Charles Nègre (1820-1880)
Le salut à l'empereur
Été 1859
Album L'Asile impérial de Vincennes
11 épreuves sur papier albuminé d'après négatif sur verre au collodion
Environ 33 x 44 cm (format ovale, rectangulaire ou en tondo, 17 cm de diamètre)
Planches réunies sous portefeuille
Don de la direction des Beaux-Arts, 1935.
Bibliothèque nationale de France, département des Estampes et de la Photographie, e 676 folio Réserve

L'album de Charles Nègre intitulé L'Asile impérial de Vincennes a été étudié avec précision par Françoise Heilbrun : il ressort de cette analyse que, commande de circonstance, l'iconographie de l'inauguration ou plutôt de la nouvelle mise en service d'un lieu de convalescence pour les ouvriers blessés a donné lieu, comme d'autres commandes à Nègre, Baldus ou Le Gray dans la même période, à une œuvre forte et originale dont la beauté formelle va bien au-delà du souci premier des commanditaires.
Le catalogue de la récente vente du fonds de Charles Nègre mentionne "la soumission signée par Nègre avec le ministère de l'Intérieur" pour un album de dix planches. Le caractère officiel des vues ne laisse en effet aucun doute. Fleuron de ce que nous appellerions la "politique sociale" de Napoléon III, l'asile s'est vu doté, pour subvenir à ses frais de fonctionnement, de terrains pris par l'empereur sur son domaine personnel. Le bien-être des ouvriers convalescents était donc dû directement à sa sollicitude et non à celle de l'impératrice, qui pourtant patronnait souvent les œuvres de bienfaisance publique.
Si on laisse de côté la beauté indéniable des planches pour analyser le message officiel adressé aux quelques privilégiés destinataires de l'album, on voit que Nègre n'a pas failli aux ordres. La représentation du bienfaiteur apparaît dans plusieurs planches. La troisième, qui ouvre en réalité l'album, représente la fête anniversaire de l'empereur, le 15 août : la foule du personnel et des malades s'y découvre avec un enthousiasme de commande devant le buste de Napoléon III, placé sur le seuil de la chapelle dont on aperçoit l'autel dans le fond. Ce symbole appuyé se retrouve plus discrètement dans la scène de la bibliothèque, où les malades s'instruisent sous le majestueux portrait en pied de l'empereur. Dans la salle de café figure aussi en bonne place, au centre exact de la vue circulaire, le buste en marbre blanc. Les autres planches montrent de façon plus subtile les bienfaits de l'institution : les scènes des cuisines, de la pharmacie, de la lingerie ou du restaurant sont appréciées de nos jours en raison d'une composition des intérieurs et d'une atmosphère de recueillement qui évoquent les tableaux hollandais du Siècle d'or. Mais les contemporains devaient y noter surtout l'éclairage au gaz, l'alignement des casseroles neuves, la nourriture fraîche et abondante, le système perfectionné de buanderie, bref tout le confort moderne dispensé aux malheureux pour leur bien-être et leur consolation, confort dont ils ne disposaient certes pas chez eux et que ce séjour leur permettait par grâce spéciale d'entrevoir.
Le terme de "reportage social" qu'on a pu appliquer à cet ensemble n'est donc guère adapté : on est loin ici de la liberté de vue du photoreporter, encore plus loin d'une intention de dénoncer ; et l'univers présenté, loin de l'enquête sur les classes laborieuses, est plutôt un paradis artificiel du paternalisme, mis en images à des fins qu'on peut dire de propagande. Représenter par le réalisme photographique des ouvriers bien traités et reconnaissants dans un cadre paisible, propre et confortable, c'est illustrer la promesse politique d'éloigner le spectre de la révolte populaire, les barricades de 1848. "L'Empire, c'est la paix", et Vincennes répond aux Invalides, pour les blessés de ce nouveau "champ d'honneur" que sont les chantiers et les usines.
Cela n'enlève rien à la qualité des œuvres, mais permet de mieux comprendre ce fait souligné par Françoise Heilbrun, que certaines des planches les plus séduisantes à nos yeux ont été exclues de l'album au profit des plus nettes, des plus précises et des plus informatives. Charles Nègre a présenté dix planches de cet ensemble de commande à l'exposition de la Société française de photographie en 1861. Aucun exemplaire personnel de Napoléon III n'est connu, mais subsistent celui du préfet de police Symphorien Boittelle, celui de l'artiste, celui de l'asile lui-même et quelques autres dont la provenance n'est pas connue. L'État devait en avoir commandé un certain nombre : parmi ceux-ci, l'album présenté ici, resté longtemps à la direction des Beaux-Arts du ministère, n'a été donné qu'en 1935 à la Bibliothèque nationale.
S. A.