une part parce qu’il est le plus ancien genre destiné à cet âge, mais aussi parce que la tradition l’a consacré "livre des livres", clé du savoir écrit et premier principe d’éducation. Le Robert le définit comme un "livre pour apprendre l’alphabet", mais la simplicité de la formule masque une réalité historique plus complexe. Au cours des siècles l’abécédaire s’est transformé, tant dans son contenu que dans sa présentation, tant dans l’identité de ses destinataires que dans ses modalités d’usage, signes de l’évolution des visées éducatives.

Une initiation à l’ordre sacré (Moyen Âge-XIXe siècle)

Si Leiris perçoit dans l’ABC un livre scolaire "qui sent toujours plus ou moins la vieille encre et le papier", tandis que "l’alphabet fait plus noble", reste que c’est de l’abécédaire, et de ses formes abrégées, "ABCD" et "ABC", qu’émane l’héritage spirituel. Saint Augustin en introduit l’usage en bas latin. Il reprend à la tradition gréco-latine sa méthode syllabique mais renouvelle avec Rufin d’Aquilée les vocables associés à sa pratique.
Pour conjurer l’héritage païen, l’apprentissage des lettres doit se faire une école de vérité, c’est-à-dire une initiation à l’ordre sacré du Verbe, l’Alpha et l’Oméga, début et fin de toutes choses.
 

"Abécés" manuscrits

Durant le Moyen-Âge, rares sont les enfants alphabétisés. Cette éducation, réservée à l’élite, est généralement assumée par la mère pour les rudiments. L’enfant s’instruit dans son psautier ou son livre d’heures, qui consacre alors un feuillet à l’alphabet, sous forme de synopsis, de frise ou de jeu de lecture. Mais l’enfant peut aussi posséder son "abécé" de petit format et richement enluminé. En outre, l’Église dispense pour un petit nombre un enseignement gratuit qui forme de futurs clercs, avant de s’ouvrir au monde laïc au XIIIe siècle. Les abécédaires scolaires, plus modestes, sont calligraphiés en grosses lettres rehaussées de rouge.
Tous débutent par une croix qui rappelle aux enfants qu’il faut se signer et dire "croix de par Dieu" avant de lire l’alphabet. L’apprentissage des lettres se fait en six jours, comme les six jours de la Création. Suivent les prières, parfois quelques fragments de la Genèse. Les textes en latin doivent être sus "par cœur" pur s’ancrer profondément dans l’âme de l’enfant et l’informer.

ABC imprimés

À partir du XVIe siècle, la Réforme puis la Contre-Réforme s’appuient sur l’invention de l’imprimerie pour lancer de vastes campagnes d’alphabétisation.
Des livrets de huit à seize pages, bon marché mais peu soignés, sont publiés en grand nombre par les éditeurs provinciaux et diffusés par colportage auprès des écoles paroissiales. Ils prennent le nom de "Croix Depardieu" car leur conception s’inspire directement des abécédaires médiévaux. L’alphabet peut être moralisé : à chaque lettre est alors associée une vertu chrétienne. Après une éventuelle table syllabique suivent les prières majeures, les psaumes de pénitence, les commandements et parfois un petit catéchisme. La multiplication des ordres enseignants au cours des XVIIe et XVIIIe siècles et leur solide implantation expliquent que, jusqu’à la fin du XIXe siècle, l’État ait fait appel à eux pour assurer en partie l’instruction publique.
La "Croix Depardieu" s’est ainsi perpétuée, n’innovant que par le développement du syllabaire (table, mots et textes syllabés), le recours à des caractères de taille décroissante, l’usage dominant du français sur le latin. La gravure se cantonne au frontispice. La récitation reste de mise.
 
 

Une initiation à l’ordre social, politique et scientifique (XVIe-XXe siècle)

Instauré par l’humanisme, le développement de la vie sociale, du pouvoir temporel et des sciences amorce la désacralisation lente mais irréversible du « livre des commencements ».

ABC et civilités

C’est avec le De civilitate morum puerilium (1530) d’Érasme, livret d’éducation destiné à Henri de Bourgogne mais rapidement traduit et adapté dans toute l’Europe, que naît le manuel de civilité « moderne ». Il dicte pour tous la conduite sociale à tenir, marque de savoir-vivre attachée au paraître. Comme l’indiquent de nombreux titres, la Civilité est "mise au commencement", jointe à l’alphabet et aux rudiments, car elle devient un principe essentiel d’instruction.
Dès lors, l’abécédaire se veut moins une entrée en religion qu’une entrée en société. Même Les Règles de la bienséance et de la civilité chrétienne (1703), de Jean-Baptiste de La Salle, en usage dans les petites écoles (pour le peuple), n’y échappent pas. Bien que la civilité lasallienne enseigne une bienséance identifiée à la loi divine (humilité, sincérité et charité), elle se décline selon les classes et reste un apprentissage de l’ordre du monde. La monarchie puis la société bourgeoise vont trouver là un appui de taille pour asseoir leur autorité.

ABC et propagande

L’ordre politique s’affiche avec la Révolution. Paraissent en réponse aux méthodes antérieures des civilités, des catéchismes et des alphabets républicains. Avec éloquence, le Syllabaire républicain (an II) substitue à la "Croix Depardieu" un bonnet phrygien, tandis qu’en ouverture une chanson décline sur l’air de la Carmagnole le sort réservé à l’enfant qui lira bien ou mal. Un autre fait suivre l’alphabet et la table syllabique de la déclaration (syllabée) des Droits de l’homme et du citoyen. La propagande royaliste reprend les rênes dès 1814 avec l’Abécédaire de la cour de France contenant les détails du retour dans le royaume de S. M. LouisXVIII.

Plus diffuse sous la IIIe République, elle se résume au culte de la mère patrie. Elle resurgit durant la Première Guerre mondiale pour glorifier les combats (Alphabet de la Grande Guerre, illustré par Hellé, 1917), parfois adaptés aux jeux d’enfants (Alphabet des petits Français, illustré par Lanos, 1918). Durant la Seconde Guerre mondiale, le gouvernement de Vichy éditera trois abécédaires, dont l’un, photographique, est à l’effigie du Maréchal.

ABC et sciences

Au début du XIXe siècle, l’esprit des Lumières pénètre l’abécédaire. Au dogme religieux et aux superstitions, il faut substituer l’ordre rationnel des sciences, avec l’ambition taxinomique qui fut celle de l’Encyclopédie.
Si, dès 1812, paraît un Alphabet encyclopédique, la tendance est néanmoins à la spécialisation. Plus qu’à la géographie ou à l’histoire, l’époque est aux arts et métiers et aux sciences naturelles, dont les abécédaires se multiplient.
Les premiers offrent aux enfants de la bourgeoisie, dans le cadre des lectures suivies, un panorama des orientations professionnelles et un premier savoir sur les techniques. Les seconds profitent de l’intérêt que les enfants portent aux animaux pour diffuser les travaux de Buffon (d’où de nombreux Alphabet-Buffon), non sans tirer de l’éthologie quelque effet de moralité. Durant la seconde moitié du xixe siècle, l’essor de l’industrie lié aux nombreuses découvertes augmente encore le prestige des sciences au détriment des humanités. Anatole France s’en irrite : "On m’a montré hier l’Alphabet des merveilles de l’Industrie ! Dans dix ans, nous serons tous électriciens."
 

L’enfance à l’ordre du jour : entre éducation, récréation et création (fin XVIIIe – XXe siècle)

Promu par le retentissant traité d’éducation de Rousseau, Émile (1762), qui postule une nature enfantine vertueuse et originale, douée d’une intelligence concrète, l’enfant fait l’objet au tournant du XIXe siècle d’une attention nouvelle. Les pédagogues soucieux d’adapter leurs leçons à ses facultés multiplient les exercices sensoriels et ludiques, où l’image est investie d’un rôle pédagogique majeur.

L'enfant et l'image au cœur de la pédagogie

Si l’on excepte le célèbre Roti-cochon (vers 1690) et de très rares ouvrages, c’est avec plus d’un siècle de retard sur l’Orbis pictus (1658) du Tchèque Comenius et plus d’un demi-siècle sur l’Angleterre que l’image imprimée s’associe en France à l’apprentissage de la lecture. Apanage de l’aristocratie, l’abécédaire illustré en taille-douce gagne toute la bourgeoisie durant la première moitié du XIXe siècle. Imprimée en creux, la tailledouce cantonne l’image à des hors-texte, d’abord associés à la lecture suivie, avant de prendre la forme d’un alphabet illustré, loué pour être à la fois "instructif et amusant". La couleur, proposée en sus comme le cartonnage, augmente son attrait mais aussi son coût. Il devient alors un cadeau d’étrennes à l’égal du jouet. En outre, le souci de récréer l’enfant suscite l’apparition de thèmes propres : les jeux et les jouets (vers 1810), les objets de la maison (vers 1870), avant que l’ordre taxinomique ne cède à la macédoine, signe que la logique éducative se recentre sur l’enfant.
À côté du manuel de lecture apparaît dès l’époque romantique l’album, plus ou moins restreint au seul alphabet illustré. Luxueux, il s’agit d’un recueil de planches lithographiques auquel Adam confère un caractère ludique (Charades alphabétiques et Nouvel abécédaire en énigmes, Aubert, vers 1840). Plus populaire, il prend la forme d’un alphabet en bande se repliant en accordéon, sur des thèmes très variés souvent inspirés de la caricature. Mais l’album ne connaît un réel essor qu’avec les années 1860, alors que les innovations techniques et la mécanisation des procédés d’impression œuvrent à la démocratisation de l’image.
À cette date, la gravure sur bois de bout domine car elle allie à la finesse du trait une impression en relief qui autorise le mariage étroit du texte et de l’image, à l’instar de l’ABC Trim (illustré par Bertall, 1861) ou de l’Alphabet de Mademoiselle Lili (illustré par Froelich, 1865). Le format s’élargit, passant de l’in-16 ou in-12 à l’in-8° et même à l’in-4°. Entre 1880 et 1914 vient l’âge d’or de l’album chromolithographique, adapté bien souvent de la production anglaise, dont Capendu et Bernardin-Béchet seront les principaux éditeurs.

Abécédaires et système scolaire : rupture et continuités

Les réformes de Jules Ferry consacrent l’entrée de l’image dans les manuels mais aussi la rupture entre abécédaire et nouvelle méthode de lecture. Désormais, la progression scolaire ne suivra plus l’ordre alphabétique et ne sera plus à proprement parler synthétique. Limité aux pratiques familiales, le marché de l’abécédaire va pourtant croître. Le fait s’explique doublement. Pour les classes populaires, dont le pouvoir d’achat augmente, l’abécédaire est une promesse d’ascension sociale. Offert par la famille à Noël ou pour l’anniversaire, il est investi d’une forte valeur votive. Diffusé en masse, il assure jusqu’aux années 1920 la réussite des éditeurs imagiers. Par ailleurs, les classes aisées dont les enfants suivent un enseignement familial ou privé sont attachées aux usages traditionnels.
Les éditeurs, principalement scolaires, vont ainsi publier entre 1890 et 1940 des méthodes de lecture alphabétiques largement illustrées, dont T. Lefèvre avait lancé la formule dès 1874 avec Bébé saura bientôt lire. Elles connaissent cependant leurs derniers feux. L’abécédaire est de plus en plus synonyme d’alphabet illustré, voisin de l’imagier, propédeutique à l’école primaire et principe d’éducation avant tout récréatif. Livre en tissu que l’on peut laisser entre les mains de « bébé », livre de coloriage, livre devinette (ABC de Babar, 1934), livre loto à découper et assembler (ABC du Père Castor, 1936 ; Alphabet de l’arbre de Noël, 1951) il bénéficie des principes pédagogiques de l’éducation nouvelle et s’impose comme un livre d’activités où plaisir et observation sont engagés. D’ailleurs, si depuis 2002 l’abécédaire a officiellement renoué avec l’école, c’est que, bien loin des exercices scolaires, il initie à la lecture d’œuvres originales.

L’enfance et l’art

Avec le développement de l’album, l’abécédaire est devenu un livre d’artiste illustrateur plus qu’un livre d’auteur ; et, parce qu’enfance et création expérimentent toutes deux un langage neuf, l’abécédaire s’avère un exercice de style emblématique. Nombreux sont ceux qui s’y sont essayés.
Parfois l’ouvrage connaît un tirage limité, tel l’Alphabet du photographe Emmanuel Sougez ou celui de Lucien Laforge, ce qui le réserve alors aux collectionneurs et pose la question du public réel. À l’inverse, Sonia Delaunay "signe" un Alphabet, édité d’abord sous forme de recueil bibliophilique, avant que la littérature de jeunesse ne s’en empare (L’école des loisirs, 1972). Par ailleurs, les abécédaires dédiés à l’art se multiplient depuis 1990, qu’il s’agisse de découvrir les grands musées nationaux, les peintres, ou le monde à travers l’art, tel Petit musée (1992), recommandé par l’Éducation nationale. L’objectif : éduquer la sensibilité de l’enfant, l’initier aux modalités plurielles du langage moderne. Aussi les formes contemporaines les plus réussies explorent-elles les ressources conjuguées de la lettre et de l’image : sortilège de la nomination/apparition des abécédaires associant le volet au pop-up, mystère du signe figuré dont la "légende" offre une clé sonore, conte alphabétique jouant de la matérialité de la langue… L’abécédaire est désormais un genre voué à la célébration de l’acte créateur, dont l’enfant doit être le premier maître. Son principe d’éducation s’est donc radicalement transformé avec la société : aux visées communautaires et normatives s’est substituée l’injonction d’un libre épanouissement de l’individu.
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