Expositions virtuelles
Gustave Doré

Gustave Doré, paysagiste

par Philippe Kaenel

« La personne qui sera chargée de reconstituer ma biographie peut d’ores et déjà noter que ce sont ces paysages qui suscitèrent en moi les premières impressions vivantes et durables, et qui déterminèrent donc mes goûts en matière d’art.3 »

« De ses doigts et de son imagination » : les paysages illustrés, peints et aquarellés

Cézanne aurait déclaré au poète Joachim Gasquet vers 1900 : « Je n’aime pas la peinture littéraire […]. Et vouloir forcer l’expression de la nature, tordre les arbres, faire grimacer les rochers, comme Gustave Doré, ou même raffiner comme Vinci, c’est encore de la littérature1. » Les paysages de Doré présentés au Salon dans les années 1870 et 1880 ne correspondent pas à ces jugements. Cézanne songe plus probablement à La Légende du juif errant, à l’illustration de L’Enfer de Dante ou à tous les volumes dans lesquels Doré se plaît à animer la nature de manière plus ou moins fantastique. Son art du paysage est multiple, protéiforme. On trouve dans son œuvre des paysages satiriques, excentriques ou télescopiques, préhistoriques, bibliques, historiques ou cosmiques, féeriques, idylliques ou fantastiques, infernaux et célestes, sylvestres et alpestres, maritimes et sous-marins, urbains et ruraux, topographiques, touristiques ou imaginaires… Ils abondent dans ses illustrations, les hors-texte de grand format fonctionnant comme des tableaux, arrêtant le fil de la lecture au profit de la contemplation. Les éditions de Dante (1861 et 1868), Les Contes de Perrault (1862), Don Quichotte et Atala de Chateaubriand (1863), la Bible et Paradise Lost (1866), les Idylles de Tennyson (1867-1868), London : A Pilgrimage (1872), The Rime of the Ancien Mariner (1876), l’Histoire des croisades (1877), le Roland furieux (1879) et The Raven de Poe (1883) insistent parfois plus sur le décor naturel que sur les figures, traditionnellement porteuses de l’action. Atala est exemplaire à cet égard. Comme le dit Chateaubriand dans la préface de la première édition, « c’est une sorte de poème, moitié descriptif, moitié dramatique : tout consiste dans la peinture de deux amants qui marchent et causent dans la solitude, et dans le tableau des troubles de l’amour, au milieu du calme des déserts ». Par « désert », l’auteur entend la nature primitive, originelle, vierge de présence humaine. La forêt y joue un rôle central, tantôt silencieuse, tantôt animée : « Tout ici, au contraire, est mouvement et murmure », dit la légende d’une illustration où s’enracine un arbre cyclopéen, où s’accrochent lianes et lichens ; une nature gigantesque et parfois animée, qui a marqué les imaginations cinématographiques.
 
Doré excelle dans l’invention de formes naturelles anthropomorphes et surtout zoomorphes. Ce pouvoir d’imagination remonterait à son enfance. Âgé de sept ans à peine, il se serait échappé de la maison de campagne de son père à Barr et endormi dans la forêt du mont Sainte-Odile, lieu de légendes et de pèlerinages. « Le murmure des arbres, comme une lamentation, semblait lui faire reproche ; il voyait dans l’amoncellement des nuages un signe de mauvais augure et le rugissement du vent dans la vallée lui fit l’effet d’une meute de loups qui approchait2. » Ses deux biographes, qui exploitent son journal inédit, ont bien retenu le message que l’artiste leur adresse indirectement : « Cette partie de l’Alsace, très rustique, est particulièrement remarquable pour la beauté de ses paysages de forêt et de montagne. La personne qui sera chargée de reconstituer ma biographie peut d’ores et déjà noter que ce sont ces paysages qui suscitèrent en moi les premières impressions vivantes et durables, et qui déterminèrent donc mes goûts en matière d’art3. » Même reconstruites après-coup et amplifiées, ces anecdotes confirment l’importance matricielle de ce site pittoresque et légendaire, où Doré revient fréquemment se ressourcer et qu’il fixe dans plusieurs dessins, aquarelles et peintures4. Ainsi, résidant au couvent Sainte-Odile en septembre 1866, il écrit à une destinataire inconnue : « J’ai beaucoup voyagé ; j’ai visité tous les pays de grandes montagnes, savoir les Alpes, les Pyrénées, les Sierras Nevadas. Eh bien je trouve que ces montagnes des Vosges, sans égaler ces dernières en élévation, leur sont supérieures sur tous les autres points. D’abord il n’existe nulle part de forêts aussi belles qu’ici. La végétation y est d’une richesse et d’un grandiose qui dépasse tout ce que j’ai vu. Les arbres y sont d’une élévation énorme […]. Les paysages de ce pays font songer à ces forêts enchantées que peint l’Arioste et aux jardins fabuleux du Tasse. Il semble que l’on se trouve dans ce milieu fantastique des romans de chevalerie5. »
 
Les paysages de Doré font jouer deux lectures : l’une invite à la contemplation et l’autre conduit à la fable. Elles se déploient à leur tour entre deux pôles, l’un naturaliste et l’autre fantastique. Atala comme les éditions de la Bible, de Perrault ou de Tennyson tendent vers le premier tandis qu’une partie des illustrations des textes de Dante, de l’Arioste, de Coleridge ou de Poe tend vers le second, occupé par un ensemble de récits excentriques, chevaleresques et burlesques. On songe à La Mythologie du Rhin (1862), La Légende de Croque-Mitaine (1863) et surtout aux visions extraordinaires des Aventures du baron de Münchhausen (1862) : le soleil enrhumé clignant de l’œil, les pérégrinations sous-marines du héros, son trois-mâts, toutes voiles sorties, voguant au-dessus des flots vers la lune…
Doré est également très tôt marqué par un autre territoire : celui des Alpes. « Lorsque j’avais neuf ans, mon père fut nommé ingénieur en chef du département de l’Ain et, par un étrange hasard, sa mutation le fit passer d’une contrée vallonnée à une autre plus montagneuse encore. L’Ain est une belle province de la Savoie française entièrement située sur les contreforts des Alpes. Mon père était alors chargé de surveiller la construction de la ligne de chemin de fer devant relier Lyon à Genève. Il m’emmenait presque toujours avec lui dans ses déplacements professionnels, et nous allions souvent jusqu’aux confins de la Savoie et de l’Oberland. Comme on pouvait s’y attendre, cette éducation pittoresque qui fut la mienne dès mon plus jeune âge suscita chez moi un goût immodéré pour les montagnes et les paysages montagneux ; goût qui ne s’est jamais démenti jusqu’à aujourd’hui6. » Plusieurs proches du jeune artiste ont témoigné de sa passion pour l’alpinisme, partagée avec son frère Ernest. « Gustave m’effraie par ses excursions dans les glaciers […]. Les guides prétendent que ce sont deux chamois7 », écrit Mme Doré lors d’un séjour de deux mois dans les Alpes savoyardes et en Suisse, durant l’été 1853. L’excellente forme physique de Doré lui permet d’ailleurs d’aller sur le motif et de varier les points de vue d’altitude.
En 1851, il met en scène la figure du peintre dans le paysage dans deux histoires en images. Trois artistes incompris et mécontens débute avec l’ascension d’une montagne par les trois héros sur « le chemin de la gloire ». Arrivés au sommet, ils le « livrent au souffle de leur inspiration » (un coup de vent), puis « au terrain glissant de la rêverie » (ils dévalent une pente sur leur postérieur).
 
Les Dés-agréments d’un voyage d’agrément (1851) raconte l’histoire de Mr Plumet, bourgeois à la retraite qui décide de visiter les Alpes et de les dessiner. Au cours de ses pérégrinations en Suisse, il s’étonne de voir une foule se précipiter dans les montagnes, avant de prendre connaissance de la raison de cette agitation : « Le célèbre Gustave Doré est dans les environs. » Mr Plumet rend alors visite à Doré en train de peindre un immense paysage : « Guidé par la voix secrète de la gloire, je trouvai le protégé de celle-ci dans un bas-fond sauvage. “Môssieu, et ami, lui dis-je enfin de l’accent le plus aimable, votre génie comique s’étend donc jusqu’à caricaturer le paysage.” À cet [sic] apostrophe que j’avais cru flatteur, ce fils de la gloire s’offusqua – Dieu ! que ces célébrités de Paris pâlissent à être vues de près. » Dans la scène suivante, Doré se dessine bottant les fesses de Mr Plumet. Mais ils se réconcilient peu après : « Je me trompai : ce jeune homme est doué d’un excellent cœur et d’une rare poésie. Le soir, il vit mon album et en fut si touché qu’il me conseilla de le publier chez Aubert à mon retour… ce que je ferai. » Dans cet album, la caricature des mœurs artistiques et touristiques donne lieu à une série de visions alpestres exceptionnelles car découpées par la lunette télescopique de Mme Plumet qui assiste de loin et de manière fragmentaire à l’ascension du mont Blanc par son mari.
On appréciera la morale publiée à la fin de l’album : « Quoique ce livre ne soit pas une fable, on peut en déduire une morale d’une éternelle vérité : […] 4o Que les Alpes ont été, sont et seront toujours la plus belle chose qui soit au monde. 5o Que les albums de Gustave Doré tendront toujours à embellir la nature et la triste réalité. »
 
Notes
1. Joachim Gasquet, Cézanne, La Versanne, Encre marine, 2002, p. 260-261.
2. Blanchard Jerrold, Life of Gustave Doré, Londres, W. H. Allen, 1891, p. 13 ; Blanche Roosevelt, La Vie et les œuvres de Gustave Doré, d'après les souvenirs de sa famille, de ses amis et de l'auteur, Paris, Librairie illustrée, 1887, p. 53-54.
3. Extrait du journal de Gustave Doré cité en anglais in Blanche Roosevelt, The Life and Reminiscences of Gustave Doré, New York, Cassell & Company, 1885, p. 43-44.
4. Voir Viktoria von der Brüggen et Christine Peltre (sous la direction de), L'Alsace pittoresque, l'invention d'un paysage, 1770-1870, Paris, Hazan / Colmar, musée Unterlinden, 2011.
5. Lettre de Gustave Doré à une femme, 19 septembre 1866, musée d'Art moderne et contemporain de Strasbourg, DOR 1992/3-027.
6. Extrait du journal de Gustave Doré cité en anglais in Blanche Roosevelt, The Life and Reminiscences of Gustave Doré, op. cit., p. 43-44.
7. Lettre d'Alexandrine Doré le 20 août 1853, citée ibid.
 
haut de page