Expositions virtuelles
Gustave Doré

Les Fables de La Fontaine

par Jean-Marc Chatelain

Nuit, ciels tourmentés, spectres, grandes ombres inquiétantes...
« Tout parle » dans cet univers, mais d’une voix très souvent menaçante.

La puissance de l’effroi


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La nuit et le ciel tourmenté, chargé d’orage, sont d’autres pièces essentielles de l’univers d’inquiétude créé par Doré, qui joue des différents degrés de l’assombrissement. Rien que d’attendu dans une fable telle que « Le chêne et le roseau » : il faut représenter « le plus terrible des enfants / Que le Nord eût porté jusque-là dans ses flancs ». En revanche, aucune donnée du texte ne réclame à la lettre le crépuscule dans l’illustration des « Deux mulets » ou le ciel lourd de nuages dans la planche de « L’hirondelle et les petits oiseaux ». L’un et l’autre ne se justifient que par leur valeur symbolique : le jour mourant fait visuellement écho au « je péris » que prononce l’âne portant l’argent de la gabelle, le ciel menaçant au malheur que prophétise l’hirondelle. L’une des plus grandes réussites de Doré est, à cet égard, la planche qui illustre « Les loups et les brebis ». Tandis que les loups ravissants se coulent en formes rampantes de rôdeurs, plus glaçantes d’inquiétude qu’ouvertement féroces, la scène est plongée dans une nuit profonde éclairée par le seul éclat de la pleine lune, paysage nocturne que répètent les trois ombres noires des loups aux aguets dont brillent les yeux sans pupille, comme une lumière hypnotique semblable à celle de l’astre. Est-ce alors seulement la lune et quelques loups qu'on a représentés ici ? N’est-ce pas aussi la divinité lunaire des Enfers, Hécate, la déesse aux chiens, et ces trois loups réduits à leurs têtes ne sont-ils pas aussi Cerbère, le chien à triple tête qui entretient dans la mythologie des liens étroits avec Hécate ? Laissant ainsi affleurer un monde interprétatif sous-jacent, d’autant plus troublant que sa présence demeure latente, suggérée et non pas avérée par l’évidence du texte qui n’en dit mot, l’illustration découvre sous la sur face aimable de la fable les eaux profondes du mythe et leur puissance d’effroi.
 

Ombres et formes spectrales

Du même ordre imaginaire participe, comme la figure des loups aux aguets vient d’en donner l’exemple, le goût que manifeste Doré pour la représentation des ombres et des formes spectrales. Cela donne parfois lieu à des trouvailles de mise en scène : la gravure d’« Un animal dans la lune », pour laquelle l’artiste a pris de nouveau modèle sur celle d’Oudry, ajoute à celle-ci l’idée de transposer le motif de l’animal que les observateurs croient apercevoir à travers leur lunette en une souris fantastique, à grandes oreilles, échine courbe et queue sinueuse, créée par l’ombre portée du télescope et de l’assistance au clair de lune. Il est vrai qu’il n’y a là rien de vraiment inquiétant : ce n’est que l’ombre vaine de l’opinion. Bien plus angoissant est le spectre de la mort qui se profile comme une ombre livide parmi les arbres dans « La Mort et le bûcheron ». La crainte qu’inspire une telle représentation ne tient pas seulement au dessin d’une forme réduite à une silhouette dont on a estompé les contours pour la mieux manifester sous l’aspect subjectif du pressentiment : c’est aussi l’effet d’une composition organisée selon une perspective centrale, qui donne à la forme qui occupe cet axe stratégique la force dramatique d’une apparition.
À l’imagerie traditionnelle de la danse macabre, où la Mort était représentée de manière frontale, sous les traits d’un squelette tirant les hommes à lui pour les entraîner dans son pas, Doré substitue la figure d’un surgissement dans le lointain, qui fait d’autant mieux sentir le caractère inéluctable de la fin qu’il la maintient dans l’attente. La perspective est ici un principe d’organisation de l’espace doublé d’un principe psychologique de compréhension intuitive, qui lui donne toute sa raison d’être. Le procédé est le même, dans « Les loups et les brebis », pour les trois loups qui guettent leurs proies : ils apparaissent tout à coup sur l’immédiat horizon tracé par le bord de l’enclos où sont parquées les brebis, de manière à intégrer à la signification du danger l’expression de son imminence. Doré tire des effets d’autant plus puissants de ce principe de composition qu’il le conjugue souvent avec un éclairage à contre-jour et un cadrage qui place le regard à hauteur de celui qui subit la domination. Alors le lièvre qui apparaît aux grenouilles, l’aigle aux petits du hibou, le renard aux rats dans « Le lièvre et les grenouilles », « L’aigle et le hibou », « Les deux rats, le renard et l’œuf », surgissent eux aussi comme de grandes ombres menaçantes. Grandville resserrait le point de vue sur les figures : c’est le parti que suit également Doré dans les vignettes placées en tête de fable.
Mais pour les illustrations en pleine page, il élargit considérablement l’espace et accorde au paysage une importance nouvelle, en le choisissant aussi pour ses vertus d’éloquence : horreur d’une grotte ténébreuse (« Le lion malade et le renard » ;
« Le lion, le loup et le renard »), insécurité d'un promontoire suspendu sur la mer
Le berger et la mer »), angoisse d'un étroit défilé fermé par les murailles abruptes d'un château fort (« Le lion et le moucheron »), hostilité d'une côte de falaises battues par les flots (« Jupiter et le passager »), aridité d'un paysage minéral de haute montagne (« Les deux aventuriers et le talisman »). « Tout parle » dans cet univers, comme le disait La Fontaine, mais d’une voix très souvent menaçante : comme si Doré avait voulu montrer, en deçà de la critique des mœurs, le fonds originaire d’une expérience de la vulnérabilité humaine, face à laquelle les diverses conduites se présentent comme de possibles réponses. Ainsi mis ensemble au service d’une vision générale de l’œuvre, choix des figures, organisation de l’espace et distribution de la lumière font des planches de Doré un authentique et ambitieux projet d’interprétation visuelle des Fables de La Fontaine.
 
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