Expositions virtuelles
Gustave Doré

Gustave Doré, illustrateur

par Valérie Sueur-Hermel

Doré ne s’est pas contenté de battre les records de son époque par une productivité hors du commun, il a nourri l’ambition de construire un œuvre d’illustrateur en soi, une bibliothèque idéale illustrée.

Le passage de la caricature à l'illustration de luxueux in-folios

En 1867, dans une caricature de Carlo Gripp qui évoque les épisodes de sa vie, Gustave Doré est représenté émergeant, avec son crayon, d’une montagne formée par les livres qu’il a déjà illustrés, avec cette légende : « C’est le mont Dore ? Non, c’est le mont Doré. » L’abondance des titres retranscrits par le dessinateur sur les plats des ouvrages entassés (La Sainte Bible, le tout dernier en date, publié en 1866, Rabelais, les Contes de Perrault, L’Enfer de Dante, Le Juif errant, Don Quichotte, La Fontaine, Le Capitaine Fracasse, Atala, Voyage aux Pyrénées, Les Contes drolatiques,…) laisse rêveur si l’on songe à l’âge de Doré en 1867. Il n’a alors que trente-cinq ans et a déjà été promu Chevalier de la Légion d’honneur depuis six ans, après la publication de L’Enfer.
De l’édition illustrée des Œuvres de François Rabelais, parue en 1854, jusqu’au Roland furieux édité en 1879, quatre ans avant sa mort, sa carrière d’illustrateur pourrait se résumer à quelques chiffres vertigineux : dix mille dessins exécutés pour des ouvrages ou des périodiques, interprétés par plus de cent soixante graveurs et feuilletés par « des millions de mains » pour reprendre une formule de son premier catalographe, Henri Beraldi1.
L’approche statistique est vite rattrapée par l’aspect qualitatif lorsque l’on aligne les principaux ouvrages illustrés par l’artiste. Car Doré ne s’est pas contenté de battre les records de son époque par une productivité hors du commun, il a nourri l’ambition de construire un œuvre d’illustrateur en soi, une bibliothèque idéale illustrée, élaborée à la fois selon des critères de choix des textes et une méthode d’exécution des illustrations personnellement mise en œuvre.
 

Des commandes à l'expression personelle

Si, à l’instar de nombre de ses collègues peintres ou dessinateurs, la carrière d’illustrateur de Gustave Doré a débuté pour répondre à une nécessité économique, elle a rapidement pris une toute autre ampleur, devenant un mode d’expression à part entière. Grâce au soutien de Charles Philipon, directeur du Charivari et du Journal pour rire dont il fut par contrat un des dessinateurs attitrés pendant trois ans, de 1847 à 1850, le jeune Doré s’est fait un nom dans le domaine de la caricature de mœurs poursuivant, au-delà des termes mêmes de ce contrat, ses activités de dessinateur de presse. Les albums d’histoires en estampes préfigurant la bande-dessinée (Dés-agréments d’un voyage d’agrément, Trois artistes incompris et mécontents, Les Folies Gauloises), qui l’ont fait connaître auprès d’un large public, le cantonnaient néanmoins dans un registre modeste au regard de la carrière artistique.
Le sort des illustrateurs d’ouvrages, dont le secteur d’activité fut particulièrement prospère pendant la période romantique, était un peu plus enviable et le passage de la caricature à l’illustration revenait à gravir un échelon dans la hiérarchie artistique. Ambitieux et peu enclin à se contenter d’un statut médiocre, Doré a rapidement manifesté son désir d’obtenir d’autres travaux que ceux offerts par la caricature de presse.
Il doit ses premières commandes d’illustrations à l’intervention d’un ami de sa mère, Paul Lacroix, connu sous le pseudonyme du Bibliophile Jacob, qui a obtenu de son éditeur, Joseph Bry, de lui confier l’exécution de 134 dessins pour Les Œuvres illustrées du Bibliophile Jacob parues en 1852. La collaboration avec Bry se poursuit, en 1853, avec les Œuvres complètes de Lord Byron, pour lesquelles il réalise 24 dessins.

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La notoriété arrive avec la publication, en 1854, chez le même éditeur, des Œuvres de François Rabelais dont l’édition scientifique a été confiée à Paul Lacroix. Contrairement aux précédents ouvrages, Doré en assume seul la totalité de l’illustration. Le succès de l’ouvrage, dont la presse se fait l’écho, lui ouvre la voie d’une carrière d’illustrateur, à 22 ans. Au fil des 89 vignettes et 14 planches hors texte le goût de Doré pour le fantastique s’affirme. Cette veine, oscillant entre comique et grotesque, va trouver à s’exprimer de nouveau dans les Contes drolatiques de Balzac (1855), dont la publication suit de peu le Rabelais mais qui ne remporte pas le même succès en dépit de l’inventivité de l’illustration que Beraldi n’hésite pas à qualifier de « chef d’œuvre où chaque vignette est une trouvaille ».2
C’est probablement la même année que Doré élabore ce qui s’apparente à un programme éditorial et qui ne sera consigné qu’une dizaine d’années plus tard. Il semble intéressant de retranscrire in-extenso ce texte, dans lequel il donne les clefs de l’élaboration de son œuvre d’illustrateur.
lire le programme éditorial écrit par Gustave Doré en 1865
 
La réalisation d'une telle bibliothèque illustrée va désormais guider la carrière d'illustrateur de Doré qui ne sera plus laissée au seul hasard des commandes. Parmi les trente-six occurrences figurant dans cette liste ambitieuse, quoique non exhaustive, beaucoup de livres ne seront pas traités alors que d'autres titres doivent être ajoutés, au premier rang desquels La Bible.
Comme Doré le rappelle, c’est l’illustration de L’Enfer de Dante qui inaugure, en 1861, la suite annoncée de luxueux in-folio. L’illustrateur en assume les frais, l’éditeur, en l’occurrence Louis Hachette, s’étant refusé à prendre le risque de parier sur une entreprise qui, pensait-il, se solderait par un échec commercial. Mais alors qu’Hachette prévoit d’écouler 400 exemplaires, ce sont 3 000 exemplaires qui sont vendus en quelques jours, donnant raison à l’intuition de Doré. Dès lors, les éditeurs se disputent le talentueux illustrateur dont la réputation commence à s’étendre hors des frontières hexagonales.

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Les années 1860 marquent le sommet de son activité : les titres emblématiques – présents ou non dans la liste –, édités successivement, prouvent à quel point Doré se donne les moyens de son ambition. Les Contes de Perrault paraissent en 1862, chez Hetzel, offrant un contrepoint « merveilleux divertissant, spirituel, émouvant jusque dans le comique et comique jusque dans l’émouvant » au « merveilleux dans ce qu’il a de plus funèbre, de plus tragique et de plus ardu » de L’Enfer. Ensuite, les collaborations avec Hachette se succèdent à un rythme régulier : Atala de Chateaubriand paraît en 1863, Don Quichotte de Cervantès la même année, Les Fables de La Fontaine suivent peu de temps après sous la forme d’un tirage ordinaire paru en livraisons et d’un tirage de luxe. Alfred Mame, à Tours, édite La Sainte Bible selon la Vulgate en deux volumes en 1866. À ce bel ensemble, on peut ajouter le reportage en images consacré à la capitale anglaise à l’époque victorienne, London, a Pilgrimage, riche de 180 illustrations qui paraitra à Londres, chez Grant, en 1872, avec des textes de son ami Blanchard Jerrold, puis dans une adaptation française par Louis Enault, en 1876. Publiée chez Hachette, quatre ans avant sa mort, en 1879, l’illustration du poème héroïque de l’Arioste, Roland Furieux, chef d’œuvre de la littérature chevaleresque de la Renaissance, vient clore prématurément la bibliothèque illustrée de Doré.
Les œuvres de Shakespeare dont il avait commencé l’illustration en 1859 avec des dessins pour Macbeth, ne pourront y être incluses.

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Il ne faut pas oublier d’autres publications, nombreuses et variées, qui, si elles ne répondent pas aux critères énoncés dans le programme de Doré, attestent de ses liens avec les auteurs de son temps. Dans leur ordre de parution, on peut citer les Contes drolatiques d’Honoré de Balzac (Société générale de librairie, 1855), Voyage aux eaux des Pyrénées d’Hippolyte Taine (Hachette, 1855), Le Nouveau Paris, histoire de ses vingt arrondissements d’Emile de Labédollière (Gustave Barba, 1860), Le Roi des montagnes d’Edmond About (Hachette, 1861), Le Chemin des écoliers, promenade de Paris à Marly-le-roi en suivant les bords du Rhin de X.-B. Saintine (Hachette, 1861) et La Mythologie du Rhin du même auteur (Hachette, 1862), Les Aventures du Baron de Münchhausen de Rudolf Erich Raspe traduit par Théophile Gautier (Furne, 1862), La Légende de Croque-mitaine d’Ernest L’Epine (Hachette, 1863), Le Capitaine Fracasse de Théophile Gautier (Charpentier, 1866), L’Espagne de Charles Davillier (Hachette, 1874), L’Histoire des croisades de Joseph Michaud (Furne, 1877). Doré a également illustré quelques textes anglais contemporains parmi lesquels les poèmes de Charles Tennyson Elaine, Viviane, Genièvre et Enide (Edward Moxon, 1867), The Rime of the Ancient Mariner de Samuel Taylor Coleridge (The Doré Gallery, 1876, puis Hachette, 1877) et The Raven d’Edgar Poe (Sampson Low, 1883).

Devant la richesse d’une telle énumération, fidèle à l’image du dessinateur prolixe sans cesse au travail, l’absence de certains noms intrigue. Ainsi cherche-t-on en vain ceux de Jules Verne, par exemple, ou de Victor Hugo. Les illustrations pour l’œuvre de ce dernier, à qui Doré vouait pourtant une grande admiration, se résument à deux dessins pour Les Travailleurs de la mer. Doré livra lui-même l’explication de ce silence face à l’œuvre du grand écrivain, arguant « qu’avec un texte de Hugo où tout est si complètement et comme plastiquement décrit, figuré presque, le crayon et le pinceau n’avaient plus qu’à servilement décalquer ; c’est-à-dire que son imagination à lui Doré resterait sans emploi. »3 Les correspondances entre les œuvres, littéraire de l’un et plastique de l’autre, révèlent pourtant une parenté dont les liens se sont tissés sous les derniers feux d’un romantisme qui renaît de ses cendres, ce « romantisme des années 1860 », étudié et défini par Pierre Georgel en 19734.

 
Notes
1. Henri Beraldi, Les Graveurs du XIXe siècle : guide de l'amateur d'estampes modernes, tome 6, Paris, Librairie L. Conquet, 1887, p. 5.
2. H. Beraldi, op. cit., p. 9. 
3. Ces propos ont été rapportés par Jules Laurens dans La Légende des ateliers (Paris, Fischbacher, 1901, p. 89).
4. Pierre Georgel, « Le romantisme des années 1860. Correspondance Victor Hugo-Philippe Burty », Revue de l'art, numéro 20, p. 8-64.
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