Parler aujourd’hui du "neuvième art" ou de la BD renvoie à un type d’œuvres et d’expression graphique relativement bien cerné, quoique fort large et varié, mais ce confort conceptuel n’est pas si ancien. Étudier la BD pour la jeunesse, c’est rendre compte d’un genre culturel aux évolutions rapides, aux appellations multiples et à l’émergence floue. Il est facile au temps des frères Offenstadt d’en constater l’existence et même de la déplorer, mais les premières études et analyses sérieuses sont bien moins anciennes ! Aux États-Unis même, la question conceptuelle "Qu’est-ce qu’une BD ?" ne semble s’être clairement posée pour la première fois qu’avec la grande exposition "Twenty thousand years of comics" de la bibliothèque de l’État de New York en 1949, où furent tentés à la fois un éclairage des origines et une quête de légitimation culturelle. L’influence de ces premières tentatives a été durable, constituant un premier discours théorique longtemps difficile à dépasser.
Il semble s’être dégagé un relatif consensus sur la très haute antiquité de l’art des images narratives, y compris séquentielles. David Kunzle, Gérard Blanchard, Scott McCloud plus récemment ont parmi beaucoup relu l’histoire de l’art pour trouver la BD ou ses origines qui dans l’art pariétal, qui chez les Égyptiens, les Grecs, Romains, Normands, Mixtèques…, sur pierre comme sur papier, dans les vitraux ou manuscrits médiévaux, les livres xylographiques ou, plus proche de nous, chez William Hogarth ou dans la caricature anglaise. Il s’agit plutôt de sa préhistoire ou des formes cousines. Il manque en effet à tous ces prestigieux exemples, bien utiles en terme de légitimation culturelle d’un mass media, la reproductibilité et la diffusion apportées par l’imprimerie vers 1450, puis inutilisées pendant quatre siècles, essentiellement du fait de la séparation technique du texte et de l’image inhérente au primat rapide de la gravure sur cuivre par rapport à la gravure sur bois.
Vient en 1827 le geste déterminant de Rodolphe Töpffer, un pédagogue genevois issu d’une famille d’artistes, qui crée sa première histoire en estampes, Les Amours de Monsieur Vieuxbois, un exercice manuscrit destiné à ses élèves, et qui surtout réussit à en faire imprimer une autre en 1833, Histoire de Monsieur Jabot, par le procédé de l’autographe.
Contrairement à la gravure, qui force à inverser le dessin original, ce procédé permet d’exécuter le dessin tel que le lecteur le verra, et de plus offre toute liberté pour le texte manuscrit. Il offre la possibilité "au récit en image de se réapproprier le support imprimé. Les fictions comiques de Töpffer, mettant en scène des personnages imaginaires, dans des situations quotidiennes burlesques à connotation politique parfois, sont très neuves. On peut cependant les mettre en parallèle avec les thèmes des caricaturistes, notamment Daumier. L’audace des découpages, des cadrages, le travail sur la place et la forme des vignettes comme du texte, explorent quantité de possibilités dont la plupart resteront longtemps en friche. Créateur, Töpffer sera aussi un remarquable théoricien des potentialités de sa nouvelle forme d’expression.
Le succès critique et public des œuvres de Töpffer est indéniable, bien qu’à la mesure de l’époque : quelques centaines d’exemplaires par tirage de livre, quelques dizaines de milliers pour la publication de Monsieur Cryptogame dans L’Illustration. Piratés en France comme aux USA , les albums de Töpffer sont bien, conceptuellement, l’origine de la bande dessinée. Il est intéressant de voir que l’auteur les destine, pour certains, à un public "jeunesse" : ses élèves.
Depuis son explosion dans les années 1890-1900, la BD américaine s’est régulièrement réinventée, dans l’ensemble, en empilant les modes d’expression : funnies, sunday page, comic strip, comic book, underground, graphic novel… pour les plus connus. La France montre au contraire, jusqu’à très récemment semble-t-il, son incapacité à faire coexister des formes différentes de BD. À bien des égards, le siècle qui nous sépare de Christophe est l’histoire de vagues artistiques successives qui se remplacent voire s’éliminent plus qu’elles ne s’enrichissent.
La formule de Töpffer est d’abord rénovée, dans une rigidité formelle de mise en page des cases qui n’est pas sans rapport avec l’imagerie d’Épinal, par Christophe, avec la fameuse Famille Fenouillard, conçue à la demande d’Armand Colin pour l’Exposition universelle. Le succès considérable de ces histoires en images s’est étendu jusqu’aux années 1970, et a donné les premiers mythes culturels venus de la BD : le sapeur Camember, le savant Cosinus. Grille rigide de six cases, texte abondant en dessous, la formule est imitée par de nombreux autres auteurs. L’illustré devient alors une des rubriques phares des journaux illustrés pour enfants, qui se développent fortement, remplaçant progressivement les anciens titres. Bientôt tous les journaux se doivent de présenter une BD comme produit d’appel, avec de préférence un personnage emblématique : Buster Brown dans Mon Journal, Bécassine créée en 1905 dans la Semaine de Suzette, les Pieds Nickelés en 1908 dans L’Épatant, l’espiègle Lili en 1909 dans Fillette… On peut parler d’une explosion créative qui marqua plus d’une génération, les plus connus de ces personnages ayant vécu bien après 1945 et, pour certains d’entre eux, étant toujours édités. Le succès du travail de Christophe, puis des illustrés édités par Fayard, Tallandier ou la SPE, est aussi indissociable de l’identification progressive de la BD à la notion de série, avec des personnages récurrents sur de longues périodes. Les auteurs de gags isolés, sans ce fil rouge narratif, ne semblent pas avoir eu autant de réussite. C’est un point commun avec l’évolution américaine. Ce succès considérable ne vaut absolument pas reconnaissance critique de la part des milieux catholiques ni laïcs, et que l’idée d’œuvre d’art est alors totalement étrangère à cette production.
Les publications des frères Offenstadt sont particulièrement détestées des pédagogues. Déjà la BD est en France une marque générationnelle, un objet culturel séparant les enfants et les parents. La presse adulte en effet ne connaît pas encore le phénomène d’importation de bandes américaines, et réserve les illustrés aux suppléments enfantins. En outre, l’essentiel de la production ne paraît que dans la presse, et l’album est une exception, réservée aux plus grands succès, édités comme les albums classiques, pour les étrennes.


Tout en restant clairement dans le registre de la jeunesse, les années 1960, apogée de cette période, voient des évolutions et l’émergence de nouveaux auteurs : disparition des revues féminines entraînant la bande dessinée vers une production plus asexuée (mais au public très majoritairement masculin) ; disparition des revues catholiques et agonie de la SPE, développement du support livre (l’album de 44 pages !) sous l’impulsion de Dupuis puis Dargaud et Le Lombard, influence de rédacteurs en chef particulièrement créatifs (Yvan Delporte chez Spirou, Greg à partir de 1965 chez Tintin, Goscinny et Charlier à Pilote), nouveaux jeunes auteurs (Giraud, Cabu, Mézières, Roba, Derib, Hermann, Gotlib…). L’hebdomadaire phare de cette période est bien le Pilote lancé en 1959 par RTL, racheté par Dargaud en 1960, habile mélange d’actualité sportive, scientifique et de bande dessinée, grand format et magnifiquement imprimée. C’est par lui et son personnage emblématique Astérix que la bande dessinée commence à être reconnue comme un phénomène. Parallèlement le lectorat adulte se développe incontestablement par le biais des pages de France-Soir notamment, qui propose strips et créations pour toute la famille.
Mai 1968 apparaît à la lecture de la presse BD comme un non événement, mais c’est en fait le dynamitage de la bande dessinée pour la jeunesse qui s’opère alors, sans que les acteurs en aient conscience. La crise de la rédaction de Pilote, qui aboutit à des départs successifs, et au retrait effectif de Goscinny puis Charlier, l’emmène vers la BD adulte.
C’est une évolution refusée par Spirou et Tintin, et accueillie de manière plus ambiguë dans Pif Gadget, successeur de Vaillant. L’explosion créatrice de la bande dessinée française des années 1970 n’est pas vraiment tournée vers la jeunesse, qui a pourtant enfin le droit de lire des BD en bibliothèque, mais pas encore à l’école.
Simultanément, le cadre législatif de la loi de 1949 tombe concrètement en désuétude : la libération des thématiques et des graphismes entraîne de nombreux auteurs sur des terrains (érotisme, fantastique, violence, politique, expérimentation, avant-garde…) souvent incompatibles avec un jeune lectorat. Il faut noter cependant que la très timide légitimation de la BD franco-belge est concomitante du succès modéré d’une nouvelle BD américaine, les comics de super-héros, qui datent de 1938 mais sont diffusés seulement dans la version sixties de l’éditeur Marvel, par les éditions LUG et Artima. Cette invasion de héros binaires en collants colorés recrée une niche de lectures non reconnues, "honteuses".
Le fossé qui se creuse alors insensiblement entre une BD pour adulte en pleine croissance et qui commence à être reconnue, et une BD jeunesse repliée sur la Belgique, la presse Disney et la nouvelle presse Bayard est longtemps masqué par l’explosion de la production d’albums et la coexistence d’anciennes et nouvelles séries.

Quatre phénomènes se conjuguent en effet à la fin des années 1990 qui vont voir une étonnante renaissance et la conquête de nouveaux publics dans la jeunesse. C’est d’abord le choc du manga, dans la lignée d’Akira et de Dragon Ball, puis l’arrivée à maturité d’univers créés au début des années 1980 (Jérôme K. Jérôme Bloche, Soda, XIII, Théodore Poussin…), le renouveau créatif ou productif de nombreux auteurs "classiques" (Giraud, Martin, Rosinski, Morris, Derib…) qui dynamisent le secteur, et enfin l’émergence d’une nouvelle génération d’auteurs qui imposent une variété de styles et d’univers, en même temps qu’ils prennent au sérieux leurs œuvres et l’écriture pour la jeunesse. Ainsi de Lewis Trondheim avec Petit Père Noël, Joan Sfar avec Petit Vampire, Zep avec Titeuf, mais aussi Émile Bravo, Jean-Luc Loyer, Michel Plessix, Isabelle Wilsdorf…
La question de la légitimité culturelle de la bande dessinée est-elle aujourd’hui dépassée ? Ce genre marginal et populaire, territoire de sous culture, de distraction, peut-il regarder dans les yeux le noble roman, l’antique conte et le brillant album ? Le débat reste ouvert, les spécialistes pointant les progrès incontestables de la BD en termes de visibilité tout autant que l’excessive faiblesse proportionnelle de cette reconnaissance.