Finalité des actions humaines

Tzvetan Todorov

 
La volonté de l'individu comme celle des communautés s'est émancipée des anciennes tutelles. Est-ce à dire qu'elle est maintenant entièrement libre, qu'elle ne connaît plus aucune limite ? Non : l'esprit des Lumières ne se réduit pas à la seule exigence d'autonomie, mais apporte aussi ses propres moyens de régulation.
Philibert-Louis Debucourt : La Croisée
d'après Watteau : Les Charmes de la vied'après Jean-Frédéric Schall : Les Espiègles
 

La quête du bonheur

Le premier d'entre eux concerne la finalité des actions humaines libérées. À son tour, celle-ci descend sur terre : elle ne vise plus Dieu mais les hommes. En ce sens, la pensée des Lumières est un humanisme ou, si l'on préfère, un anthropocentrisme. Il n'est plus nécessaire, comme le demandaient les théologiens, d'être toujours prêt à sacrifier l'amour des créatures à celui du Créateur ; on peut se contenter d'aimer d'autres êtres humains. Quoi qu'il en soit de la vie dans l'au-delà, l'homme doit donner sens à son existence terrestre. La quête du bonheur remplace celle du salut. L'État lui-même ne se met pas au service d'un dessein divin, il a pour objectif le bien-être de ses citoyens. Ceux-ci à leur tour ne font pas preuve d'un coupable égoïsme lorsqu'ils aspirent au bonheur dans le domaine qui dépend de leur volonté, ils ont raison de choyer leur vie privée, de rechercher l'intensité des sentiments et des plaisirs, de cultiver l'affection et l'amitié. La vie de Casanova est, sur ce plan là, tout à fait exemplaire.
voir l'exposition virtuelle consacrée à Casanova
Déclaration des Droits de l'Homme et du Citoyen

Des droits inaliénables

La seconde restriction apportée à la libre action des individus comme des communautés consiste à affirmer que tous les êtres humains possèdent, de par leur nature même d'humains, des droits inaliénables. Les Lumières absorbent ici l'héritage de la pensée du droit naturel, telle qu'elle se formule au milieu du XVIIIe siècle : à côté des droits dont les citoyens jouissent dans le cadre de leur société, ils en détiennent d'autres, communs à tous les habitants du globe et donc à chacun, droits non écrits mais non moins impérieux pour autant.
Tout être humain a droit à la vie. La peine de mort est donc illégitime, même lorsqu'elle frappe un criminel qui a tué : si l'assassinat privé est un crime, comment l'assassinat public pourrait-il ne pas en être un ?
Tout être humain a droit à l'intégrité de son corps. La torture est donc illégitime, même lorsqu'elle est pratiquée au nom de la raison d'État.

L'appartenance au genre humain, à l'humanité universelle est plus fondamentale encore que l'appartenance à telle ou telle société. L'exercice de la liberté se trouve donc contenu par l'exigence d'universalité et le sacré, qui a quitté les dogmes et les reliques, s'incarne désormais dans ces "droits de l'homme" nouvellement reconnus.
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