Léon Méhédin (1828-1905)
"Un logement dans Malakoff. L. Méhédin / Martens"
1855-1856
Album Souvenirs de la guerre de Crimée. Hommage à S. M. l'empereur Napoléon III par le colonel C. Langlois
29 épreuves sur papier salé d'après des négatifs sur papier ciré, montées sur des pl. de 43,5 x 52 cm et conservées dans un emboîtage en chagrin vert doublé de moire blanche portant titre et dédicace. Chaque pl. porte un numéro et une légende manuscrits et, sous l'épreuve, deux noms également manuscrits : Ch. Langlois ou L. Méhédin, son collaborateur (auteurs des prises de vue) à gauche et Martens (auteur des tirages) à droite. 1855-1856
Don de l'impératrice à la bibliothèque du palais de Fontainebleau (18 mai 1861, n 12 ; R. I. 629) ; ancien L 259 / C8 puis Fb 23888 ; aux Estampes en 1924
Bibliothèque nationale de France, Département des Estampes et de la Photographie, Qe 141 folio Réserve

Au début des années 1850, le colonel Charles Langlois était à Paris un des rares photographes de panoramas. Ancien de la Vieille Garde napoléonienne, ce polytechnicien avait profité de sa mise à l'écart, puis d'une carrière très aménagée, pour se faire peintre à l'école de Girodet et d'Horace Vernet. Bataille de la Moskowa, Incendie de Moscou, Bataille d'Eylau, Bataille des Pyramides, ses sujets exaltaient l'épopée napoléonienne, une épopée qui se poursuivait maintenant en Crimée avec le neveu de l'empereur et que les peintres, envoyés sur les lieux par le gouvernement, devaient glorifier. Le panorama, "cette belle chose bien populaire", était une pièce maîtresse de la propagande impériale. Aussi, chargé d'une mission officielle pour réunir les éléments nécessaires à un panorama sur le Siège de Sébastopol, Langlois arrivait en Crimée au début du mois de novembre 1855.
Pour la première fois, le vieux colonel était accompagné d'un photographe, Léon Méhédin, un jeune architecte formé chez Labrouste qui s'était mis à la photographie chez Gustave Le Gray, praticien réputé pour ses paysages. Langlois pensait que cette nouvelle technique, connue pour la précision des détails de ses dessins instantanés, remplacerait avantageusement esquisses et relevés du champ de bataille. N'avait-on pas vu à l'Exposition universelle un dessin panoramique du mont Blanc de Frédéric von Martens fait à partir de quatorze épreuves photographiques. Un Anglais, Fenton, exposait onze vues en panorama circulaire, découvrant le champ de manœuvre des armées alliées avant la prise de Sébastopol. On gagnerait du temps.
L'aventure est connue par la correspondance envoyée par le colonel à sa femme pendant tout le temps que dura la mission.
Les deux agents des Services photographiques des armées arrivèrent à la mauvaise saison. Pour profiter des belles journées, Langlois fit fabriquer deux chambres et se mit lui aussi à la photographie. Le travail avançait peu ; aussi Langlois décida-t-il de changer de technique. Méhédin pratiquait le négatif sur papier ciré sec de son maître Le Gray. Léger et ne risquant pas de se briser comme le verre, pouvant être sensibilisé bien avant la prise de vue et développé bien après celle-ci, il était adapté au paysage et au voyage mais, en Crimée, le grand froid le rendait cassant, et le temps de pose, très allongé, interdisait les portraits. Alerté par un article du Bulletin de la Société française de photographie, Langlois pensa adopter le procédé Taupenot, qui cumulait les avantages respectifs du collodion et de l'albumine, rapidité et emploi à sec. À Paris, de grands noms de la photographie, Bayard, Humbert de Molard, y allèrent de leurs conseils. L'aide vint surtout de Martens. Spécialiste des prises de vues panoramiques, disputant à Taupenot l'idée du collodion albuminé et récemment nommé photographe du cabinet de l'empereur, il ne pouvait se dérober. En avril, un mois avant leur départ, le collodion arriva. Il ne servit qu'à faire de vilains portraits : Méhédin, maîtrisant mal la technique et ne faisant pas de "la photographie à deux", en resta au papier !
Méhédin était là pour aider Langlois, mais il pensait aussi à son ouvre et n'acceptait la direction du colonel que pour le panorama. Langlois, de son côté, critiquait ces peintres et photographes, comme Robertson, qui, étrangers à l'art de la guerre, ne pouvaient que mal choisir leur point de vue et n'apportaient rien à la compréhension de la bataille, aussi dirigeait-il son combat photographique en stratège. La tour Malakoff, centre du dispositif de défense de Sébastopol, devint le centre des prises de vues du panorama, lieu où serait placé le spectateur. Les pièces d'artillerie à ses pieds, l'horizon s'offrait à sa vue. Grande courtine et petit redan, redoutes, traverses et fossés accrochaient, dans un cadrage serré, son regard au premier plan. Plus loin étaient les casernes, les docks, des bâtiments disputés et, bien sûr, le cimetière du Génie, qui évoquait tous ces morts que l'on ne voyait pas. On ramena trois cent soixante clichés.
Langlois en choisit vingt-neuf, quatorze par lui-même et quinze sur la suggestion de Méhédin, et les fit tirer par Martens. Rassemblés dans un coffret, ils furent offerts à son hôte, le maréchal Pélissier, général en chef de l'armée d'Orient. Un autre coffret fut destiné à l'empereur.
M.-C. S.-G.