L'avènement de l'individu

 
Ô bonheur ! Fin et but de notre être.
Pope, 1734
Greuze : Petit garçon blond à la chemise ouverte
Debucourt : Scène familiale dans un intérieurWatteau : Bal d'enfants ou Allégorie de l'Hiver
 
Les autorités extérieures n'ont pas disparu mais elles ont desserré leur étau et l'individu a conquis un espace dont il dispose souverainement. Les objectifs terrestres remplacent les fins célestes, la quête du bonheur évince celle du salut. L'amour entre amants ou entre parents et enfants, les plaisirs de la vie privée, la jouissance éprouvée devant l'art ou la nature acquièrent une dignité nouvelle. Il faut accepter les humains comme ils sont : dans toute leur complexité, âme et corps, raison et passions, plaisirs des sens et de l'esprit ; et dans toute leur diversité, hommes et femmes, adultes et enfants, riches et pauvres, Blancs et Noirs. La littérature découvre le roman réaliste et l'autobiographie d'individus nullement exemplaires, la peinture montre des êtres ordinaires engagés dans des activités quotidiennes. Les artistes cessent d'être de simples amuseurs pour incarner une forme de perfection humaine.
Lépicié : Jeune dessinateur endormi
Famille IroquoiseDebucourt : La Croisée
 
Un danger se profile pourtant à l'horizon : si l'espace de l'individu s'accroît démesurément, la vie commune dépérit. Or personne ne se suffit à lui-même, et la société est l'air dont l'être humain a besoin pour respirer.
 

La révolution amoureuse

La représentation et la conception de l'amour se sont considérablement enrichies au XVIIIe siècle. L'amour amitié, qui jusqu'alors déterminait les relations entre les sexes, acquiert la consistance et le mouvement caractéristiques de l'amour pulsion. À tel point que, chez certains auteurs, l'amour n'est plus envisagé que comme la grande machinerie du besoin. "Veux-tu avoir une idée de l'amour, […] contemple le taureau qu'on amène à ta génisse", écrit ainsi Voltaire.
Rousseau : Julie ou La Nouvelle Héloïse
PrévostRichardson : Paméla ou la Vertu récompenséeLaclos : Liaisons dangereuses
 
Cependant l'émotivité, les sentiments, l'idée que la personne aimée fasse l'objet d'une élection intime, viennent composer un tableau plus contrasté. Manon Lescaut – à travers le récit des amours scandaleuses et tragiques entre le chevalier Des Grieux et Manon – mais surtout Julie ou la Nouvelle Héloïse (1761) imposent un nouveau cadre de pensée, où s'exaltent et se subliment les passions à proportion des obstacles qu'elles rencontrent. L'influence qu'exercent ces nouveaux idéaux amoureux révolutionne l'idée de l'amour tant dans les élites européennes que dans un plus large public. Goethe, en Allemagne, hérite de cette sensualité et ouvre, avec le personnage annonciateur de Werther, à l'amour romantique.
 

La découverte de la nature

L'idée de nature au XVIIIe siècle croise de nombreux champs de significations. Philosophie, religion, science, la question de la nature est lourde d'enjeux qui déterminent dans la nature et la place de Dieu et celle de l'homme. Mais, au premier chef, la nature comprise comme le monde physique est l'objet de nombreuses investigations où s'affirment des démarches scientifiques – chimie, biologie, zoologie – qui identifient et isolent des espaces de connaissance distincts. À cet égard, le paradigme d'une nature unifiée s'estompe à mesure que la modernité scientifique progresse. Dans ce domaine, l'influence qu'exercent les théories de Newton se fait également sentir et conduit à renouveler en profondeur les systèmes de représentations.
Gainsborough : Couple d'amoureux
d'après Fragonard : Paysage boiséd'après Schall : Les Espiègles
 
Ainsi, deux grandes orientations se font jour. L'une contribue à mettre en question l'idée d'une nature reflet d'un ordre transcendant, spectacle des desseins du créateur, et à promouvoir le statut scientifique d'une nature régie par des lois physiques, identifiées et quantifiables. Buffon, avec sa monumentale Histoire naturelle, illustre cette position. La seconde orientation, représentée tout particulièrement chez les physiocrates (les tenants d'un bon gouvernement de la nature), tente de concilier cette idée d'une nature "mécanique" et celle d'une nature finalisée. C'est dans ce contexte de désenchantement de la nature que Rousseau renoue avec l'idée d'une certaine totalité en exaltant, notamment dans Les Rêveries du promeneur solitaire, le sentiment de la nature qui permet à l'homme de retrouver une relation fusionnelle avec le cosmos.
 

L'art et les artistes

L'émergence de la notion d'artiste en Europe prend un tour particulier dans un XVIIIe siècle qui se passionne pour les arts. Les œuvres et les problématiques artistiques nourrissent la conversation des salons et, dans toute l'Europe, la réflexion des écrivains — au premier rang desquels, en Allemagne, celle de Winckelmann, considéré comme le fondateur de l'histoire de l'art. En France, Diderot signe de nombreux comptes rendus de Salons, parmi lesquels se distinguent ceux de 1761, 1763, 1765, 1767. Il y détaille la manière des peintres, analyse les tableaux, notamment ceux de Boucher, de Chardin, de Joseph Vernet, d'Hubert Robert, ou encore de Greuze…
Winckelmann : Histoire de l'art chez les anciens
d'après Brandoin : The Exhibition at the Royal Academy of Painting in the year 1771Hogarth : Mr Garrick in the Character of Richard the 3d
 
Progressivement les Arts, au pluriel – ensemble de techniques visant à produire le Beau –, cèdent la place à l'Art, au singulier. Cette modification dote d'un prestige nouveau l'activité artistique. Sans doute l'essor du mécénat d'État (qui a établi les Académies et les Salons) et les commandes des marchands, structurant un marché de l'art émergent, favorisent-ils l'apparition de ce statut. Pourtant les artistes, bien que revendiquant d'être distingués des artisans, ne bénéficient pas d'une "condition" particulière. Indéterminés socialement, ils ressentent vivement cette absence d'état.


> entretien avec Claire Brétécher, auteur de bande dessinée

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