L’Occident et le monde
Jean-Claude Guillebaud

Aucune réflexion sur les lumières et les
droits de l’homme ne peut échapper à cette question
préalable : et si ces fameux droits de l’homme exprimaient
finalement une vision très occidentale du monde ? Et si leur
défense à tout crin correspondait à un paternalisme
planétaire, à un néo-racisme culturel, bien commode
pour asseoir la supériorité commerciale et militaire de
l’Occident ? Et si chez nous, dans nos propres pays, la défense
de ces mêmes valeurs dissimulait un ostracisme culturel inavoué
à l’endroit des immigrés porteurs de traditions
différentes ?
C’est comme cela, en face, que nous sommes aujourd’hui conviés
à regarder cette question. Au fond, c’est celle –
immense et redoutable – de l’universel. Depuis les Lumières,
elle hante l’histoire du monde. C’est une question maudite.
Elle alimente quiproquos et malentendus. Elle brouille les catégories,
subvertit les positions politiques ou religieuses, fait dorénavant
lever fantasmes et intolérances. Elle nourrit également
des symétries simplificatrices : l’universel opposé
au particulier, l’aspiration au même congédiant la
singularité, l’internationalisme planétaire substitué
au chauvinisme identitaire, l’aventure de l’esprit contre
l’enracinement naturaliste, la morale mondiale – et bientôt
le droit mondial – contre la pluralité des valeurs, etc.
Derrière ces dualismes querelleurs, la même question se
trouve bel et bien posée. Elle peut être formulée
en peu de mots : pouvons-nous trouver dans l’héritage des
Lumières un principe d’humanité, quelques valeurs
d’essence supérieure capables de transcender les différences
de race, de culture ou d’expérience historique pour définir
notre commune humanité ? Ces valeurs doivent-elles l’emporter
sur les coutumes locales et les traditions particulières ?
C’est avec loyauté et mesure que les héritiers des
Lumières que nous sommes doivent répondre à cette
interrogation majeure. On pourrait même ajouter : avec modestie.
En effet, il s’agit d’éviter deux erreurs qui sont
exactement symétriques. La première, c’est ce qu’on
pourrait appeler l’arrogance occidentale ; une démarche
néocolonialiste (consciente ou pas) consistant à juger
de haut – et avec une pointe de dédain – les cultures
particulières. Mais l’erreur symétrique, fût-elle
bien intentionnée, ne l’est pas davantage. Comme on le
sait, c’est celle du relativisme intégral qui, dans le
souci d’exalter la diversité culturelle du monde, la légitimité
des cultures différentes, en vient à récuser le
concept d’universel. Et donc, à miner les droits de l’homme
eux-mêmes. Ce "politiquement correct" consistant à
dire que toutes les cultures se valent et que chaque peuple défend
légitimement ses valeurs a fait bien des ravages dans les années
1960 et 1970, dans la mesure où il pouvait conduire à
légitimer les pires tyrannies (que l’on songe au maoïsme
ébloui… et aveugle de certains intellectuels occidentaux).
Il faut donc, à tout prix, dépasser ce dualisme sans issue
qui oppose l’universel au particulier.
Certes, une partie importante de ces valeurs sont nées dans un
canton du monde, celui de la Méditerranée de l’Antiquité
tardive ou de l’Europe médiévale, des philosophes
européens du XVIIIe siècle, mais
voilà bien longtemps qu’elles n’appartiennent plus
exclusivement à l’Occident. Ce dernier n’en est d’ailleurs
pas toujours le meilleur serviteur. Tant s’en faut. Pire encore,
il les a souvent dévoyées ou instrumentalisées.
Quand l’armée française torturait en Algérie
ou massacrait à Madagascar, il est évident que ces valeurs,
au sens ontologique du terme, ne se trouvaient pas dans le camp de l’Occident.
C’est en pensant à ces trahisons par l’Occident de
ses propres valeurs qu’on peut essayer de répondre à
une question obsédante. Celle que le philosophe Cornelius Castoriadis
posait en ces termes : pourquoi nos sociétés riches et
libres sont-elles devenues incapables d’exercer durablement une
influence émancipatrice sur le reste du monde ? Pourquoi la modernité
dont nous sommes les messagers se trouve-t-elle si souvent récusée
– ou combattue – un peu partout sur la planète ?
Autrement dit, qu’est-ce qui ne fonctionne décidément
plus dans nos rapports avec les "hommes de bonne volonté"
de l’hémisphère sud ? Les hommes et les femmes du
dehors seraient-ils collectivement frappés de sottise ? Masochistes ? Ignorants ?
Bien sûr que non. Hormis les terroristes ou les intégristes,
des millions d’hommes et de femmes à travers le monde nous
reprochent non point nos valeurs, mais d’y être si souvent
infidèles. Les valeurs, elles, sont bien perçues par eux
comme ontologiquement universelles. Ajoutons qu’elles ont d’ailleurs
été officiellement reconnues par tous les pays qui ont
signé la Déclaration universelle des droits de l’homme
en 1948. À l’époque, les initiateurs de cette Déclaration
– dont René Cassin – ont bien veillé à
ce que des philosophes non-occidentaux participent à son élaboration.
Aujourd’hui, on est fondé à dire que ces valeurs
ne sont plus "occidentales", mais qu’elles concernent
tout aussi bien un jeune étudiant de Hong-Kong ou de Canton,
un jeune Africain de Côte d’Ivoire…
Contre les dogmatismes et les intolérances contemporaines, nous
devons comprendre enfin que c’est la singularité elle-même
qui nous ouvre à l’universel. À condition qu’elle
ne soit ni close, ni violentée, ni assignée. Nous avons
autant besoin d’appartenance que de liberté ; cette appartenance
peut désormais être multiple, elle n’en est pas moins
nécessaire. Comme demeure nécessaire le souci d’échapper
à sa finitude, d’échapper surtout à cette
barbarie obtuse qui ne sait désigner l’autre, l’ailleurs,
que comme des périls. "L’universel, c’est le
local moins les murs", disait magnifiquement l’écrivain
portugais Miguel Torga, en 1954. On pense aussi à cette douce
et forte réflexion de la philosophe Simone Weil, à propos
justement de l’universel et du particulier. "C’est
un devoir pour chaque homme de se déraciner [pour accéder
à l’universel], écrivait-elle, mais c’est
toujours un crime de déraciner l’autre."
Dans les faits cependant, à l’orée de ce nouveau
millénaire, deux phénomènes culturels, en apparence
contradictoires, dominent la scène mondiale. D’abord une
fascination générale pour la modernité occidentale,
fondée sur la démocratie, l’économie de marché
et le consumérisme. Partout, de Pékin à Hanoï,
Mexico ou Lagos, l’abondance, la liberté individuelle et
la consommation effrénée suscitent attirance et volonté
d’imitation. Le capitalisme séduit, la modernité
éblouit et provoque la convoitise. Dans le même temps cependant,
des refus se manifestent. Parfois par la violence et un retour confus
vers l’archaïsme ou la tradition. Ce qui est dénoncé
alors, ce n’est pas seulement les insuffisances du modèle
culturel et social que nous incarnons – inégalités,
dureté sociale, atomisation individuelle, capacité destructrice
–, c’est aussi un "impérialisme" d’un
type nouveau, fondé sur une étrange sûreté
de soi. Comme si l’Occident se trouvait en quelque sorte prisonnier
de sa victoire sur son rival de l’Est. C’est cette immense
contradiction qu’il s’agit d’interroger.

Un vainqueur sans rival
Il est vrai qu’une arrogance têtue a surgi tout armée
de l’effondrement inattendu du communisme. Comme si l’Occident
victorieux, en bonne conscience, se sentait à nouveau dépositaire
du destin planétaire, comptable et artisan de l’émancipation
universelle, avant-garde assermentée du mondialisme en marche.
Campé face aux replis culturels de l’Arabie ou de l’Asie
mineure, dressé contre les frilosités nationales de l’Est
ou les rémanences du religieux, l’Occident se comporte
comme s’il refoulait désormais son propre désarroi,
ignorait le vide dont il se sait porteur.
Il faut sans doute remonter assez loin dans le temps (début du
siècle ? Exposition universelle ?) pour retrouver un triomphalisme
aussi entier. Comment méconnaître la part de nostalgie
qu’il contient ? Et la part d’autisme ? La modernité
occidentale, en effet, tend à diaboliser ce qui la conteste,
à négliger ce qui la questionne, à combattre ce
qui lui résiste. Comme si, toute critique oubliée, toute
déréliction conjurée, elle retrouvait face à
l’autre la certitude qui lui fait défaut face à
elle-même. Ce dédoublement est à la source d’un
immense malentendu avec le reste du monde.
Pour tenter de l’expliquer, on convoque sans relâche la
persistance de l’obscurantisme, la régression intégriste,
les complots du terrorisme, le désenchantement du lumpenproletariat
du tiers-monde ou l’imposture des dictatures tropicales. C’est
une démarche consolatrice. Convenons qu’elle est sans vraie
pertinence. Cette panne de l’universalisme occidental n’est
pas un phénomène qui lui serait extérieur. Elle
n’est ni le fruit d’un complot, ni celui d’une conjoncture
géopolitique. C’est moins le dehors qui est en crise que
le dedans. Le problème essentiel n’est pas que le reste
du monde, encore enfermé dans ses clôtures culturelles,
résiste à la modernité. Le problème est
que celle-ci n’opère plus comme avant.
Et pourquoi ? Si la crise de l’Occident – son délabrement
– explique qu’il ne rayonne plus, reste à se demander
à quoi tient, en dernière analyse, cette crise. Comment
s’explique cette ontologique insuffisance qui vaut à l’Occident
d’être perçu comme un repoussoir plutôt qu’un
modèle. Chacun de nous, en son for intérieur, connaît
la réponse. Si l’Occident est en crise, c’est parce
ce qu’il a cessé d’exercer sur lui-même la
capacité critique qui le constituait. "Notre siècle,
s’exclamait Kant, est le siècle propre de la critique à
laquelle tout doit se soumettre." L’Occident, de ce point
de vue, a bien rompu avec Kant en même temps qu’il rompait
avec lui-même. Il a fait de sa modernité, non plus un questionnement
mais un privilège, non plus une subversion universelle mais une
idéologie parmi d’autres. Faisant ainsi, il renonçait
à cela même qui le définissait : cette capacité
de s’évader de ses propres clôtures, cette disposition
au déracinement de soi-même, cette auto-vigilance, en quelque
sorte. Il n’est plus cette "âme du monde à cheval"
qu’évoquait Hegel lorsque Napoléon passait sous
ses fenêtres. Replié dans ses dogmes, barricadé
dans ses craintes, exclusivement dévoué aux dimensions
technologique, financière, voire militaire de sa puissance, l’Occident
s’est purement et simplement renié.
Certains, paradoxalement, se réjouissent de ce que l’Ouest
soit ainsi sorti de la mauvaise conscience, qu’il ait rompu avec
la haine de soi qui l’habitait encore il n’y a pas si longtemps.
Cette analyse est courte. Il est vrai que, pendant une trentaine d’années
– 1945-1975 – un trouble mortifère a hanté
la pensée européenne et américaine. Un rejet de
soi alimenté par le souvenir des tueries de 1914-1918, des massacres
hitlériens ou staliniens, d’Hiroshima, du grand "péché"
colonial. Pendant trente ans – les "trente honteuses"
– la gauche et la jeunesse furent les dépositaires d’un
immense remords. C’est ce remords-là, dévastateur
et paralysant, qui fonda le tiers-mondisme, l’extrême gauche
soixante-huitarde, la fascination pour le relativisme culturel et ce
rejet de soi-même qu’exprimaient quelques textes fameux
comme cette préface de Jean-Paul Sartre aux Damnés
de la terre de Frantz Fanon.
Soit.
Mais on aurait tort d’oublier que ce remords insistant qui régnait
sur les mots ne régna jamais sur les choses. Tandis que la gauche
repentante s’imposait une "macération" mortificatrice,
pour reprendre l’expression d’Ignace de Loyola, le contentement
de soi demeurait bel et bien au pouvoir. En Europe comme en Amérique.
Si les campus de Californie, les rues de Francfort ou Paris s’embrasaient
contre la "sale guerre" du Vietnam, dans les faits, les B52
n’en rasaient pas moins Haïphong. Autrement dit, la "culture
du remords" n’emportait que rarement une capitulation effective
du politique. L’Occident parlait sans cesse de son remords mais
il agissait sans remords. Et, in concreto, il se fortifiait
sans cesse. Tandis que Sartre ou Lévi-Strauss écrivait,
le Fonds monétaire international et la banque mondiale régnaient.
Les "trente honteuses" et les "trente glorieuses"
furent simultanées. Il n’est pas abusif d’écrire
qu’il y eut là quelque chose comme une étrange régulation.
Alors même que l’Occident prospérait et que sa puissance
"contenait" (containment) les "barbares"
de l’Est et du Sud, une part de lui-même – et non
la moindre – demeurait solidaire du reste du monde.
Aujourd’hui, ce n’est plus le cas. La pensée occidentale
elle-même, débarrassée de son remords, affranchie
de sa mauvaise conscience, s’est ralliée au triomphalisme
et à l’arrogance. Comme si le "front" se trouvait
désormais bétonné, clos sur lui-même, inaccessible
au doute. Les mots et les choses sont aujourd’hui dans le même
camp. Un camp qui ne veut plus écouter ses propres doutes et
qui campe dans un autisme dominateur. Si la modernité occidentale
ne rayonne plus, c’est qu’elle n’est plus porteuse
de questions.
Ce n’est pas tant l’utopie mondialiste qui fait problème
que l’arrogance de ses propagandistes. Ce n’est pas l’universel
ou l’émancipation démocratique qui déclenchent
la peur, le repli, le barricadement, c’est leur traduction idéologique,
c’est-à-dire méprisante et impériale. Ce
n’est pas le déracinement de la modernité qui est
détestable – il résume à lui seul toute l’aventure
humaine – c’est l’injonction au déracinement
venue du dehors. Ou imposée. Écoutons mieux les griefs
qui montent aujourd’hui de l’Est ou du Sud. Le mondialisme
qui est récusé, c’est celui qui prétend n’imposer
que la corruption de ses élites, l’arrogance de ses banquiers,
le cynisme de ses riches et la démission de ses intellectuels.
Ce n’est pas celui de la démocratie et des droits de l’homme.
L’Ouest contre les tribus
Le même type de réflexion s’impose au sujet de cette
dangereuse tendance au repli identitaire qui remonte, au plus près,
le vent de la mondialisation. Cette résistance est planétaire,
ce paradoxe est partout… Voyez cette robustesse retrouvée
des dialectes, cette vitalité combative des folklores ; enregistrez
l’ombrageux particularisme des micro-États ; notez la vigueur
sans précédent de tous ces patriotismes de principautés,
de nations ou de provinces. Folklore marginal ? Péripéties
subalternes ? Certainement pas. La crainte la plus répandue,
la plus visible, la plus agissante, c’est bien celle d’une
dissolution dans l’uniformité.
C’est devant ce vertige et cette alternative que balance notre
fin de siècle : l’universel ou la différence, l’émancipation
de l’individu ou la pesanteur de l’appartenance, le fantôme
de Hegel ou celui de Heidegger. Comme si le destin du prochain millénaire
se trouvait suspendu tout entier à une alternative impossible.
Plus étrange encore : on dirait qu’à défaut
de pouvoir choisir, l’époque consent confusément
à un partage des rôles. Le discours est résolument
mondialiste. Le langage dominant, c’est celui de l’utopie
uniformisatrice, celle qui plaide pour l’alignement des modes
de vie sur le modèle occidental, applaudit à la belle
créativité métisse – world music ou
world literature – et milite pour le triomphe de l’individualisme
démocratique. Un optimisme généreux mais impitoyable,
en effet, qui oppose le Bien de l’universel au Mal de la différence.
Le réel, en revanche, procède à rebours. Lorsqu’il
chemine à marche forcée, c’est à reculons.
Il s’inquiète confusément de l’uniformité
planétaire et du "désenchantement du monde".
Il fait retour en hâte vers le refuge du "local" (traditions,
langues, appartenances, etc.). Le réel, en somme, est plus villageois
que jamais, plus chauvin qu’avant-hier, plus national que de raison.
Une faille s’ouvre ainsi entre les mots et les choses, un vide
se creuse sous le vernis du langage et la pellicule des apparences.
Faut-il ajouter que ce partage des rôles – sauf exception
– est aussi social ? Aux gouvernants, l’ivresse annoncée
de l’espace télématique et transcontinental ; aux
peuples, l’étroitesse parcimonieuse du terroir et le maigre
viatique de la tradition. Ce partage social vaut aussi à l’échelle
du monde. Voyez la carte ! Les États riches, membres du G8, sont
mondialistes ; la Mauritanie ne l’est pas, ni le Burkina Faso.
"Le réveil des cultures périphériques est
l’arme du pauvre."
L’utopie mondialiste – la dernière qui nous reste
– mord donc difficilement sur le réel. Elle échoue
à convaincre. Son verbe est comme frappé d’impuissance,
exilé loin de la chair du monde. Pareil exil ne va pas sans conséquences,
tout discours tendant à se radicaliser quand il n’est pas
entendu. Le credo généreux du mondialisme se dégrade
peu à peu en prêche comminatoire, le beau projet universaliste
dérape progressivement vers l’élitisme hautain.
Lui qui se voulait dépassement des intolérances ! Il se
crispe comme une injonction agacée, il se fait dédaigneux.
Peu à peu, deux raideurs se retrouvent ainsi dressées
l’une contre l’autre. On sent bien la gravité politique
de ce décalage.
Ceux qui ont observé d’assez près l’ouverture
de l’Est n’oublieront d’ailleurs pas la condescendance
avec laquelle les intellectuels, hommes d’affaires et décideurs
occidentaux, accourus en Europe orientale ou dans l’ex-URSS, toisèrent
leurs interlocuteurs locaux : ces cousins pittoresques, attachés
à des aspirations "tribales", ces naïfs malhabiles
devant la modernité capitaliste, ces miséreux en mal de
traditions mais qu’on pensait pouvoir acheter avec la verroterie
électronique ou électroménagère de l’Ouest…
Ces retrouvailles gangrenées par le mépris, ces humiliations
qui furent distribuées alentour ne seront pas guéries
facilement. Le ton des rapports entre Allemands de l’Ouest et
de l’Est, bien vite envenimé, donne une idée de
l’ampleur du malentendu.
Le malentendu s’aggrava d’autant plus vite qu’il se
trouva, à l’Est, bien assez de démagogues pour flatter,
dévoyer et même jeter dans la guerre ces aspirations "chauvines"
dont l’archaïsme nous étonnait tant. Les Milosevic
serbes, les Jirinovski russes, les Meciar slovaques, les Iliescu roumains
justifiaient opportunément nos condamnations sans appel. Tous
avaient en commun d’être des apparatchiks reconvertis dans
le chauvinisme pour se maintenir au pouvoir. Apprentis sorciers funestes,
fauteurs de guerre et commanditaires de crimes, ils mettaient le feu
à l’Est et nous dispensaient de répondre à
la question principale. Elle tient en quelques mots : ces aspirations
confuses qu’ils chevauchaient avec cynisme, d’où
venaient-elles au juste ? Cet élan qu’ils captaient à
leur profit, de quel manque, de quelle souffrance, de quelle frustration
se nourrissait-il ? Et ces "appartenances", d’où
avaient-elles tiré la force de survivre pendant deux, trois ou
quatre générations ?
Sauf exception, nous ne nous sommes guère attardés sur
le sujet. Nous avons préféré opposer avec hauteur
la belle raison universaliste de l’Ouest au désolant tribalisme
de l’Est. Convenons que c’était un peu court.

Le péril islamique ?
Au sujet de l’intégrisme musulman en particulier et de
l’islam en général, la même remarque vaut.
On doit faire un sort à cette interprétation qui fait
du retour au religieux, au-dehors, l’apanage d’un petit
peuple sans culture ni repères, investissant dans une foi naïve
son désarroi et sa déréliction, on doit en finir
avec cette façon de n’y voir qu’une nouvelle oppression
de la femme, imposée par la terreur et symbolisée par
l’obligation du voile. C’est la version des choses quotidiennement
martelée et souvent reprise à leur compte par les commentateurs
non-spécialisés. Il est vrai que le spectacle quotidien
des frustes assassins d’Alger ou d’Oran, du petit peuple
vociférant dans les rues d’Amman ou des illuminés
de Dacca réclamant la pendaison d’une féministe
conduit à penser qu’il en va ainsi. Tant de bêtise
meurtrière, tant de défilés haineux, tant de tracts
vengeurs suggèrent des analyses sans nuances. Obscurantisme,
en effet, qui invite non seulement à l’intransigeance,
mais au combat résolu.
Mais est-ce à dire que tout se ramène à cela ?
Si c’était le cas, le problème se réduirait
en effet à une pure affaire de police et de contre-terrorisme.
La réalité n’est pas aussi simple. Le terrorisme
frénétique des "fous de Dieu" empêche
d’apercevoir un mouvement culturel, hétérogène,
divers, diffus et d’une tout autre ampleur. Derrière la
gesticulation meurtrière des fondamentalistes lanceurs de grenades,
une réislamisation multiforme est bel et bien en œuvre qui
se fonde sur un refus du "clonage" à l’occidentale
et un rejet non point de la modernité en tant que telle mais
de ses arrogances. Ce réexamen critique du modèle euraméricain
– le plus souvent pacifique – n’est pas conduit par
des masses analphabètes ou des potentats sans culture. Il est
aussi le fait d’intellectuels convenablement intégrés,
formés dans les campus d’Europe ou des États-Unis
et plus réfléchis qu’on ne l’imagine.
Cette participation des intellectuels diplômés et urbanisés
au retour à l’islam se retrouve ailleurs au Proche-Orient.
Curieusement, elle s’inscrit parfois en continuité avec
les mouvements anticolonialistes ou anti-impérialistes d’avant-hier.
Selon Olivier Roy, "tel qui était nassérien ou marxiste
dans les années soixante-dix est aujourd’hui islamiste".
On cite le cas d’Ali Shariati, idéologue du chiisme, mort
en 1977, qui passait pour un lecteur et admirateur de Frantz Fanon.
Il n’empêche qu’au fond des choses le rapport culturel
avec l’Occident a changé. Lorsqu’ils dénoncent
ce que le philosophe islamiste Ahmad Fardid appelle le gharbzadagi (le
"mal d’Occident"), les nouveaux militants se démarquent
résolument des générations précédentes
occidentalisées. Les intellectuels engagés dans les luttes
anticoloniales, en effet, ne faisaient jamais que retourner contre le
colonisateur les valeurs – occidentales – que celui-ci leur
avait apprises. Parvenus au pouvoir, à la tête des jeunes
États indépendants, ils y ont instauré des formes
de gouvernement et de développement, ils y ont usé d’une
rhétorique participant de ce qu’on appelle désormais
la "culture traduite" ou "culture importée".
Dans le même temps, ils détournaient à leur profit
– par le biais de la corruption, des prébendes, des privilèges
de nomenklatura – les bénéfices du développement
(pour ce qui concerne l’Algérie, il s’agissait de
la rente pétrolière). Les islamistes jugent qu’il
s’agissait là d’une colonisation continuée,
d’une acceptation de la "réalité invisible
de l’Occident".
En tout cas, ce surinvestissement des intellectuels dans le religieux
n’est pas propre au Proche-Orient. Il se retrouve jusque dans
l’islam asiatique. Ce regain multiforme de l’islam participe
évidemment de la rétractation beaucoup plus générale
des peuples vers la différence, qui est le revers de la mondialisation.
Cette volonté de réinventer des traditions perdues et
cette entreprise de refabrication du sacré sont évidemment
grosses de tentations totalitaires.
Ce n’est pas tout.
Une parodie des Lumières
Si caricature de l’Occident il y a, si un malentendu s’aggrave
entre la modernité et le reste du monde, l’image d’elle-même
que celle-ci projette au-dehors n’est pas seule en cause. Pas
seulement l’image, non… Plus désespérant encore,
il y a la nature exacte de cette fameuse "copie" de la modernité
qui prolifère sous d’autres latitudes. Une parodie, pourrait-on
dire, qui s’est substituée, localement, aux sociétés
traditionnelles dont tous les équilibres ont été
rompus et la cohérence dévastée. S’agit-il
vraiment d’un espoir moderne et démocratique ? On juge
souvent que, chez nous, la société occidentale est ramenée
à l’état de jungle, précipitée dans
la désespérance, l’injustice ou la corruption. Mais
réalise-t-on vraiment dans quel état se trouvent les sociétés
du Sud qui prétendaient n’être qu’un décalque
de celle-ci ? Sait-on que, si la même injustice, la même
corruption, le même délabrement s’y retrouvent, c’est,
en quelque sorte, "au carré" ?
Tout débat académique sur la mondialisation et le triomphe
de l’universel devrait faire intervenir un témoin à
charge. Un simple voyageur moins soucieux de théorie que d’expérience.
Le fait est que la plupart des pays du Sud, une fois dissipées
les illusions du progressisme africain ou du socialisme arabe, sont
devenus des répliques de l’Occident, mais dans ce qu’il
a de pire.
La question n’est pas seulement – comme le répètent
les discours officiels – une affaire de prospérité
ou de niveau de vie. Ce mal-être n’est pas arithmétiquement
guérissable par le seul recours à l’économisme,
aux subventions, au développement diligenté du sommet.
Il n’invite pas non plus à la vieille rhétorique
de la culpabilité occidentale des années 1970. L’échec
des gouvernements du Sud, leurs pillages, leurs gabegies, leur sont
entièrement imputables. L’antienne du néocolonialisme
conspirateur ne signifie plus grand-chose. En revanche, c’est
bien le modèle qui se trouve incriminé, un modèle
abâtardi, dénaturé, devenu fou en s’expatriant.
La modernité telle qu’elle s’incarne à Damas
ou Adana, à Beyrouth ou Abidjan, c’est le plaquage d’une
micro-oligarchie gloutonne sur des sociétés reléguées.
Une mince pellicule de cosmopolitisme jet set recouvrant des jungles
sans merci. Si l’idéologie de l’argent et la panne
de sens dénaturent dangereusement, chez nous, l’héritage
des Lumières, comment définir, alors, ce que le même
héritage est devenu au-dehors ? Un projet prométhéen
mais décapité. Un mouvement mécanique continuant
sur sa lancée, sans cohérence ni inspiration véritable.
Un pur déracinement dépourvu d’intentions claires
et d’espérance.
Là-bas, la désintégration de l’astre noir
du communisme a produit, de proche en proche, des effets qui ont peu
à voir avec un quelconque triomphe du génie de la liberté.
L’engloutissement de l’imposture marxiste, la pathétique
banqueroute de l’illusion castriste, du baasisme arabe ou du prétendu
socialisme abyssin ont entraîné du même coup le naufrage
d’une espérance. C’est peu dire que les riches n’y
ont plus d’adversaires. Les pauvres y ont littéralement
disparu du vocabulaire. La pauvreté n’y est pas seulement
délégitimée, comme chez nous, elle y est frappée
de malédiction, culturellement expulsée. Dans ce qu’on
appelle "l’investissement social" des mouvements religieux,
il entre sûrement beaucoup de calcul et de démagogie. Il
n’empêche qu’on devrait s’interroger davantage
sur cette réalité qui assaille le visiteur un peu curieux
: ces partis-là, avec leurs réseaux associatifs, leurs
wakf-s (fondations) et leurs militants, sont désormais
les seuls à prendre en charge les laissés-pour-compte.
C’est-à-dire l’écrasante majorité…
Lorsque les experts de la Banque mondiale ou les censeurs tatillons
du FMI distribuent leurs bonnes ou mauvaises notes aux gouvernements
du Sud, pensent-ils à prendre en compte ce type de paramètres ? On sait bien que non. Et quand les observateurs occidentaux se déclarent
éblouis par les performances à deux chiffres de l’économie
chinoise, ils n’entendent guère les mises en garde plus
circonspectes des vrais connaisseurs de l’extrême Asie.
Ceux-là se disent effrayés à moyen terme par l’augmentation
vertigineuse des inégalités chinoises, cette distorsion
sans précédent entre les citadins assoiffés d’argent
et la masse énorme du peuple chinois.
Quant à la "culture traduite", censée propager
dans le Sud du monde le message universaliste, on aimerait qu’elle
prenne les voix de Voltaire ou de Flaubert, de Rousseau, de Montesquieu,
de Shakespeare ou d’Adam Smith, de Montaigne ou de Mozart. Dans
les parcs de Hanoï, au bord des lacs paisibles de la capitale vietnamienne,
on rencontre encore, c’est vrai, quelques vieux messieurs, anciens
bo doï de l’armée communiste ou employés
de l’administration à la retraite, qui vous chuchotent
rêveusement des vers de Victor Hugo. Ils sont les survivants d’une
autre sorte d’acculturation, d’un autre rayonnement de l’Occident.
La seule culture occidentale qui beugle aujourd’hui dans les villes
du Sud, dans les vidéo-bars de Saïgon ou les bounabet-s
(cafés) d’Addis-Abeba, c’est celle de Rambo III,
des "série B" américaines, de "Roue de
la Fortune" ou des niaiseries vendeuses du multimédia.
Rappeler tout cela, encore une fois, ne signifie pas que l’on
consente la moindre indulgence aux fanatismes, religieux ou pas. Cela
ne participe pas non plus d’un tiers-mondisme rétro et
pleurnichard. L’époque est révolue où la
mauvaise conscience coloniale permettait à certains de trouver
des excuses aux égalitaristes fous du Kampuchea démocratique
ou aux Gardes rouges de Shanghai. On veut tout simplement dire ceci
: la modernité occidentale d’aujourd’hui, contre
laquelle se dressent les mouvements religieux, devant qui se rétractent
les peuples d’Orient ou d’Asie, n’est pas celle qu’on
fait semblant d’imaginer. Ce n’est pas celle des droits
de l’homme et du contrat social. C’est beaucoup moins que
cela et bien pire : un simple slogan – "Malheur aux faibles
!" – qui va son chemin.

Éloge du progrès
Et pourtant ! Le "magot" sur lequel se crispe la modernité
occidentale, ce trésor qu’elle défend bec et ongles,
n’est pas un attribut honteux qu’il s’agirait –
seulement – de critiquer. C’est le plus extraordinaire privilège
que l’humanité ait jamais conquis : l’individu autonome.
Aucune époque n’avait approché cette réalité
inouïe : l’individu émancipé de pesanteurs
millénaires, affranchi des contraintes, fatalités et morales
qui gouvernaient sa vie depuis son apparition sur terre. L’individu
autosuffisant et propriétaire de soi-même. Pas une seule
société, avant la nôtre, n’avait formé
le projet de faire vivre ensemble des individualités que n’assujettirait
plus aucun absolu contraignant, nul dogme – qu’il soit d’essence
mythologique, philosophique ou religieuse – sur la nature du bien
commun. Aucun groupe humain n’était parvenu à cette
cohabitation de libertés plurielles, de croyances disparates,
qui sont autant de micro-souverainetés.
Faut-il énumérer quelques-uns des privilèges qui
– pour l’homme occidental et pour lui seul – furent
conquis durant ce siècle ? Émancipation vis-à-vis
du besoin, d’abord, fin d’une antique et poisseuse dépendance
dont on oublie l’ampleur, tant sont mal retenues les bonnes nouvelles
(en une centaine d’années, le pouvoir d’achat moyen
d’un Européen fut, au bas mot, multiplié par cinq).
Affranchissement par rapport au temps, non point celui de l’Histoire
mais celui, plus tyrannique, qu’égrène l’horloge
: le siècle a vu diminuer de moitié la durée du
travail. Et ce n’est pas fini. La crise de l’emploi annonce,
par-delà les souffrances du moment, des conquêtes plus
radicales et un temps libre encore allongé ; comme si le "tu
gagneras ton pain à la sueur de ton front" de la Bible devenait
une condamnation vide de sens.
Arraché à l’enfermement dans l’espace, l’homme
occidental a vu, dans le même temps, son horizon se déchirer
tandis que s’évanouissaient les astreintes ancestrales
du champ et du village. La science a levé également les
contraintes qui gouvernaient nos vies et régissaient nos plaisirs
: procréation, sexualité… Mieux encore : elle s’apprête
à nous confier demain, grâce au génie génétique,
le contrôle chromosomique de nous-mêmes et de l’espèce.
Ce n’est pas tout. La culture, l’information, le savoir,
stockés et transmissibles dans l’instant, deviennent des
res nullius à disposition, comme l’étaient
hier le sable et le vent. La révolution informatique a vaincu
jusqu’aux pesanteurs de la matière, celles du papier ou
du métal. Faut-il évoquer enfin ces archipels incommensurables
de la "réalité virtuelle", vers lesquels on
nous convie déjà à appareiller. L’homo
occidentalis n’est plus désormais qu’une liberté
qui suit son cours.
Tout s’est produit en moins d’un siècle ! Non, nous
ne vivons plus dans l’univers de Rousseau, Montesquieu, Voltaire
ou Hegel, que, pourtant, nous convoquons dans nos débats. L’individu
planté aujourd’hui devant le monde est plus différent
de ses grands-parents que le serait un extraterrestre. Il se sent capable
de rompre, pour la première fois, avec toutes les sujétions,
localisations, appartenances et fidélités auxquelles sa
vie se trouva si longtemps soumise : famille refuge, morale de groupe,
héritage, repères collectifs ou traditions précautionneuses…
Le "moi" est libéré du "nous". Il
tient dans sa propre main tous les fils de son destin. Tout se passe
comme s’il atteignait pour de bon à des rivages longtemps
imaginés : l’individualisme chimiquement pur.
Oui, c’est bien sur ce "magot" prodigieux que l’homo
occidentalis a refermé ses bras et les tient serrés.
Cette possession l’enivre et l’épouvante à
la fois. Muni d’une capacité de choix sans limites, il
balance entre l’exultation et l’effroi. Il se sent libre
mais désemparé. Il ne renoncerait pour rien au monde à
cette condition et, cependant, elle le tourmente. Il est "condamné
à être libre", bien plus sévèrement
encore que ne l’imaginait Jean-Paul Sartre dans les années
1950. Cette condamnation est à la fois son privilège et
son exil. Tout débat politique sur l’Occident devrait prendre
en compte cette fondamentale ambivalence.
Une concurrence sur les valeurs
Cette ambivalence constitue en effet, à elle seule, un danger
pour l’équilibre du monde. Et pour nous-mêmes. Pourquoi ? Bornons-nous à indiquer une hypothèse. Celle d’un
possible malentendu historique. Il s’énoncerait ainsi :
hanté, jour après jour, par les menaces du terrorisme
ou de "l’invasion", l’Occident craint de ne pas
être éternellement en mesure de défendre la civilisation
qu’il estime avoir bâtie. Il se voit comme une citadelle
assiégée. C’est d’abord sur sa puissance commerciale,
technologique et militaire, sur ses armées, ses polices et ses
ogives qu’il compte pour tenir la barbarie à distance et
sauver cette modernité dont il se dit l’inventeur. Mais
raisonnant ainsi, n’est-il pas tenté de commettre un gigantesque
contresens ? Il n’est pas absurde d’imaginer que la concurrence
à affronter dans le futur soit d’une tout autre nature.
Non point une concurrence de puissance mais de valeurs. Moins un assaut
des barbares que la perte d’un privilège philosophique
et historique. La modernité est, en effet, depuis le XVIIIe
siècle et les Lumières, un concept essentiellement occidental.
Rien ne nous assure qu’il en ira toujours ainsi. Si nos valeurs
faiblissent de cette manière, si nous y sommes à ce point
infidèles, rien ne permet d’exclure l’émergence
d’une autre forme de modernité, y compris démocratique.
Loin de nous. Sans nous. Mieux que nous ?
