L'âge de la mondialisation

Luc Ferry

 
Depuis la naissance des mouvements "anti" puis "alter" mondialistes, la mondialisation fait l'objet d'une diversité de critiques sans cesse croissante. On lui reproche, dans le désordre et sans chercher ici l'exhaustivité, de détruire les emplois, de provoquer des délocalisations, de favoriser la désindustrialisation de nos pays, d'augmenter la compétition entre les nations au profit des plus forts, de creuser les inégalités entre riches et pauvres, Nord et Sud, de détruire les traditions locales, les identités culturelles, la biodiversité, de déraciner les individus, d'être le paravent d'une américanisation du monde, de trahir les promesses de la démocratie – j'en passe sans doute et de pires encore… Nombre de ces critiques reposent sur des modèles politiques si décrédibilisés qu'elles ne parviennent pas à dépasser le stade de la protestation vide. Mais l'une d'entre elles à tout le moins, celle qui touche la "dépossession démocratique", va plus loin. Elle marque toute la distance qui nous sépare aujourd'hui du temps des Lumières et mérite à ce titre qu'on s'y arrête.
Lequeu : Projet d'assemblée locale

Le cours du monde hors contrôle démocratique

Comme le proclamaient les révolutionnaires français avec Rabaud Saint-Étienne, "notre histoire n'est pas notre code". Pour le dire simplement, aux origines de l'idée démocratique, au temps des Lumières, justement, il y avait la conviction que les hommes allaient – enfin ! – écrire ensemble leur destin. Ce qui impliquait bien entendu dans l'esprit des pères fondateurs un minimum de contrôle sur le cours du monde. Or ce qui caractérise la plupart des phénomènes qu'on regroupe sous le nom de mondialisation – qu'il s'agisse des délocalisations, des marchés financiers ou encore de l'Internet, par exemple – c'est qu'ils échappent chaque jour davantage à toute espèce d'emprise de la part de quelque entité démocratique que ce soit – individus, peuples, nations, États, institutions élues ou représentatives. On cherche bien à mettre en place des instances de régulation, mais elles ne sont ni assez démocratiques ni suffisamment efficaces pour être crédibles face à un cours du monde qui évolue hors de toute maîtrise à une vitesse chaque jour accélérée. Bref, nous sommes sortis des Lumières en ce sens précis que la raison instrumentale a pris le pas sur la raison objective au point qu'on a peine à imaginer par quel miracle et sous quelle forme cette dernière pourrait faire retour. Si nous voulons encore nous référer aux Lumières, il ne faut point prétendre faire retour vers elles, mais bien les réinventer – car s'imaginer qu'une quelconque "restauration" de la République, l'Aufklärung ou toute autre abstraction de cet ordre pourrait suffire relève de la plus pure naïveté.
Gautier-Dagoty : Écorché vu de dos

Lisbone abysmée

La science moderne à l'origine de la "globalisation"

Mais, avant même de s'aventurer sur ce chemin, il faut prendre la mesure exacte de l'écart abyssal qui sépare l'ère de la mondialisation de celle des Lumières. Incontestablement, les premières esquisses de la "globalisation" apparaissent aux XVIe et XVIIe siècles avec la naissance de la science moderne. Cette dernière constitue en effet le premier discours fondé sur la certitude d'avoir une vocation universelle, de posséder une valeur intangible en tout temps et en tout lieu, quelles que soient les civilisations et les cultures auxquelles il s'adresse. Avec le cartésianisme, notamment, on assiste à l'émergence d'un projet de domination de la terre, de maîtrise totale du monde par l'espèce humaine. Selon la fameuse formule de Descartes, la connaissance scientifique va être désormais chargée de fournir à l'homme les moyens de se rendre enfin "comme maître et possesseur de la nature". Cependant, dans le rationalisme des XVIIe et XVIIIe siècles, le projet d'une maîtrise scientifique de l'univers naturel, puis social, possède encore une visée émancipatrice, soumis qu'il demeure en son principe à la réalisation de certaines finalités. S'il s'agit de dominer l'univers, ce n'est point par pure fascination pour notre propre puissance. Il ne s'agit pas de dominer pour dominer, de maîtriser pour le plaisir de maîtriser, mais bien de parvenir à certains objectifs supérieurs et extérieurs à la puissance elle-même : la liberté et le bonheur. De là les deux credo les plus fondamentaux du Siècle des lumières. La première conviction qui anime au plus profond les philosophes, c'est que la science va nous permettre d'émanciper l'humanité des chaînes de la superstition et de l'obscurantisme. D'où leur critique de la religion et, plus généralement, de toutes les formes d'arguments d'autorité, par laquelle se prépare en pensée la grande révolution. La seconde, c'est que cette maîtrise du monde va nous permettre, comme on le voit dans les réactions des philosophes au tremblement de terre de Lisbonne, de nous libérer des servitudes naturelles pour les retourner à notre profit. C'est ici la notion de bonheur, dont on a pu dire qu'elle était alors une "idée neuve en Europe", qui fait elle aussi son entrée en scène. Et c'est par rapport à ces deux finalités, la liberté et le bonheur, qui à elles deux définissent le cœur de l'idée de progrès, que le développement des sciences apparaît comme le vecteur d'une autre avancée : celle de la civilisation.
Expérience sur l'électricité naturelle

Une volonté de puissance définalisée

Pour que notre vision du monde devienne pleinement technicienne, pour que la raison instrumentale, laquelle ne regarde qu'aux moyens, prenne enfin le pas sur celle qui fixe des objectifs, il faut donc un pas supplémentaire. Il faut que la volonté cesse de viser des fins extérieures à elle pour se prendre pour ainsi dire elle-même comme objet. C'est là, selon Heidegger, ce qui advient dans l'histoire de la pensée avec la doctrine nietzschéenne de la "volonté de puissance", et dans la réalité avec l'avènement d'un monde de la technique où le "progrès" est étrangement devenu un processus automatique et définalisé. Dans l'univers technicien – c'est-à-dire désormais dans l'univers tout entier puisque le phénomène de la technique est l'essence même de la mondialisation – le projet de maîtriser le réel cesse d'être moyen pour réaliser des objectifs supérieurs, mais il devient une fin en soi.
Voici donc l'essentiel : au sein de l'univers de la compétition mondialisée, il ne s'agit plus de dominer la nature ou la société pour être plus libre et plus heureux, mais de maîtriser pour maîtriser, de dominer pour dominer. Pourquoi ? Pour rien justement, ou plutôt parce qu'il est tout simplement impossible de faire autrement étant donné la nature de la concurrence internationale. Le nouvel impératif catégorique, l'obligation absolue, c'est de progresser ou de périr. De là, au sein des entreprises, mais aussi des laboratoires scientifiques, des centres de recherche, des organes de presse ou des partis politiques, la nécessité de se comparer sans cesse aux autres, d'augmenter la productivité. Il devient vital dans ce contexte de développer les connaissances et surtout leurs applications à l'industrie, à l'économie, bref, à la consommation. Une entreprise qui ne progresse pas est une entreprise vouée à la mort. De là le formidable et incessant développement d'une "technoscience" rivée à l'essor économique et largement financée par lui. De là aussi le fait que l'augmentation de la puissance des hommes sur le monde est devenue un processus automatique qui nous dépasse de toute part, produit qu'il est par la nécessité de la compétition et, par là même, définalisé : à la limite, plus personne ne sait où nous mène le cours du monde et nul ne peut prétendre aujourd'hui le contrôler. Pour prendre une métaphore banale mais parlante : comme une bicyclette doit avancer pour ne pas chuter, ou un gyroscope tourner pour rester sur son axe, il nous faut "progresser", mais ce progrès mécanique ne peut plus être situé au sein d'un projet plus vaste, intégré dans un grand dessein. Rien ne permet non plus de garantir qu'il va dans le bon sens. Telle est la différence ultime qui nous sépare des Lumières : nul ne peut plus raisonnablement être certain que cette évolution nous conduise infailliblement vers le mieux. Aussi l'idéal des Lumières fait-il place aujourd'hui à une inquiétude diffuse et multiforme, toujours prête à se cristalliser sur telle ou telle menace particulière. De l'effet de serre en passant par la vitesse, le tabac, l'alcool ou les délocalisations, tout peut ainsi devenir objet de peur et le fameux optimisme des philosophes du XVIIIe siècle fait place à un pessimisme généralisé. Ce ne sont plus des droits de l'homme que nous rêvons d'inscrire dans une constitution, mais un principe de précaution dont le principal ennemi est l'optimisme scientifique.
Londres, The Royal Exchange

La logique de l'audimat

Le type idéal du monde de la technique comporte donc au moins trois traits essentiels : le cours des choses est définalisé, dénué d'objectif autre que la seule logique de la volonté de puissance ; il n'est conduit et a fortiori maîtrisé par personne ; anonyme et international, il échappe aux cadres de la politique traditionnelle des États-nations et, tout particulièrement, à l'idée républicaine telle que l'héritage de la Révolution française l'a formée. Il est comme tel susceptible de recevoir de nombreuses incarnations en apparence pourtant très différentes. Il décrit aussi bien, pour me borner à deux ou trois exemples particulièrement significatifs, le flux des marchés financiers que le phénomène des délocalisations. Il s'applique à merveille à tout ce qui relève de la logique de l'audimat : il s'agit en l'occurrence d'une figure inédite de la démagogie classique qui ne vise plus seulement à séduire à tout prix un public pour en tirer un bénéfice a priori identifiable, mais qui cherche à accroître la performance comme telle. L'animateur de télévision qui, en prime time sur une grande chaîne, ne réunit pas le nombre de parts de marché requis voit son émission disparaître le soir même – comme le chef d'entreprise qui n'obtient pas les résultats escomptés en bourse se trouve automatiquement fragilisé. La structure peut se décliner dans tous les sens et pratiquement dans toutes les sphères de la société : elle vaut pour le politique dans sa relation aux électeurs ou aux sondages, comme pour le journaliste ou l'écrivain professionnel avec ses lecteurs. Nul n'y échappe tout à fait, et le vague discours moralisateur – "déontologique" – qui prétend dépasser ou même seulement amadouer cette logique au nom d'une prétendue "exigence éthique" est indissolublement sympathique et risible comparé à l'ampleur du défi. Car la logique de l'audimat généralisé s'insinue dans les moindres replis de l'inconscient collectif ou individuel – au point que les plus vigoureux critiques du "système" vivent le plus souvent, et parfois pas si mal, de sa seule dénonciation.
L'invincible raison, la douce Égalité

Réinventer la raison objective

Quelle leçon tirer d'une telle analyse ? J'en aperçois au moins deux, qui impliquent bel et bien une réinvention des Lumières.
La première, sans doute, c'est l'urgence de "reprendre la main", de tenter si possible de "maîtriser la maîtrise". Il faut réinventer la raison objective pour faire pièce à la raison instrumentale. De là mon opposition maintenue à la logique de la "déconstruction". Vingt ans après La Pensée 68, je persiste et signe : ce qui menace aujourd'hui d'anéantissement tout ce à quoi nous pouvons être légitimement attachés – la liberté, la pluralité des êtres et des cultures, le respect absolu des personnes –, ce n'est pas le trop-plein de subjectivité et de sens, le projet de maîtrise ou la prescription de finalités à la politique et à l'histoire, mais bel et bien leur éclipse totale dans un procès sans sujet dont l'absence absolue de sens et de finalité s'identifie à l'accumulation du capital. D'où l'importance aujourd'hui plus que jamais d'un humanisme non métaphysique si nous voulons éviter les retours en arrière autant que les impasses dramatiques d'une déconstruction qui apparaît désormais pour ce qu'elle est : une des superstructures de l'individualisme démocratique ou, cela revient au fond au même, du capital. La lutte contre l'obscurantisme, pour changer de cible, reste à mes yeux plus cruciale que jamais. Ce n'est pas du fait que nos politiques feraient preuve d'un trop-plein de grands desseins, fussent-ils "métaphysiques", que nous souffrons, mais de leur dramatique absence sous l'emprise croissante de la raison instrumentale. D'où l'urgence – impératif des Lumières s'il en fut – de redonner un contenu à une raison objective qui soit en phase avec l'idéal démocratique. De ce point de vue, le projet de l'égalité reste à mes yeux plus légitime et plus urgent que jamais et ce n'est pas parce que nombre de politiques, toutes tendances confondues, semblent l'avoir déserté qu'il faut le croire accompli. Il n'en est rien et il doit au contraire être réabordé dans des termes, sinon inédits, du moins renouvelés.
Lecture du journal par les politiques de la Petite Provence au jardin des Thuilleries

Éclairer l'opinion publique

Ensuite : si l'opinion publique est le nouveau tyran, autant qu'il soit le plus éclairé possible. Le point est plus essentiel, si possible, que le premier. Car la structure de l'audimat, comme on l'aura peut-être compris déjà d'après ce qui précède, ne se borne pas à être un simple "travers" de la société médiatique. Elle n'est pas un défaut d'un secteur particulier de la société qui serait celui de l'audiovisuel, voire, au sens large, de la presse, mais elle est bel et bien la structure la plus intime du réel mondialisé. Elle tend à valoir pour tous ceux qui ont un lien quelconque avec un public et toute la difficulté tient au fait que nous ne pouvons pas nous en abstraire aussi simplement que le point de vue de la seule morale nous le donne à croire. En vérité, il n'y a plus d'Ailleurs radical, d'autre politique qui pourrait définir une alternative à l'univers libéral – et de ce point de vue les altermondialistes s'égarent, comme ils se trompent lorsqu'ils s'imaginent que quelques puissants (les "deux cents familles" ?) tirent les ficelles en cachette. Ce serait, à vrai dire, une bonne nouvelle car nous pourrions tenir les responsables de "l'aliénation". Le malheur est que cette vision paranoïaque est fausse ou, pour mieux dire, délirante. Il y a d'autant moins d'autre politique que ce "procès sans sujet" qu'est la mondialisation possède aussi de nombreux effets positifs. On n'en finirait pas d'énumérer les bienfaits liés à l'ouverture du monde. Loin d'accroître la misère générale, elle profite aussi aux plus faibles, les retombées médicales et sanitaires des progrès de la technique sont incontestables et l'universalisation des médias permet de moins en moins aux tyrans de martyriser "leurs" peuples en silence. Il faut donc y insister : c'est bien une "dépossession démocratique" que nous vivons. La formule doit s'entendre aux deux sens du terme : perte de démocratie en ce que l'emprise des hommes sur le cours du monde s'amenuise ; mais aussi dépossession par la démocratie puisque les processus qui relèvent de la mondialisation sont liés à la liberté sans cesse grandissante de tous les secteurs d'activité industrielle ou intellectuelle.

Voilà pourquoi il faut tout à la fois reconstruire la raison objective – les "grands desseins", comme on disait naguère encore – à partir du cœur de l'idée démocratique, qui est l'égalité. Voilà pourquoi aussi, puisque la démocratie ne saurait se construire sans le peuple ou contre lui, il faut que l'opinion publique soit éclairée pour que le nouveau despote relayé par la logique de l'audimat le soit lui aussi autant qu'il est possible. Réinventer les Lumières, c'est d'abord légitimer cette double ambition, mais plus encore peut-être, c'est lui donner les modalités pratiques qui lui conviendraient. En quoi philosophie et politique me semblent plus que jamais inséparables.
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