Émancipation et autonomie
Tzvetan Todorov
Le premier trait constitutif de la pensée des
Lumières consiste à privilégier ce qu'on choisit
et décide soi-même, au détriment de ce qui vous
est imposé par une autorité extérieure. Cette préférence
comporte deux facettes, l'une critique, l'autre constructive : il faut
se soustraire à toute tutelle imposée aux hommes du dehors
et se laisser guider par les lois, normes, règles voulues par
ceux-là même à qui elles s'adressent. Émancipation
et autonomie sont les deux temps d'un même processus, également
indispensables. Pour pouvoir s'y engager, il faut disposer d'une entière
liberté d'examiner, de questionner, de critiquer, de mettre en
doute : plus aucun dogme ni aucune institution n'est sacré.

Se libérer de l'autorité religieuse
La
tutelle sous laquelle vivaient les hommes avant les Lumières
était, en tout premier lieu, de nature religieuse. C'est donc
à la religion que vont s'adresser les critiques les plus nombreuses,
visant à rendre possible la prise en main par l'humanité
de son propre destin. Il s'agit pourtant d'une critique ciblée
: ce qu'on rejette, c'est la soumission de la société
ou de l'individu à des préceptes dont la seule légitimité
vient de ce qu'une tradition les attribue aux dieux ou aux ancêtres.
Ce n'est plus l'autorité du passé qui doit orienter la
vie des hommes, mais leur projet d'avenir. Rien n'est dit en revanche
de l'expérience religieuse elle-même, ou de l'idée
de transcendance, ou de telle doctrine morale portée par une
religion particulière. La critique porte sur la structure de
la société, non sur le contenu des croyances. La religion
sort de l'État sans pour autant quitter l'individu. Le grand
courant des Lumières va se réclamer, non de l'athéisme,
mais de la religion naturelle, du déisme, ou d'une de leurs nombreuses
variantes. L'observation et la description des croyances du monde entier,
à laquelle vont se livrer les hommes des Lumières, n'ont
pas pour but de récuser les religions, mais de conduire à
une attitude de tolérance et à la défense de la
liberté de conscience.

Développer les connaissances
Ayant rejeté
le joug ancien, les hommes fixeront leurs nouvelles lois et normes à
l'aide de moyens purement humains – plus de place ici pour la
magie ni pour la révélation. À la certitude de
la Lumière viendra se substituer la pluralité des lumières.
La première autonomie conquise est celle de la connaissance.
Celle-ci part du principe qu'aucune autorité, aussi bien établie
et prestigieuse soit-elle, ne se trouve à l'abri de la critique.
La connaissance n'a que deux sources, la raison et l'expérience,
et toutes deux sont accessibles à chacun. La raison est mise
en valeur comme outil de connaissance, non comme mobile des conduites
humaines, elle s'oppose à la foi, non aux passions. Celles-ci,
au contraire, sont à leur tour émancipées des contraintes
venues d'ailleurs.
La libération de la connaissance ouvre la voie royale à
l'épanouissement de la science. Tous voudraient alors se mettre
sous la protection d'un personnage qui n'est pas un philosophe mais
un savant : Newton joue pour le Siècle des lumières un
rôle comparable à celui de Darwin pour les siècles
suivants. La physique fait des progrès spectaculaires, suivie
par les autres sciences, chimie, biologie et même sociologie ou
psychologie. Les promoteurs de cette nouvelle pensée voudraient
apporter les lumières à tous, car ils sont persuadés
qu'elles serviront au bien de tous. Ils favoriseront donc l'éducation
sous toutes ses formes, depuis l'école jusqu'aux académies
savantes ; et la diffusion du savoir, par des publications spécialisées
ou par des encyclopédies qui s'adressent au grand public.

Pour la liberté de conscience
Le principe d'autonomie bouleverse tant la vie de l'individu que celle
des sociétés. Le combat pour la liberté de conscience,
qui laisse à chacun le choix de sa religion, n'est pas nouveau,
mais il faut toujours le recommencer ; il se prolonge en une demande
de liberté d'opinion, d'expression, de publication. Accepter
que l'être humain soit la source de sa loi, c'est aussi l'accepter
dans son entier, tel qu'il est, et non tel qu'il devrait être.
Or il est corps et esprit, passions et raison, sensualité et
méditation. Il est aussi, pour peu qu'on accepte de s'intéresser
à lui-même et pas seulement à ses devoirs, infiniment
divers – ce qu'on voit en passant de pays en pays, mais également
de personne à personne. C'est ce que sauront dire, mieux que
toute littérature savante, les genres nouveaux qui mettent l'individu
au centre de leur attention : roman d'une part, autobiographie de l'autre.
Genres qui n'aspirent plus à révéler les lois éternelles
des conduites humaines, ni le caractère exemplaire de chaque
geste, mais montrent des hommes et des femmes particuliers, engagés
dans des situations particulières. C'est ce que dit aussi la
peinture, qui se détourne des grands sujets mythologiques et
religieux pour montrer des êtres humains nullement exceptionnels,
saisis dans leurs activités communes, dans leurs gestes les plus
quotidiens.
L'autonomie de l'individu se prolonge dans celle de son cadre de vie
comme dans celle de ses œuvres. Elle entraîne la découverte
du milieu naturel, fait de forêts et de torrents, de clairières
et de collines qui n'ont pas été soumis à des exigences
géométriques ou pratiques. Parallèlement, elle
accorde une place nouvelle aux artistes et à leurs pratiques.
Peintres et musiciens, acteurs et écrivains ne sont plus de simples
amuseurs ou décorateurs, mais s'adonnent à des activités
appréciées : l'artiste créateur décide lui-même
de ses propres compositions et les destine à une jouissance purement
humaine. Ces deux mises en valeur témoignent en même temps
de la dignité nouvelle accordée au monde sensible.

Transformer l'espace politique
L'exigence d'autonomie transforme encore plus profondément les
sociétés politiques ; elle prolonge et accomplit la séparation
du temporel et du spirituel. Au Siècle des lumières, on
a recours à une première forme d'action : on s'efforce
de communiquer les résultats des recherches librement conduites
aux souverains bienveillants, pour que ceux-ci infléchissent
leur politique : c'est ce qu'on attend de Frédéric II
à Berlin, de Catherine II à Saint-Pétersbourg ou
de Joseph II à Vienne. Au-delà de ce despotisme éclairé,
qui cultive l'autonomie de la raison chez le monarque mais préserve
la soumission du peuple, cette exigence conduit à deux principes.
Le premier est celui de la souveraineté, principe déjà
ancien qui reçoit ici un contenu nouveau : la source de tout
pouvoir est dans le peuple, et rien n'est supérieur à
la volonté générale. Le second est celui de la
liberté de l'individu vis-à-vis de tout pouvoir étatique,
légitime ou illégitime, dans les limites d'une sphère
qui lui est propre ; pour l'assurer, on veille au pluralisme et à
l'équilibre des différents pouvoirs. Dans tous les cas
se trouve consommée la séparation du théologique
et du politique : celui-ci s'organise désormais en fonction de
ses propres critères.

Vers une société laïque
Tous les secteurs de la société ont tendance à
devenir laïques, alors même que les individus restent croyants.
Ce programme concerne non seulement le pouvoir politique, mais aussi
la justice : le délit, tort causé à la société,
est le seul qu'elle doit réprimer, et il doit être distingué
du péché, faute morale au regard d'une tradition. Et aussi
l'école, destinée à être soustraite au pouvoir
ecclésiastique pour devenir un lieu de propagation des lumières,
ouverte à tous, donc gratuite, et en même temps obligatoire
pour tous. Et aussi la presse périodique, où peut trouver
place le débat public. Et aussi l'économie, qui doit être
affranchie des contraintes arbitraires et permettre la libre circulation
des biens ; qui doit se fonder sur la valeur du travail et de l'effort
individuel, plutôt que de s'encombrer de privilèges et
de hiérarchies venus du passé.
Le lieu le plus approprié à l'ensemble de ces mutations
est la grande ville, qui favorise la liberté des individus et
leur donne en même temps l'occasion de se rencontrer et de débattre
en commun.
