Expositions virtuelles
Gustave Doré

Gustave Doré, paysagiste

par Philippe Kaenel

 

Le paysage, genre médaillé au Salon, ébranle la hiérarchie des genres et des valeurs 

Une dizaine d’années plus tard, Doré placera une nouvelle fois ses lecteurs dans une position télescopique en rendant compte d’un des épisodes devenus parmi les plus célèbres de l’histoire de l’alpinisme. Edward Whymper a vingt-cinq ans lorsqu’il conquiert, le 14 juillet 1865, le Cervin, l’une des dernières sommités invaincues des Alpes, face à une cordée italienne concurrente. Mais, à la descente, quatre coéquipiers sont précipités dans l’abîme après que la corde s’est cassée. Les récits de l’événement tragique se multiplient aussitôt dans la presse européenne, comme dans Le Monde illustré du 5 août qui, sous la plume d’un correspondant, présente un « croquis fait sur les lieux d’après les récits d’un des témoins oculaires » et l’article paru dans le Journal de Genève. Cette vision latérale de chute de la paroi rocheuse est aussi imaginaire que celles conçues par Doré en 1865 sous la forme de deux dessins lithographiés par Eugène Cicéri et de deux grands lavis aquarellés et gouachés. Dans l’une et l’autre version, la scène de la chute est montrée de près afin de mettre en évidence le moment dramatique où la corde se rompt (épisode litigieux qui, dans le récit que Whymper produit peu après l’événement, n’est montré que par des détails photographiés de la corde déficiente1). Dessinateur et graveur, Whymper avait découvert les Alpes à l’âge de vingt ans dans le cadre d’une commande de l’éditeur Longman. Les points communs entre le dessinateur alpiniste anglais et le Français ont certainement dû frapper celui qui avait déjà montré un grand intérêt pour les scènes de chute, par exemple dans le Voyage en Espagne et dans « Les chasseurs à l’ours », lithographie parue dans le Musée français-anglais en 1857.
 
C’est précisément cette année-là que Doré tente vraiment de percer en tant que paysagiste au Salon, en présentant huit œuvres : Un torrent, souvenir des Alpes, L’Orage, Souvenir des Vosges, Solitude, Un sommet de montagne dans les Alpes, Vue prise en Alsace, Un pâturage et Effet de soleil couchant dans les Alpes. Il s’agit de titres peu spécifiques, très courants dans l’œuvre de Doré (et de ses contemporains), qui ne permettent pas de recoupements assurés avec les œuvres connues dans les collections privées et publiques ni avec les reproductions photographiques de l’œuvre, par Goupil ou Micheletz par exemple, d’autant plus que les paysages exposés sont rarement décrits et commentés par les critiques2. Peut-être certaines de ces toiles de 1857 faisaient partie de l’ensemble de sept paysages commandés par Charles Philipon aux environs de 1850, légués par lui au musée de Strasbourg3. Dans tous les cas, le paysage permet à Doré d’aborder le genre le moins « illustratif » qui soit, et de se démarquer le plus possible de sa réputation naissante dans le domaine de l’édition.
Le jeune peintre prend exemple sur le maître du paysage alpestre, le Genevois Alexandre Calame, admiré en France pour ses grandes toiles comme L’Orage à la Handeck qui lui vaut la médaille d’or au Salon de 1839, décoré peu après, en compagnie d’un autre paysagiste genevois, François Diday, puis collectionné par Napoléon III qui lui achète à prix d’or Le Lac des Quatre-Cantons en 1853. Le paysage est en passe de devenir un genre médaillé au Salon et couru par le public, qui ébranle la hiérarchie des genres et des valeurs : autant de facteurs qui ne sont pas sans incidence sur les choix de Doré dans les années 18504, d’autant plus qu’il réussit à attirer l’attention d’Alfred Bruyas, avec le soutien de Courbet probablement5. En 1857, le collectionneur de Montpellier fait l’acquisition du Soir, exposé au Salon de 1855 : paysage fluvial rhénan composé de peupliers, animé par une typique cigogne au premier plan6. L’autre toile de Doré en possession de Bruyas, qui la lègue au musée de sa ville en 1868, pourrait correspondre au Lendemain de l’orage (montagnes des Alpes) présenté au Salon de 1852 : peut-être une vue de la vallée de Lauterbrunnen en Suisse centrale, un haut lieu de tourisme international. L’empreinte de Calame sera durable tout au long de la carrière de Doré : celui-ci va multiplier autant les vues en coulisse de torrents dévalant vers le spectateur, au milieu des éboulis et des sapins, que les panoramas contemplatifs de sommets saisis sous une lumière crépusculaire et les vues de plans d’eau lumineux entourés de montagnes. Globalement, son œuvre associe la finesse et la luminosité des vues du peintre genevois à la touche expressive et aux empâtements de Courbet.
 
Dès les années 1860, les paysages savoyards, suisses, italiens et vosgiens occupent les cimaises avec d’autres paysages aux intitulés plus génériques. Doré ne présente pas moins de douze paysages sur les quinze œuvres aux cimaises de la première exposition de la Société nationale des beaux-arts présidée par son mentor, Théophile Gautier, lors de sa création, en 1864 mais il n’a jamais exposé ses paysages pyrénéens. Nous sommes près d’un demi-siècle avant l’invention du « pyrénéisme » par Henri Beraldi, le grand spécialiste de la gravure en France. L’iconographie pyrénéenne, quand elle n’est pas ajustée aux canons de la peinture alpestre (Jules Coignet et sa Vue prise des Pyrénées au Salon de 1834)7, préoccupe encore peu les artistes et les collectionneurs, cela à la différence de l’Écosse que Doré présente dans la technique de l’aquarelle au Salon de 1878. Un vallon aux environs de Brœmar est suivi par deux toiles, Souvenir de Lock-Corron (1880) et Le Garry, torrent dans le Perthshire (1882).
Les mêmes œuvres circulent entre la Doré Gallery (depuis 1868) et le salon de la Société des aquarellistes français de 1879 à 1882. Présidée par Guillaume Dubufe, cette manifestation parisienne a pour but d’offrir une visibilité que le Salon ne facilite guère. Les quarante sociétaires exposent leurs œuvres à la rue Laffitte, puis à la galerie Georges-Petit, rue de Sèze. Présent dès la première heure aux côtés de Leloir, Lami, Fortuny ou Detaille, Doré y propose entre autres sujets vingt-deux paysages – essentiellement alpestres, suisses et écossais. Il serait vain d’énumérer ses modèles dans le domaine de l’aquarelle. Mais il a sans doute pu visiter l’exposition permanente de la Society of Painters in Water Colours (depuis 1804) et l’exposition concurrente de la New Society of Painters in Water Colours (depuis 1832), non loin de la National Gallery, à Pall Mall East. Notons qu’en 1878 est également fondée la Scottish Watercolour Society, un an avant la société française : preuve de la vogue du genre un peu partout en Europe, et surtout en Grande-Bretagne8.
Notes
1. Scrambles Amongst the Alps in the Years 1860-1869 paraît en 1871 avec des illustrations de l'auteur.
2. Le paysage chez Doré est abordé par Michael Schmidt, « Die Landschaft bei Gustave Doré », in Herwig Guratzsch et Gerd Unverfehrt (sous la direction de), Gustave Doré 1832-1883, t. I, Illustrator, Maler, Bildhauer, Dortmund, Harenberg Kommunikation, coll. « Die bibliophilen Taschenbücher », 1982, p. 185-208 ; par Nadine Lehni et Marie-Jeanne Geyer, Gustave Doré, 1832-1883, cat. exp., Strasbourg, musée d’Art moderne et contemporain, 1983 ; par Annie Renonciat, La Vie et l’œuvre de Gustave Doré, Paris, ACR Édition, 1983 ; et par Magali Briat-Philippe et Philippe Kaenel, Gustave Doré, un peintre-né, cat. exp., Bourg-en-Bresse, musée du Monastère royal de Brou / Paris, Somogy, 2012.
3. Selon Hans Haug, Gustave Doré, catalogue des œuvres originales et de l’œuvre gravé conservés au musée des Beaux-Arts de Strasbourg, Strasbourg, Édition des Musées de la Ville, 1954, p. 18.
4. Voir Pierre Miquel, Le Paysage français au XIXe siècle, Maurs-la-Jolie, Éditions de la Martinelle, 1975. Dans les années 1850, le paysage est le genre le plus acheté par l’État : voir Pierre Angrand, « L’État mécène, période autoritaire du Second Empire, 1851-1860 », Gazette des beaux-arts, mai-juin 1968, p. 303-348.
5. « Monsieur, J’aurai l’honneur de vous envoyer un de ces trois matins le tableau que vous me demandez pour joindre à votre belle collection d’œuvres modernes. Je suis flatté d’avance par ce que l’on m’a souvent dit du voisinage que j’y trouverai. […] Si la mémoire ne me trompe pas, je crois, Monsieur, que vous vîntes à mon atelier, il y a de cela quatre ans environ, avec Courbet. J’eus le regret de m’être trouvé absent ce jour-là. » (Cité in Pierre Borel, Le Roman de Gustave Courbet, Paris, Sansot, 1922, p. 29-30).
6. Voir Musée de Montpellier, la galerie Bruyas par Alfred Bruyas, avec le concours des écrivains et des artistes contemporains, Paris, Imprimerie J. Claye, 1876, p. 480. S’agit-il de la région de l’île aux Épis près de Strasbourg, que Doré représente à plusieurs reprises ?
7. Voir Gouffres, chaos, torrents et cimes, les Pyrénées des peintres, Toulouse, Privat, 2007.
8. Voir Martin Hardie, Watercolour Painting in Britain, t. III, The Victorian Period, Londres, Batsford, 1968 ; William Hauptman, L’Âge d’or de l’aquarelle anglaise, 1770-1900, Lausanne, Fondation de l’Hermitage, 1999.
 
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