Félix-Jacques-Antoine Moulin (1802 - après 1875)
Province d'Oran. "Général de brigade de Beaufort d'Hautpoul, commandant de la subdivision de Tlemcen, capitaine d'état-major Séguier"
1856-1857
Épreuves sur papier albuminé d'après négatif sur verre au collodion
3 volumes gr. in-fol obl. : L'Algérie photographiée. Province d'Oran Tome I : 90 épreuves ; L'Algérie photographiée. Province d'Alger Tome II : 121 épreuves ;L'Algérie photographiée. Province de Constantine Tome III : 111 épreuves.
Reliures en chagrin vert, aux armes et chiffre de Napoléon III. Titre au dos. Gardes en moire verte, la 1re portant au bas, frappé à l'or : "Moulin photographe". Pages de titre calligraphiées.
Dépôt du château de Fontainebleau, Fb 23901 à 23903.

Il y a deux versants opposés dans la carrière de Moulin. D'abord installé à Paris rue du Faubourg-Montmartre à la fin des années 1840, il débute par une remarquable production de nus - daguerréotypes, tirages sur papier et vues stéréoscopiques - poursuivie durant plusieurs années. Son goût pour cette branche de l'art le mène trop loin et il a affaire à la justice en 1851 pour le commerce, en association avec Jules Malacrida, d'images "si obscènes que l'énonciation même des titres serait un outrage à la morale publique". Il se refait peu après une virginité en changeant d'adresse sans déménager : il ouvre une nouvelle entrée sur l'arrière de son atelier, au 23, rue Richer. Les nus et études de genre qu'il présente désormais sont plus conformes aux critères habituels des "études d'après nature".
C'est donc un personnage respectable qui quitte Paris pour l'Algérie en mars 1856, avec son lointain parent Alexandre Quinet fils (1837-1900). L'occasion est suggérée par le service militaire qu'y effectue son fils de vingt ans. Moulin est muni d'une lettre de recommandation du ministre de la Guerre : outre le bon accueil assuré auprès du gouverneur général d'Alger, le maréchal comte Randon, elle facilite le voyage dans le pays et surtout la réalisation de nombreux portraits des autorités religieuses et militaires françaises ainsi que des chefs indigènes.
Le périple de près d'un an et demi devait sillonner les trois provinces d'Oran, Alger et Constantine. Travaillant avec des négatifs sur verre au collodion de format relativement modeste (environ 20 x 25 cm), Moulin confirme son talent pour les scènes de genre et le portrait, prenant de nombreux groupes particulièrement bien composés, mais s'essaie de façon moins convaincante aux paysages et vues urbaines.
Il rassemble d'abord trois cents clichés, dont il édite le catalogue à son retour sous le titre L'Algérie photographiée. Le prospectus fait part des difficultés rencontrées : "Les variations atmosphériques, la chaleur, les inconvénients d'un travail presque toujours en plein vent, sous la tente ou dans des ateliers improvisés ; l'emploi d'un matériel aussi réduit que possible ; des instruments détériorés par la chaleur ou la chute d'un mulet ; souvent de l'eau bourbeuse ; enfin toutes les petites misères réunies des photographes touristes, nous les avons surmontées avec résignation, combattues avec persévérance et enfin surmontées grâce à l'intelligente coopération de mon compagnon de voyage, M. A. Quinet fils."
Moulin précise encore : "Cette publication destinée à populariser l'Algérie, a été accueillie avec faveur par S. M. Napoléon III, qui a bien voulu en accepter la dédicace." C'est donc la vision autorisée de la plus importante des colonies françaises : y alternent les officiels, le pittoresque, les monuments et les marques de la présence française que sont les constructions nouvelles, l'instruction publique, les fouilles archéologiques. Les légendes mentionnent les révoltes récentes qui ont ensanglanté le pays, indiquent les mérites ou les revers de fortune de tel chef indigène. Lorsque Moulin rentre en France, un ministère de l'Algérie vient d'être créé pour le cousin de l'empereur, le prince Napoléon-Jérôme, ce qui ajoute un intérêt conjoncturel à ses images.
Les trois volumes richement reliés pour l'empereur contiennent la majeure partie de l'œuvre et portent, calligraphiés sur les serpentes, les légendes qui seront imprimées et collées au bas des tirages commerciaux. Ils sont donnés à la bibliothèque du château de Fontainebleau par l'impératrice dès juin 1858 par le biais du ministère de la Maison de l'empereur. Même si les œuvres de Moulin ne sont pas rares dans les collections publiques françaises, ce cadeau réunit l'ensemble le plus beau et le plus complet de son expédition algérienne.
S. A.