L'idée d'universalité
Pierre-Henri Tavoillot

L'idée d'universel est devenue suspecte ; nous
autres contemporains avons appris à nous en méfier. Si
elle fut jadis triomphante, l'histoire nous montre qu'elle servit de
masque au colonialisme et à l'ethnocentrisme pour opprimer au
nom de "la civilisation" les peuples "en marge du progrès".
Aujourd'hui plus modeste ou plus discrète, elle semble pourtant
alimenter encore cette mondialisation que dénoncent ceux qui
ne se résignent pas à l'homogénéisation
et à l'uniformisation du monde. Face à elle, on est prêt
à défendre bec et ongles les identités et les différences.
Jusqu'à ce que l'on rencontre un autre motif – tout aussi
puissant – de méfiance : le particularisme ; surtout lorsqu'il
paraît faire le lit de l'égoïsme étroit, du
repli communautaire ou du nationalisme agressif. Entre deux maux, lequel
choisir ? Impérialisme ou communautarisme ? Universalisme ou
différentialisme ? L'embarras est grand et notre hésitation,
voire notre mauvaise conscience, se fait particulièrement sentir
à propos des droits de l'homme. Valeurs cardinales et incontestables
pour les uns, instruments cyniques de l'impérialisme occidental
pour les autres, ils ne semblent pas trouver leur place entre l'universalité
de leur promesse et la particularité de leur origine.
On pense habituellement – c'est là une tradition bien ancrée
– que cette ambivalence témoigne du fait que nous serions
au-delà de l'époque des Lumières. Celles-ci, naïvement
confiantes dans la raison, le progrès et le bonheur de l'humanité,
auraient fait le rêve d'un universel incarné touchant le
vrai, le bien, le beau. Mais confondant, parfois avec les meilleures
intentions, l'homme en général et le mâle blanc
occidental, elles auraient vu le rêve universaliste se muer en
cauchemar impérialiste. Qu'est-ce que l'impérialisme,
en effet, sinon un particulier qui, dans un délire mégalomaniaque,
se prend pour l'universel et s'affirme comme tel ? Bref, notre méfiance
contemporaine serait le signe de l'échec des Lumières.
Rien n'est plus faux : l'évaluation critique de l'idée
d'universel, loin d'être la négation des Lumières,
en est sans doute un des héritages les plus précieux.
Et il se pourrait que cette pensée continue de nous guider dans
notre désarroi contemporain. Voyons comment.
Les Lumières entre universalisme et relativisme

On annonça en 1757 la découverte d'une
tribu ignorée, encore plus étrange que les Caraïbes
ou autres insulaires des mers du Sud. Ce peuple, qui se présentait
sous des airs doux et civilisés, était en réalité
des plus cruels. Le seul, disait-on, à faire le mal "précisément
pour faire le mal". Ses guerriers étaient dotés d'une
arme terrible : une sorte de venin caché sous la langue et qui
se répandait partout. D'un orgueil démesuré, ils
se disaient descendants des Titans, ces immortels, adversaires de Zeus,
qui voulurent jadis escalader le ciel. Ne reconnaissant aucune autorité,
méprisant toute forme de divinité et professant la relativité
de toutes choses, ils n'avaient pourtant qu'un mot à la bouche
: "Vérité !" grâce auquel ils espéraient
dominer l'univers tout entier. On les appelait les Cacouacs.
Quand le
Premier mémoire sur les Cacouacs paraît
à Paris, suivi de quelques autres la même année,
personne ne s'y trompe : le vrai nom des Cacouacs est "encyclopédistes"
et les libelles satiriques qui se succèdent pour décrire
cette peuplade maléfique font partie de l'offensive du "parti
dévot" contre l'entreprise du fameux
Dictionnaire raisonné
des sciences, des arts et des métiers, inaugurée
publiquement en 1751. Puisque les savantes réfutations n'avaient
pas mieux réussi que les interdictions de la censure, il était
à espérer, pensaient les "anti-Lumières",
que l'ironie serait une arme plus efficace.
Ce n'est là qu'un épisode parmi d'autres de la longue
série d'attaques qu'eurent à subir les Lumières,
mais il est très révélateur. Certes l'
Encyclopédie
n'est pas toutes les Lumières, tant s'en faut, mais c'est dans
de tels moments polémiques que l'unité d'une pensée
très diverse, traversée même par des courants antagonistes,
se laisse deviner de la manière la plus nette.
Or, dans cette affaire des
Cacouacs, les Lumières sont
accusées de deux crimes : celui d'effacer l'universel de l'horizon
et celui d'en construire un nouveau de toutes pièces. Détruire
le solide
universel divin et le remplacer par un bancal
universel
humain : voilà la faute qu'on leur impute, et – on
va le voir – à juste titre.
Sans doute s'agit-il ici d'une reprise de l'antique thème de
la démesure et de l'orgueil humains (
hybris), mais,
dans le contexte moderne, elle va donner lieu à deux utilisations
opposées. Selon que l'on insistera sur le versant destructeur
ou bâtisseur du dispositif, on pourra tour à tour, et au
choix, reprocher à la pensée éclairée de
produire soit le relativisme soit l'impérialisme. De fait, ce
seront là les deux principales critiques des Lumières.
Il y aura d'abord le romantisme : contestant la solidité de la
reconstruction, il reprochera à la pensée éclairée
d'avoir substitué aux valeurs charnelles, individuelles et vivantes
des abstractions conceptuelles froides et vides. C'est ainsi qu'au niveau
politique, le rationalisme promu par la Révolution française
se verra accusé d'avoir détruit un tissu social et institutionnel
ancestral au profit d'une construction délirante et tragique,
vouée à se retourner à plus ou moins long terme
contre ses concepteurs. L'épisode de la Terreur en apporte la
preuve. C'est pour décrire ce processus typiquement moderne que
sera inventé en 1818 le mythe de Frankenstein : la créature
artificielle qui s'échappe et se retourne contre son créateur.
De la même manière, la célèbre dénonciation
par Joseph de Maistre, dans les
Considérations sur la France
(1797), de l'homme des Droits de l'homme doit être comprise
dans cette perspective : "La Constitution de 1795, tout comme ses
aînées, est faite pour l'
homme. Or, il n'y a point
d'
homme dans le monde. J'ai vu, dans ma vie, des Français,
des Italiens, des Russes, etc. ; je sais même, grâce à
Montesquieu,
qu'on peut être persan ; mais quant à
l'
homme, je déclare ne l'avoir rencontré de ma
vie ; s'il existe, c'est bien à mon insu." L'homme universel,
entendait-il montrer, est une illusion : il y a grand dommage à
nier les racines d'où se tirent l'identité et la substance
de chaque individu. À vouloir reconstruire le réel
ex
nihilo, on le perd et on se perd sans espoir de salut.
Mais tout le paradoxe est que, accusées d'un côté
d'avoir défendu un universalisme abstrait, les Lumières
se verront aussi, de l'autre, reprocher d'avoir conduit au relativisme
généralisé : c'est la thèse que, après
Hegel, soutiendront Adorno et Horkheimer dans leur fameux ouvrage "Dialectique
de l'Aufklärung". L'argument est aisé à résumer
: en déstabilisant le seul universel vraiment fiable, fondé
sur l'idée d'un Dieu unique créateur du monde et des hommes,
les Lumières s'interdisent de fonder désormais quoi que
ce soit. Nulle borne ne peut plus s'opposer au déferlement du
scepticisme. La science humaine, désirant se rendre indépendante
de la foi et accéder à l'autosuffisance, finit par s'autodétruire
en laissant place aux préjugés qu'elle prétendait
combattre. Ainsi, "les philosophes des Lumières attaquaient
la religion au nom de la raison : ce qu'ils anéantirent en fin
de compte fut non pas l'Église mais la métaphysique et
le concept objectif de raison proprement dit, la source d'énergie
de leurs efforts même."
Fossoyeurs du particulier comme de l'universel, les Lumières
sont donc la cible de toutes les critiques possibles. Après leur
passage, il ne resterait proprement plus rien. Elles inaugureraient,
selon le mot inventé par Friedrich Heinrich Jacobi et repris
par Nietzsche, le "nihilisme contemporain". C'est ainsi tous
les maux de la modernité que l'on pourrait imputer aux Lumières
: le malaise dans la civilisation (Freud), le règne de la raison
instrumentale et de la bureaucratie (Weber), l'ère de la technique
(Heidegger), l'avènement du monde administré (école
de Francfort)… Le monde de l'humanisme, où l'homme se réduit
à lui-même, serait aussi celui de l'inhumain.
Lecture puissante, mais lecture injuste, puisqu'à l'évidence
elle nie, dans sa radicalité, tout ce qu'elle doit au mouvement
qu'elle dénonce (la critique) et refuse d'y percevoir l'antidote
au mal qu'elle décrit. Il nous faut donc instruire à décharge
et examiner l'accusation : que penser du reproche fait aux Lumières
d'avoir détruit le vrai universel (divin) et d'y avoir substitué
un
faux (humain) ?
Une brève histoire de l'universel

L'universel, au sens le plus fort, c'est ce qui vaut
pour tout l'univers. Entendu de la sorte, deux modalités de cette
idée peuvent se concevoir.
La première est celle d'un universel divin, soit l'idée
qu'il existe hors du monde un lieu qui résume et régit
tout le monde. Cette idée n'a rien d'évident
ni de trivial. Elle n'a aucune place notamment dans le "monde plein"
des sociétés sauvages, paganistes ou même polythéistes,
où les récits mythologiques répondent sans faille
à la question de l'unité du monde. C'est le monothéisme
qui invente l'idée d'universel divin et on peut en dater l'invention
avec une relative précision : le VIIe
siècle avant Jésus-Christ, quand, dans le Deutéronome,
il est dit : "C'est le Seigneur qui est Dieu : il n'y en a pas
d'autre que lui." Par cette formule, il ne s'agit plus seulement,
comme c'était encore le cas auparavant, d'affirmer l'existence
d'un dieu différent, éventuellement supérieur,
mais à part des autres divinités (ce que les spécialistes
appellent l'hénothéisme) ; mais de poser qu'il n'existe
qu'un seul dieu, dont la compétence et l'autorité ne connaissent
aucune limite. Le christianisme, avec saint Paul, déploiera toutes
les virtualités universalistes de cette conception, en détachant
la foi de son origine ethnique particulière et en lui conférant
un destin missionnaire à l'échelle du monde. Le résultat
est une Église "catholique", c'est-à-dire littéralement
"universelle" en grec.
La seconde modalité est celle d'un universel impérial,
c'est-à-dire l'idée qu'il existe dans le monde un lieu
qui a vocation à résumer et régir tout le monde.
Là encore, tout sépare la guerre tribale des sociétés
sauvages, qui ne vise ni la destruction ni l'assimilation des adversaires,
et les guerres de conquête des premiers États-empires.
Avec l'État, écrit Marcel Gauchet, "la dimension
et l'horizon de l'universel font irruption dans le champ de l'expérience
humaine". L'empire apparaît ainsi comme la tentative, d'ailleurs
vouée à l'échec, d'incarner ici-bas le règne
céleste de l'au-delà.
Deux modalités de l'universel, c'est à l'évidence
une de trop ! L'histoire occidentale, après la chute de l'Empire
romain, sera marquée par leur affrontement : l'Église
contre l'Empire, le théologique contre le politique ; affrontement
qui sera arbitré par l'avènement de la monarchie nationale.
Quand les Lumières reprennent le dossier, si je puis dire, les
deux "universaux" incarnés sont assez mal en point.
L'Empire, comme on sait, n'est plus qu'une coquille vide – le
Saint Empire romain germanique – attestant s'il en était
encore besoin que cette idée a une fragilité essentielle,
proportionnelle à sa puissance : plus il grandit, plus il s'affaiblit.
De son côté, l'Église "catholique" a reçu
plusieurs coups de boutoir qui entament gravement sa prétention
à la gestion du monde. À l'intérieur, c'est le
protestantisme qui a installé le démon de la critique
et de la pluralité d'interprétations dans les dogmes les
mieux établis ; à l'extérieur c'est la découverte
de l'Amérique, qui a obligé à reconnaître
que des terres immenses, dominées par des empires gigantesques,
étaient restées indemnes de toute révélation.
L'universalité du message christique en avait pris un sacré
coup. Mais, au-delà de l'universel incarné, c'était
la conception de l'unité du monde qui était en péril.
Avec la révolution copernicienne et galiléenne, comme
l'écrit Ernst Cassirer, "le monde cesse d'être un
cosmos au sens d'un ordre visible dans son ensemble, directement accessible
à l'intuition. Espace et temps s'élargissent à
l'infini : on ne saurait plus les concevoir au moyen de cette figure
solide qu'avait possédée la cosmologie antique dans la
doctrine platonicienne des cinq corps réguliers ou dans l'univers
scalaire aristotélicien, ni venir à bout de leur grandeur
par des mesures et des nombres finis". Comment, dès lors,
penser l'universel dans un univers infini ?
La critique du péché originel
Le coup de grâce sera donné par les Lumières.
Non que les Lumières se définissent essentiellement contre
la religion : à l'athéisme d'un Diderot, il faut opposer
le déisme de Voltaire, le piétisme de Rousseau et toute
la tentative de l'Aufklärung de réconcilier raison
et révélation. Mais ce qui les caractérise en propre,
comme le remarque là encore Cassirer, c'est la critique du dogme
du péché originel : "L'idée de péché
originel, écrit Cassirer, est en effet la cible commune qui unit
dans leur lutte les diverses tendances de la pensée des Lumières.
Hume lutte aux côtés du déisme anglais, Rousseau
aux côtés de Voltaire : il semble que pour un temps, afin
d'abattre cet ennemi commun, il ne reste rien des différences
et des divergences." L'augustinisme, c'est-à-dire la doctrine
de la petitesse et de l'humiliation de l'homme vis-à-vis de Dieu,
fait place à un humanisme plus confiant en la dignité
humaine.
C'est ce dont, parmi d'autres, témoigne le magnifique texte de
Kant intitulé Conjectures sur le commencement de l'histoire
humaine (1786). Il s'agit d'une réinterprétation
humaniste de la Genèse en laquelle la chute devient une émancipation,
la faute un symbole de la liberté, et la fuite hors d'Éden
le signe de l'humanisation de l'humain. "De cette présentation,
conclut Kant après sa relecture, il résulte que la sortie
de l'homme hors du paradis […] n'a été rien d'autre
que le passage de l'état de primitivité d'une créature
purement animale à celui d'humanité, passage des lisières
où le tenait l'instinct à la direction qu'exerce la raison
; bref, de la tutelle de la nature à l'état de liberté."
Le "péché originel" marque ainsi l'avènement
de l'humanité et de son histoire. Comment y percevoir un défaut
?
Kant donnera à ce renversement son expression philosophique la
plus systématique, parachevant ainsi l'Aufklärung,
Avec lui, le rapport entre absolu divin et finitude humaine achève
de s'inverser. Alors que, dans le schéma théologique,
qui est encore celui de Descartes ou de Spinoza, l'absolu divin est
un universel donné au départ par rapport à quoi
le fini humain est relatif, dans la pensée éclairée,
c'est la finitude qui est à l'origine et au fondement, l'absolu
devenant une simple représentation du fini. Le fini devient absolu
et le divin devient relatif. Bouleversement phénoménal
qui entraîne avec lui l'idée d'universel : de fondement
qu'il était, l'universel devient désormais un horizon
à atteindre ; de divin, il se fait humain. L'universel, c'est
désormais ce qui vaut pour tous les hommes. Métamorphose
qui oblige à poser à nouveaux frais la question : "Qu'est-ce
que l'homme ?"

À cette question, il existait en effet avant les
Lumières grosso modo trois réponses disponibles.
La première relève de la vision traditionnelle : l'homme
se définit par son appartenance à une lignée, qu'elle
soit clan, tribu ou nation. Pris en ce sens, l'homme est d'abord et
avant tout un "fils de" ; c'est la filiation qui résume
son identité. La seconde définition correspondrait aux
grandes cosmologies antiques qui attribuent à l'homme une place
définie dans l'univers, limitrophe de l'animalité et de
la divinité : animal supérieur, rationnel et politique,
l'homme peut aussi, dit Aristote, "se rendre immortel autant qu'il
est possible" et espérer par sa sagesse accéder à
une quasi-divinité. Enfin, troisième réponse possible,
la définition théologique voit en l'homme essentiellement
une créature de Dieu : c'est le divin qui est le tenant et l'aboutissant
de l'humain.
La caractéristique commune de ces trois réponses est que
l'homme doit chercher ailleurs qu'en lui-même ce qui le définit
: dans un passé mythique, dans un ordre cosmique ou dans un au-delà
divin. Qu'arrive-t-il, comme c'est le cas à l'aube de la modernité,
quand la tradition est controversée, quand le cosmos se brouille
et quand le religieux est en guerre ? Il devient nécessaire,
pour tenter de sauver l'unité d'un monde qui se perd, de dégager
une définition "interne" de l'homme. C'est cette tentative
d'identifier une "nature humaine" qui débute avec l'école
du droit naturel moderne et que les Lumières vont achever. Pierre
Manent a trouvé les mots justes pour décrire le mouvement
: "Au commencement, le monde était informe et vide, sans
lois, ni arts, ni sciences, et l'esprit de l'homme flottait au-dessus
des ténèbres. Telles sont, en somme, les premières
paroles que l'homme se dit à lui-même lorsque, rejetant
la loi chrétienne comme la nature païenne, il décide
de ne recevoir son humanité que de lui-même, qu'il entreprend
d'être l'auteur de sa propre genèse."
"L'homme décide de ne recevoir son humanité que de
lui-même" : à vrai dire, cette décision désigne
davantage un problème qu'une solution, car, là encore,
plusieurs voies sont possibles :
Première option : penser que la nature de l'homme réside
dans sa nature, c'est-à-dire dans son corps. C'est la position
matérialiste, qui s'exprimera dans toute sa diversité,
depuis le Traité de la nature humaine de Hume (1739)
jusqu'au De l'homme d'Helvétius (1773), en passant par
L'Homme machine de La Mettrie (1748) et les ouvrages de Diderot…
La deuxième solution consiste à identifier l'essence de
l'homme dans sa liberté. Selon elle, l'humanité ne réside
ni dans une nature spécifique ni d'ailleurs dans une culture
particulière, mais dans la capacité qu'a l'homme de s'arracher
aux besoins naturels et aux déterminations de son histoire. C'est
la position de l'humanisme abstrait, qu'incarnent Rousseau et Kant.
Troisième option, enfin, où il s'agit de considérer
que l'essence de l'homme réside dans son individualité,
c'est-à-dire dans une liberté incarnée dans une
nature concrète, située hic et nunc. Ce sera
la position romantique, dont les germes se trouvent pourtant ancrés
dans le Siècle des lumières et, encore une fois, chez
Rousseau et Kant.
Ces trois définitions de l'humanité, dont, à dessein
je n'indique ici qu'une caractérisation minimale, vont, dans
la philosophie des Lumières, donner lieu à trois versions
de l'universel humain : l'universel général ou empirique,
l'universel abstrait ou formel, l'universel singulier ou individuel.
Entre ces trois versions, il y a eu et il y a encore débats et
polémiques. Toute la question est de savoir si leur articulation
est concevable.

Du point de vue de la nature, ce qui frappe c'est moins
l'identité que la diversité des hommes. Elle apparaît
d'ailleurs si incommensurable que l'idée d'humanité pourrait
sembler en cause. Pour la révéler, les Lumières
useront et abuseront d'un procédé littéraire :
le "décentrement du regard". Depuis les Lettres
persanes (1721) de Montesquieu, jusqu'au Micromégas
(1752) de Voltaire, en passant par les Voyages de Gulliver
(1726) de Jonathan Swift, tout est bon pour rappeler la relativité
des choses et des points de vue. Elle sera déclinée sur
tous les plans : cosmologique, politique, épistémologique,
moral. À l'aube des Lumières, Fontenelle l'inaugurera
dans ses Entretiens sur la pluralité des mondes (1686)
en inventant cette nouvelle forme du "merveilleux scientifique
et moderne" qu'est la science-fiction. Montesquieu l'appliquera
à l'examen des mœurs et des lois dans l'Esprit des Lois
(1748) en y repérant l'expression des contraintes naturelles.
Quant à Diderot, il montrera dans ses deux Lettres,
– Sur les aveugles (1749) et Sur les sourds et muets
(1751) – que toute modification dans les organes humains entraîne
immédiatement des changements spirituels qui ne concernent pas
seulement la manière de "voir le monde", mais aussi
les conceptions morales, esthétiques et religieuses.
Mais le spectacle de la diversité des hommes et de la relativité
des points de vue n'est pas le dernier mot : tous entendent saisir,
sous cette variété extrême, des lois et des principes
d'intelligibilité. La confiance en l'unité de la raison
et de l'humanité va de pair avec la reconnaissance de la diversité
de ses manifestations. Même David Hume, pourtant le plus sceptique
des relativistes, ne renonce pas à l'idée de cette généralité.
Il y voit simplement le résultat d'une similitude matérielle,
comme le montrent ses analyses sur l'art.
Certes, affirme-t-il dans le Sceptique, un Écossais
ne saurait goûter la musique italienne puisque "beauté
et valeur sont purement relatives et dépendent d'un sentiment
agréable produit par un objet dans un esprit particulier, conformément
à la constitution et à la structure propres de cet esprit"
; mais force lui est aussi de reconnaître qu'il existe des consensus
esthétiques qui viennent transcender les différences de
lieu et de temps : "Le même Homère, admet-il, qui
plaisait à Athènes et à Rome il y a deux mille
ans, est encore admiré à Paris et à Londres. Tous
les changements de climat, de gouvernement, de religion et de langage
ne sont point parvenus à obscurcir sa gloire." Sur quoi
repose cet accord universel ? Sur rien d'autre, répond Hume,
que la nature humaine, c'est-à-dire le fait que les hommes sont
constitués à peu près de la même manière.
Si nous jugeons de manière identique, c'est que nous sommes faits
de manière identique.
Telle est la première idée d'universel produite par les
Lumières : il existe un universel de fait qui relève
du constat que tous les hommes, en dépit de leurs différences,
ont une constitution similaire. L'universel ne serait donc qu'un effet
de cette similitude qu'il ne saurait être question d'hypostasier
ou d'idolâtrer.

Cette similitude physique (ou génétique,
neurologique…) épuise-t-elle l'idée d'universel
? Notons d'emblée une difficulté d'en rester là
: si l'universel est seulement un fait général, on voit
mal en quoi il devrait être une valeur ou une norme, a fortiori
faire l'objet d'une déclaration des droits. L'universel devrait
être constaté et non proclamé, visé ou espéré.
On ne voit pas davantage pourquoi il faudrait le défendre ou
le promouvoir. Le réel n'a guère besoin d'être défendu.
C'est ce pourquoi il semble que l'universel humain ne se réduise
pas à une similitude de constitution ni d'ailleurs à l'orgueil
démesuré d'une particularité mégalomane.
Par où l'on rejoint la seconde définition moderne de l'homme,
dont on trouve chez Rousseau la formulation la plus grandiose : l'homme
n'est pas seulement une nature ou un animal spécifique (par exemple,
rationnel), mais il se distingue du règne animal par sa liberté.
De cette liberté, chacun a une sorte d'évidence immédiate
quand il "se reconnaît libre d'acquiescer ou de résister"
aux injonctions de la nature. Mais, après tout, ce sentiment
– cet "article de foi", dira, dans l'Émile
(1762), le vicaire savoyard – pourrait fort bien être illusoire.
Aussi Rousseau complète-t-il ce premier argument subjectif par
l'observation objective de ce qu'il est le premier à nommer la
"perfectibilité" de l'homme. Par là il entend
la capacité qu'a l'homme de s'arracher aux instincts et de faire
parler la volonté lorsque la "nature se tait". Cette
capacité se lit dans la réalité tant au plan individuel
que collectif : seul l'homme peut et doit être éduqué
; seule l'humanité possède une histoire qui ne se borne
pas à l'évolution biologique. Or, et c'est tout le problème,
ni l'éducation ni l'histoire ne se réduisent à
un code ou un programme qui se dérouleraient mécaniquement
: "Au lieu qu'un animal, écrit Rousseau, est au bout de
quelques mois ce qu'il sera toute sa vie, et son espèce au bout
de mille ans ce qu'elle était la première année
de ces mille ans", l'homme est la seule créature à
pouvoir "se perfectionner". Ce qui ne veut pas dire qu'il
le fasse : bien au contraire, la plupart du temps, l'homme fait un mauvais
usage de cette liberté essentielle et n'use de sa perfectibilité
que pour se pervertir. Mais que ce soit pour le pire ou pour le meilleur,
l'homme a vocation à se "transcender", c'est-à-dire
à sortir de soi et à s'ouvrir à autrui. C'est une
telle conception anthropologique qui fonde l'universalisme abstrait.
Si l'homme mérite le respect, c'est abstraction faite
de tous ses enracinements particuliers, naturels ou culturels. Quels
que soient son sexe, son âge, sa race, son physique, sa langue,
sa culture… l'homme possède une valeur et détient
des droits. C'est parce qu'il y a une idée universelle d'humanité
qui dépasse tous ces ancrages ou enracinements particuliers qu'une
Déclaration universelle des droits de l'homme peut avoir un sens.
Mais cet universel abstrait n'est pas encore le dernier mot des Lumières
sur la question. Il définit un cadre juridique formel qui sur
le plan éthique correspondrait à la morale kantienne ou
au mérite républicain. L'universalisme ou l'humanisme
abstrait (on comprend pourquoi les deux termes peuvent être identifiés
l'un à l'autre) indique les conditions minimales de la vie humaine,
non la signification que nous pouvons donner à cette humanité.

Comment l'universel vient à l'esprit ? Cette question
passionne la philosophie depuis au moins la grande querelle médiévale
des universaux. Les idées générales sont-elles
dans les choses mêmes (réalisme), dans les manières
de parler (nominalisme) ou dans les idées de l'homme (conceptualisme)
? L'affrontement de ces trois camps a animé toute la pensée
scolastique et une partie de la pensée classique. Dans l'Émile,
Rousseau entreprend à son tour une généalogie de
l'idée d'universel, mais elle prend chez lui la forme inédite
d'une réflexion éducative : comment l'enfant, naturellement
égocentrique, borné à "l'amour de soi",
va-t-il s'ouvrir progressivement à autrui et accéder à
l'idée d'humanité ?
La réponse de Rousseau est très subtile et aura une très
grande postérité. Elle décrit le parcours éducatif
comme un arrachement à soi qui pourtant construit le moi. C'est
d'abord la pitié, cette sympathie naturelle pour la souffrance
d'autrui, qui fait sortir l'enfant de lui-même. Elle est la source
de toute morale. Mais elle ne l'est pas encore. Pour que "l'ordre
moral" émerge de l'égoïsme puéril, il
faut que l'autre devienne central. Ce qui arrive avec le "feu de
l'adolescence". C'est l'énergie sexuelle de la puberté
qui va permettre de "jeter dans le cœur d'un jeune adolescent
les premières semences de l'humanité". Il faudra
certes la faire patienter le temps qu'elle se cultive et se sublime.
Ignorante de son véritable objet, elle fera alors feu de tout
bois : ce sera la découverte de l'amitié, l'apprentissage
de la société, l'entrée dans le monde de la culture…
jusqu'à la quête de Dieu.
Dans l'Émile, tout cet apprentissage converge vers la
célèbre Profession de foi du vicaire savoyard,
qui représente pour l'élève de Rousseau sa "classe
de philosophie". C'est le moment d'examiner les grandes questions
de l'origine du monde, de l'existence de Dieu et du sens de la vie.
Amour sublime de l'humanité, goût pour les idées
générales, aspiration à changer le monde : l'adolescence
est, par excellence, l'âge de l'universel abstrait ; étape
indispensable en ce qu'elle permet, à travers le dépouillement
des savoirs hérités et le dépassement des préjugés,
à la liberté de se construire.
Mais ce n'est pas là le terme du parcours. Déjà
le vicaire invite Émile à faire cette quête en pleine
sincérité. La vérité ne suffit pas, dit
en substance Rousseau, il faut être authentique. Et c'est là
une des choses les plus difficiles à atteindre, car cette sincérité
ou authenticité n'a rien à voir avec le simple culte du
moi. Kant, en bon disciple de Rousseau sur ce point, l'a parfaitement
formulé dans un célèbre passage de la Critique
de la faculté de juger. Comment produire un sens commun,
se demande Kant, quand il n'y a au départ que différences
et désaccords ? La première condition ou maxime est de
"penser par soi-même", c'est-à-dire de se débarrasser
de ces formes de paresse que sont le préjugé et la superstition.
Refuser cette pensée passive qui se laisse guider par autrui,
telle est pour Kant la définition la plus profonde des Lumières.
Il l'avait déjà proclamé dans sa fameuse réponse
à la question "Qu'est-ce que l'Aufklärung ?"
(1784) : "Sapere aude, aie le courage de te servir de
ton entendement, telle est la devise de l'Aufklärung."
Mais cette condition nécessaire, n'est pas suffisante. Parvenir
à un consensus suppose en outre de "penser en se mettant
à la place de tout autre". Il s'agit par là de "s'élever
au-dessus des conditions subjectives et particulières" de
son point de vue "à l'intérieur desquelles tant d'autres
sont comme enfermés, et à réfléchir sur
son propre jugement d'un point de vue universel". Cette
seconde étape, que Kant nomme la "pensée élargie",
correspond exactement à l'universel abstrait, puisqu'il faut
faire ici abstraction de son opinion première pour entendre
les arguments d'autrui. La troisième et ultime maxime est, de
l'aveu même de Kant, la plus difficile à réaliser
; il s'agit de la pensée conséquente, "toujours penser
en accord avec soi-même" ; elle est la synthèse des
deux premières. Rousseau l'avait admirablement définie
dans ses Rêveries : "Je connais, dira Rousseau dans
ses Rêveries, bien des gens qui philosophent mieux que
moi, mais leur philosophie leur est pour ainsi dire étrangère."
Si l'on s'arrêtait à la première maxime, il n'y
aurait qu'une critique sans contenu ; si l'on en restait à la
seconde, il n'y aurait qu'un inventaire des réponses disponibles.
Seule la troisième étape permet d'espérer un contenu
susceptible de faire sens commun. Bref, l'universel abstrait
risque de divaguer et de délirer s'il ne prend pas pied dans
une expérience vécue singulière de la liberté
et de la finitude humaines. Après le goût adolescent pour
l'abstraction et les idées générales, il faut renouer
avec la vie réelle sans rien perdre de cet acquis. La finalité
de l'éducation est certes d'arracher l'élève à
sa condition initiale, mais aussi de le faire devenir quelqu'un.
C'est la raison pour laquelle l'éducation d'Émile ne se
termine pas avec la philosophie du vicaire. Une philosophie, aussi sincère
soit-elle, ne saurait être le dernier mot de la vie : elle cherche
la sagesse ; elle ne l'est pas encore. Ce que ne dit pas le vicaire,
et qu'Émile va découvrir (grâce à Rousseau),
c'est que la vérité de la sagesse, c'est l'amour. L'amour
concret, vécu et partagé, qui représente l'ultime
universel humain. Par-delà l'aspiration à la vérité,
au-dessus même de la morale, l'amour est l'unique perspective
pour l'homme de réaliser son "frêle bonheur".
Expérience on ne peut plus banale et ordinaire, mais pourtant
toujours unique et miraculeuse.

L'amour, ultime universel humain
L'amour représente, en fin de compte, le modèle de cet
universel du troisième type, synthèse de l'universel abstrait
et de la particularité naturelle, dont Rousseau léguera
l'idée au romantisme. Dans cette perspective, on le voit, il
n'y aurait pas rupture mais continuité et approfondissement entre
ces Lumières et le romantisme. Celui-ci déploiera toutes
les dimensions de cette idée à partir de considérations
sur l'esthétique, qui, mieux que la science et la morale sans
doute, est propice à dire l'amour. Le véritable universel
– sorte de sacré à visage humain – ne se trouve
nulle part ailleurs que dans le vécu le plus singulier. Le génie
est celui qui, à partir de sa nature propre et de son idiome,
parvient à produire une œuvre qui résonne et "parle"
pour l'humanité tout entière. On peut à partir
de là considérer le génie personnel, le génie
d'un peuple (Volksgeist) ou le génie d'un âge
spirituel (génie du christianisme) : autant de traces sensibles
de l'universel humain.
Que l'universel ne soit vraiment que dans l'individuel, n'est-ce pas,
à nouveau, courir le risque de l'impérialisme ? Si cette
individualité se présente comme un "guide génial",
comme une "nation supérieure" ou comme une "civilisation
véridique" n'est-ce pas offrir derechef les armes à
une domination et à une oppression sans limites ? De fait la
conception romantique de la nation a pu déboucher sur le nationalisme
et produire quelques dégâts. Mais cette dérive relève
de la trahison plutôt que de l'effet pervers. Elle dessine même
la limite entre ce qui relève de la postérité des
Lumières et ce qui la refuse. L'impérialisme se définit
comme un particulier qui tente de s'imposer comme l'universel ; l'universel
singulier se définit comme une individualité – quelle
qu'elle soit : œuvre d'art, personnalité, moment historique…
– qui incarne, ne serait-ce que fugacement, l'humanité
dans son ensemble. La différence est subtile, mais elle est capitale.

Trois définitions de l'homme ; trois conceptions
de l'universel humain ; entre elles, des conflits et des fronts : matérialisme
contre humanisme, Lumières contre romantisme ; Lumières
contre Lumières… Comme toute querelle produit ses fanatiques
et ses dogmatiques, il y eut donc aussi des Lumières dogmatiques.
Est-il cependant impossible de penser, comme Rousseau, entre autres,
nous y invite, que la vérité des Lumières se niche
dans la diversité, voire dans l'articulation de ces trois idées
? La première conception, l'universel empirique, a une vertu
critique incontestable ; elle suspecte que nos accords et nos aspirations
ne sont pas aussi purs et désintéressés que nous
le prétendons : salutaire méfiance. La seconde conception,
l'universel abstrait, permet d'installer les conditions minimales de
la coexistence pacifique d'individus différents : bénéfique
fondement. La troisième idée, l'universel singulier, va
plus loin ; elle esquisse un dessein pour une vie humaine, celui de
"devenir soi-même" sans renoncer à autrui : difficile
idéal. De l'une à l'autre de ces idées, le fil
est ténu, mais il nous indique au moins qu'à l'âge
de l'individualisme, l'impérialisme n'est pas l'unique horizon
de l'universalité. Et c'est aux Lumières que nous devons
ce mince espoir.
