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Gustave Doré, graveur à l'eau-forte

Portrait de Gustave Doré
Portrait de Gustave Doré

© Bibliothèque nationale de France

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C'est à la fin de sa carrière que Gustave Doré, brillant lithographe et dessinateur, se tourne vers la gravure sur cuivre. Une technique qui lui permet de travailler à des œuvres de grandes dimensions, à l'iconographie fourmillante.

La découverte par Gustave Doré de l’eau-forte ne fut ni précoce ni spontanée. Elle remonte à la fin de l’année 1868, date à laquelle Philippe Burty lui commande une planche pour le recueil Sonnets et eaux-fortes, publié par Alphonse Lemerre en 1869. L’ouvrage met en regard quarante-deux sonnets et autant d’eaux-fortes. Sollicité peu avant la parution, Doré est prié d’ « illustrer » un sonnet de Léon Cladel. Burty faisait sans doute confiance aux talents d’illustrateur de Doré ne pouvant s’appuyer sur son expérience d’aquafortiste alors inexistante. Le Lion, campé à la manière d’un Barye ou d’un Delacroix, ne donne pas une illustration littérale du poème. L’écriture légère et spontanée s’inscrit dans la lignée des eaux-fortes de peintre de la Société des aquafortistes. Dessinateur habile, rompu au format réduit du bois de bout, Doré aurait pu se laisser séduire par les avantages mis en avant par les promoteurs de l’eau-forte.

En août 1862, la rumeur courut que l’artiste préparait une eau-forte pour une livraison à venir de la Société des aquafortistes. Bien que son nom apparaisse dans la seconde liste des membres de la société, aucune planche de lui n’a jamais figuré parmi les livraisons.

À la belle étoile
À la belle étoile |

© Bibliothèque nationale de France

À quelques exceptions près, parmi lesquelles on peut mentionner les Contrebandiers espagnols, les eaux-fortes postérieures ne possèdent pas cette facture simple et spontanée qui caractérise l’eau-forte de peintre. Du format livresque auquel il est habitué et que la publication de Lemerre a continué à lui imposer, Doré va passer à des dimensions plus importantes peu communes chez les peintres-graveurs et qui le rapproche des graveurs de métier.
Son activité d’aquafortiste se concentre dans les années 1870 : elle concorde avec les séjours londoniens, l’ouverture de la Doré Gallery et l’illustration du London, a Pilgrimage de Blanchard Jerrold. Sur la cinquantaine d’eaux-fortes que compte son œuvre, de nombreuses planches traitent de sujets londoniens (mendiants et misérables), également présents dans les gravures sur bois de l’ouvrage consacré à la capitale anglaise. Quelques motifs espagnols se réfèrent à L’Espagne de Charles Davillier, illustrée par Doré et publiée dans Le Tour du monde entre 1862 et 1872, puis sous forme de livre en 1874.

Le vaisseau Concordia, dans un bassin des docks
Le vaisseau Concordia, dans un bassin des docks |

© Bibliothèque nationale de France

Mouvement d’affaires
Mouvement d’affaires |

© Bibliothèque nationale de France

Parmi ceux-ci, Intérieur d'église espagnole, gravé en cinq états, qui par son ambition et le soin apporté à sa réalisation, annonce la fameuse planche intitulée Le Néophyte, exécutée d’après un tableau éponyme. En 1877, le public du Salon annuel pouvait la découvrir, dans la section « gravure » du Palais des Champs-Elysées, alors que les sections « peinture » et « sculpture » présentaient respectivement trois tableaux et un groupe en plâtre. Doré entendait donner à cette eau-forte une importance équivalente à son œuvre peint qu’il n’a cessé de vouloir défendre aux yeux de la critique et du public. À nouveau exposé à l’Exposition universelle de 1878, Le Néophyte ne passa pas inaperçu et inspira même un sonnet au polygraphe François Fertiault.

Encombrement
Encombrement |

© Bibliothèque nationale de France

Régates (le départ)
Régates (le départ) |

© Bibliothèque nationale de France

La première idée du Néophyte, un très jeune moine au milieu de frères âgés, « vieux chênes dépouillés, cœurs froids, volcans éteints », selon le vers de Fertiault, apparaît, dès 1855, dans une lithographie, imprimée par Bertauts, intitulée Frère Angel, et inspirée par le personnage du roman Spiridion de George Sand, réédité par Calmann-Lévy la même année. En 1868, la grande toile représentant vingt-trois moines sur deux rangées de stalles est un des succès du Salon parisien, alors qu’une autre version peinte est exposée à la German Gallery de Londres. La même année, un ami d’enfance de Doré, Vaucorbeil, compose un Néophyte pour piano qui sera accompagné d’un dessin lithographique autographe reprenant le tableau. Plusieurs dessins intermédiaires très aboutis ont permis à Doré de passer du format de la toile à celui de la gravure. Imprimée par Salmon en 1875, la version gravée du Néophyte marque tout à la fois l’aboutissement de cette déclinaison du sujet dans de multiples supports et l’apogée de l’œuvre d’aquafortiste de Gustave Doré.

Le Néophyte
Le Néophyte |

© Photo musées de Strasbourg

Portrait de Gustave Doré
Portrait de Gustave Doré |

© Bibliothèque nationale de France

Qualifié de « cheval de bataille de Doré » par Beraldi, Le Néophyte était la « pièce de prédilection » de l’artiste à laquelle il a consacré par moins de neuf planches différentes. Huit planches préparatoires, restées inédites, témoignant d’incessantes modifications, ont permis d’aboutir à la version définitive, dont il était suffisamment satisfait pour la livrer au regard des amateurs et du grand public. C’est une exception au sein de son œuvre d’aquafortiste qui, pour la grande majorité, n’a fait l’objet d’aucune publication, les épreuves étant tirées en nombre très limité et les cuivres souvent détruits après le tirage.

S’il dessinait avec rapidité et aisance sur le cuivre vernis, Doré ne s’est pas interdit, pour le Néophyte et pour Intérieur d’église espagnole, de s’en remettre à des praticiens pour les morsures successives et pour rentrer les tailles, mais aussi pour procéder à la mise en teinte des fonds obtenus à la machine. Il n’a jamais, en effet, utilisé l’aquatinte pour réaliser dégradés et valeurs de ses eaux-fortes mais a préféré profiter de la régularité des outils mécanisés des graveurs de métier. On reconnaît là une manière de procéder voisine de l’élaboration de ses dessins d’illustration, promptement exécutés sur le bloc de buis et confiés ensuite aux burins experts des graveurs sur bois.

Provenance

Cet article provient du site Gustave Doré, l'imaginaire au pouvoir (2014), réalisé en partenariat avec le musée d'Orsay.

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