Expositions virtuelles
Gustave Doré

Gustave Doré, lithographe et graveur

par Valérie Sueur-Hermel

C'est par l'alliance de la veine comique et de la lithographie que Doré entame sa carrière d'illustrateur.

Lithographies pour rire

Évoquer Gustave Doré graveur impose de commencer par dissiper un malentendu.
Par commodité ou méconnaissance, il est souvent d’usage, en effet, de parler des « gravures » de Gustave Doré à propos de son œuvre d’illustrateur. Or, Doré n’a jamais gravé les très nombreuses illustrations d’ouvrage qu’il a son actif : il est l’auteur de dessins sur bois confiés à d’habiles interprètes, graveurs de métier. Mais cela ne l’a pas empêché de s’adonner à l’estampe originale tout d’abord comme lithographe, dès le début sa carrière, puis beaucoup plus tard comme aquafortiste. Cet œuvre original qui représente un pourcentage faible de l’œuvre imprimé est, si l’on excepte quelques pièces spectaculaires, loin de rivaliser avec son œuvre d’illustrateur.
L’intérêt pour la lithographie*, puis pour l’eau-forte*, correspond à la vogue dont ces deux techniques ont bénéficié successivement au moment où Doré les a pratiquées. En 1845, lorsque, à peine sorti de l’enfance, il décidait de se lancer dans une carrière artistique, la lithographie utilisée dans la presse satirique illustrée offrait un débouché aux dessinateurs désireux de vivre de leur art. Vingt ans plus tard, quand, en 1869, il faisait courir pour la première fois la pointe sur le cuivre verni, l’eau-forte était à la mode, remise au goût du jour depuis 1862 par l’éditeur Alfred Cadart et son entourage. La liberté d’exécution qui caractérise ces deux médiums présente le double avantage de répondre à la spontanéité du dessinateur tout en permettant la diffusion de ses œuvres et la circulation de son nom.
Gustave Doré découvre la lithographie précocement, à l’âge de treize ans, alors qu’il habite Bourg-en-Bresse, où son père a été nommé depuis 1843 en qualité d’ingénieur des Ponts-et-Chaussées. Il emprunte les sujets de ses toutes premières pierres à la société locale dont il croque les attitudes de manière humoristique. En 1845, La Vogue de Brou, lithographie à la plume imprimée par Ceyzériat, artisan-imprimeur à Bourg, reprend le motif d’un dessin exécuté l’année précédente, figurant une fête populaire devant l’auberge « Au mouton d’Espagne ». Les musiciens et les danseurs sont représentés avec des têtes d’animaux, à la manière de Grandville dont les suites lithographiques, telles Les Métamorphoses du jour, inspirent Doré depuis l’enfance.
Ainsi, c’est par l’alliance de la veine comique et de la lithographie que Doré entame sa carrière d’illustrateur. Les premiers essais provinciaux sont vite relayés par une suite de publications parisiennes.
 

La collaboration de Doré et de Philipon

Un voyage familial dans la capitale lui donne l’occasion de se présenter à la maison Aubert, place de la Bourse, dirigée par Charles Philipon, le fondateur des journaux satiriques La Caricature et Le Charivari. Philipon, qui a l’habitude de prendre sous son aile de jeunes artistes, est séduit par le talent prometteur que révèlent les caricatures apportées par Gustave et insiste auprès de ses parents pour l’intégrer à son équipe de dessinateurs. Le 17 avril 1848, la signature, avec le père de Doré, d’un contrat d’exclusivité pour une durée de trois ans, lui permet de réaliser officiellement son souhait d’embrasser une carrière artistique plutôt que d’entrer à l’Ecole polytechnique selon le vœu de ses parents. Le premier fruit de la collaboration de Doré et de Philipon est cependant antérieur. Une suite de quarante-six planches, réunies dans un album oblong, a été publiée en 1847 sous le titre Les Travaux d’Hercule. Philipon n’a pas hésité à utiliser la précocité de Doré, alors âgé de quinze ans, comme argument commercial, la mettant en avant dans sa préface : « Les Travaux d’Hercule ont été composés, dessinés et lithographiés par un artiste de quinze ans qui s’est appris le dessin sans maître et sans étude classiques. » Fortement marqués par l’influence conjointe de Rodolphe Töpffer et de Cham, dont des albums de même nature ont paru quelques années plus tôt chez Aubert1, mais aussi par L’Histoire ancienne de Daumier, les cent quatre dessins qui composent l’album ont été lithographiés à la plume par Doré qui a également rédigé les légendes.

voir l'album

 
Depuis le lancement par Philipon, en février 1848, du Journal pour rire, « journal d'images, journal comique, critique, satirique, lithographique... », Doré y publie régulièrement ses dessins lithographiques. Dès lors, il choisit de consacrer son crayon à « la caricature qui a pour but l’étude de mœurs » plus apte, selon lui, à traverser le temps que la caricature de circonstance et surtout publiable sous forme d’albums, « publication qui [lui] servira même beaucoup plus que celle qu’en fera le journal. »2 Il perçoit l’avantage de la déclinaison de ses dessins de presse sous d’autres formes, selon une stratégie commerciale couramment pratiquée par Aubert. Papiers peints ou albums indépendants sont autant de moyens diversifiés capables de toucher un plus large public et de faire connaître son talent.
Parmi les albums comiques lithographiés que Doré a à son actif, Trois artistes incompris et mécontents, une suite de vingt-sept planches mettant en scène les tribulations de Sombremine, auteur dramatique, de Badigeon, artiste-peintre et de Tartarini, musicien, partis chercher fortune en province, paraît en 1851. Quelques mois plus tard, un autre album de vingt-quatre planches, Les Dés-agréments d’un voyage d’agrément, relate les mésaventures d’un couple de commerçants retraités en voyage dans les Alpes. Suivent, en 1854, La Ménagerie parisienne et Les Différents publics de Paris qui témoignent d’un sens aigu de l’observation des mœurs parisiennes à la manière de la littérature panoramique des années 1840 (tels Les Français peints par eux-mêmes et les Scènes de la vie privée et publique des animaux de Grandville) ou des séries lithographiées par Gavarni et Daumier au même moment. Plus tardivement, sans doute en 1859, comme le suggère Henri Leblanc3, qui le considère comme le meilleur album de Doré, les Folies Gauloises, « depuis les romains jusqu’à nos jours. Album de mœurs et de costumes », attestent, au fil des vingt planches qui le composent, une maturité dans le traitement du sujet comme dans le dessin lithographique.
 
Si tous ces albums satiriques recèlent des trouvailles graphiques, alliées à des inventions narratives, des mises en pages originales jouant sur les changements d’échelle et les effets de cadrage, qui concourent à faire de Doré un précurseur des auteurs de bandes-dessinées, certains portent aussi l’empreinte de ses contemporains dont il a parfaitement assimilé les publications respectives. Son écriture graphique s’est nourrie des dessins de Töpffer, Grandville, Cham, Monnier, Daumier et Gavarni à qui il emprunte tour à tour des motifs. Les Différents publics de Paris intègrent des citations quasi-littérales de lithographies de Daumier alors que le nom de Gavarni vient à l’esprit en tournant les pages de La Ménagerie parisienne. Comme Daumier, Doré connaît toutes les possibilités plastiques du médium lithographique, alternant, selon les albums, le recours à la plume, cursive et elliptique, et au crayon plus nuancé, ou mêlant les deux, le cas échéant, pour suggérer la différence des plans4, griffant parfois la pierre au grattoir pour obtenir des blancs par abrasion. Mais cet usage inventif du médium est loin d’être systématique, victime sans doute de la productivité abondante de l’artiste, et bon nombre de pierres présentent des gris un peu uniformes faisant regretter les clair-obscur puissants des gravures sur bois.
 
 
Notes
1. De Rodolphe Töpffer, Histoire véritable de M. Crépin, Les Aventures de Monsieur Jabot,  Les Amours de M. Vieux-Bois, 1839 ; de Cham, Monsieur Lajaunisse, Monsieur Lamélasse, 1839, Histoire de Monsieur Jobart, 1840, Aventures de Télémaque, 1842.
2. Lettre de Gustave Doré à son père, Pierre Louis Christophe Doré, datée du 7 février 1849, citée par Philippe Kaenel dans Le Métier d'illustrateur, Genève, Droz, 2005, p. 399.
3. Henri Leblanc, Catalogue de l'œuvre complet de Gustave Doré, Paris, Ch. Bosse, 1931, p. 114.
4. C'est le cas, par exemple, dans les Folies Gauloises où les premiers plans de certaines planches sont traités à la plume et à l'encre alors que les arrière-plans sont esquissés au crayon.
haut de page