Expositions virtuelles
Gustave Doré

Gustave Doré, paysagiste

par Philippe Kaenel

 

Le sentiment du paysage et l'implication de l'œil dans la vue

La récurrence du mot « souvenir » dans les titres donnés par l’artiste n’est pas qu’une solution de facilité. Elle indique au visiteur du Salon que le paysage a été vu, mais aussi qu’il est remémoré par la peinture. Aux yeux des partisans du réalisme en art, de Castagnary et surtout de Zola, « M. Gustave Doré seul ose encore courir le ridicule de faire des paysages d’imagination. Cette année, il a au Salon le Crépuscule et Souvenir de Lock-Corron, deux étonnants horizons romantiques, d’un effet théâtral, et peints dans ces tons boueux dont il attriste d’ordinaire ses plus fulgurantes imaginations. Remarquez que ce titre : Souvenir de Lock-Corron, a l’air d’indiquer que le peintre a tout au moins pris des notes sur la nature. Mais je ne sais comment il fait, il peint en plein rêve, même lorsqu’il s’appuie sur une réalité1 ».
Plusieurs témoignages semblent accréditer le jugement de Zola, à commencer par celui de la mère du jeune artiste lors d’un voyage en Allemagne au début des années 1850 : « À Cologne (après avoir passé par Bruxelles), Gustave travaille de ses doigts et de son imagination. Son album est plein d’esquisses. Nous avons tout vu ; les églises byzantines, grecques, et tout ce qui s’ensuit2. » Lors d’un voyage à Chamonix en 1853, Gabriel Daubrée, inspecteur des mines, proche du père de Doré, raconte : « Il restait en contemplation devant la beauté des sites, comme enivré d’admiration ; mais je ne le vis jamais prendre de croquis ou de note. Je lui demandai un jour, en riant, s’il n’estimait pas assez le paysage pour prendre le risque de le copier et s’il ne songeait pas à le dessiner3. » Et Doré de convier son ami quelques jours plus tard dans sa chambre remplie d’esquisses exactes dessinées et peintes de mémoire4.
On peut donner foi à ces témoignages, mais ils correspondent à l’attitude de Doré au début de sa carrière surtout. De nombreuses aquarelles de format réduit, qui posent la couleur de manière rapide, montrent que Doré dessinait évidemment d’après nature, comme tous les artistes de son temps, et qu’ensuite il reprenait ses notes visuelles pour en faire des œuvres de plus grande dimension et plus achevées – comme tous les paysagistes contemporains, impressionnistes inclus. Ce qui vaut pour la peinture vaut pour les grandes aquarelles, que l’on imagine mal exécutées de bout en bout en plein air. Tel est le cas de deux vues exceptionnelles de Saint-Malo, cette forteresse bretonne que les siècles semblent avoir laissée intacte.
 
En fait, la ville portuaire lui sert de prétexte pour articuler l’espace, l’architecture et la nature, entre le ciel, la mer et les rochers jonchant la grève. Doré intensifie le pittoresque de la vue en travaillant de manière expressive les éléments naturels. Il lave les ciels avec des effets de transparence et de lumière, réservant le blanc du papier, laissant agir et sécher l’aquarelle par taches successives pour délimiter les nuées et les terrains. C’est bien Saint-Malo, ses remparts, ses tours et son église, mais transfigurés par le pinceau virtuose.
À ces paysages maritimes ou lacustres, à ces points de vue terrestres conduisant le spectateur comme un touriste sur les grèves ou les routes, s’opposent les visions plus verticales, accrochées au flanc des montagnes ou suspendues au vol altier des aigles, sujet qu’il traite régulièrement depuis l’illustration du Voyage en Espagne, en dessin et en peinture, comme dans son aquarelle du cirque de Gavarnie. L’attraction principale du tourisme pyrénéen, située non loin de Lourdes, figure un véritable amphithéâtre, peint et pensé comme tel. Un sentier emprunté par de minuscules personnages conduit à la cascade au fond de la vallée, mouvement relayé et inversé par le cours de la rivière en direction du spectateur. Plus que la géologie, c’est cette circulation qui intéresse Doré au prix d’un contresens, l’addition de deux points de vue forçant la rivière à remonter la vallée pour venir au spectateur. Ce n’est pas tant la topographie qui l’intéresse ici que l’effet produit : le sentiment du paysage, l’implication de l’œil dans la vue.
 
Doré n’a pas inventé de nouveaux territoires paysagers, les Alpes étant un sujet de peinture depuis le XVIIIe siècle5 (après avoir longtemps été sujet de spéculations géologiques et théologiques au carrefour de l’Europe, sur la route de l’Italie). Doré représente les montagnes savoyardes (de Bellegarde à Chamonix), plus rarement italiennes (Courmayeur), autrichiennes (il traverse le Tyrol en 1860 en compagnie de son ami et mentor Paul Dalloz avant de poursuivre en direction de Vérone et Venise). Mais sa passion pour les Alpes suisses l’emporte. Il visite douze fois la confédération en vacances, comme en automne 1880, où il entreprend « quelques équipées vers des points célèbres, tels que Zermatt, Diablerets, etc. […] j’ai pu faire ainsi une ample moisson de sceneries […]. Le fameux Gornergratt m’a émerveillé6 ». En plus du Valais et des Alpes vaudoises, Doré affectionne la région genevoise (le Salève), l’Engadine et tout particulièrement les Préalpes en surplomb de Montreux et du lac Léman : Glion et Les Avants. Le Grand Hôtel Dufour, construit par les frères Dufour en 1873, ouvert toute l’année dès 1877, attire alors une nombreuse clientèle internationale. « Il me semble que tout ce que l’imagination peut rêver comme scènes alpestres soit sévères soit riantes, se trouvent réunies [sic] sur ce point7 », écrit-il en 1876.
Les Pyrénées, à la différence des Alpes, n’ont bénéficié ni des projections lyriques et idéologiques d’un Albrecht von Haller ou d’un Jean-Jacques Rousseau (elles commencent à être visitées et « vues » à partir des années 1780, sous l’impulsion du tourisme curiste8) ni d’infrastructures touristiques de haute montagne. Doré en apprécie le côté sauvage. À la frontière espagnole, il se poste aux abords des torrents (les « gaves »), le long des cols et sur les pentes fréquentées par des animaux caractéristiques : les isards et surtout les aigles. Lors de son dernier voyage en automne 1882, par exemple, il va voir « les sceneries les plus recommandées et célèbres, telles que le port de Venasque, L’Enticade [sic], le lac de Gaube, le cirque de Gavarnie et plusieurs autres merveilles qui égalent certainement les plus belles places des Alpes9 ».
 
En Écosse, Doré devait retrouver des éléments de l'ambiance pittoresque des Vosges, ses châteaux et ses ruines, combinés à l'expérience sublime des hautes cimes. En avril 1873, l'écuyer du prince de Galles, le colonel Christopher Teesdale, le convie à une partie de pêche au saumon. Partis tous deux de Paris via Londres, ils longent la côte en bateau à vapeur pour rejoindre Aberdeen, avant de suivre la rivière Dee en train en direction de Braemar. Selon le colonel, Doré néglige la pêche au profit du dessin : « Son carnet fut rempli d'un bout à l'autre en un temps record ; dès que nous étions de retour à la maison et que nous avions dîné, il passait deux ou trois heures à finir les croquis qu'il avait faits pendant la journée, à l'aquarelle, à l'encre ou avec tout ce qui lui tombait sous la main. Une fois, je l'ai vu prendre sa tasse de café et verser son contenu sur une page afin d'obtenir la teinte qu'il voulait. Il travaillait avec tout et n'importe quoi. La pointe d'une plume, son doigt, l'ongle du pouce, tout était bon ; et pourtant, c'est à partir de ces rapides ébauches qu'il créait ensuite certaines de ses œuvres les plus belles et les plus abouties, toutes extraordinairement fidèles9. »
Après Braemar, ils se rendent à Ballater via Balmoral et Abergeldie. « Doré avait alors en tête d'illustrer Shakespeare10 », rapporte encore Teesdale. Comme toujours, le paysage invite Doré à l'imagination littéraire : « Je suis revenu impressionné de ce beau pays si agreste et romanesque. Je crois que dorénavant, quand je ferai des landscapes, il y en aura qui seront des souvenirs de ce pays11 », écrit-il à une amie anglaise, Amelia Edwards. À défaut de saumons, « je me suis borné à la pêche de tableaux et de paysage. J'ai pris là quelques notes à l'aquarelle ; c'est la première fois que j'employais ce procédé aussi je n'ai obtenu dans ces notes que des qualités d'intention ou d'impression11 », poursuit-il en adressant à sa correspondante un dessin du Loch Muick, près de Ballater, non loin d'un autre plan d'eau, le Lochnagar12. Quand on connaît le mépris de la critique et des artistes français pour cette technique jugée mineure, incomplète et bonne pour les amateurs ou les femmes, on comprend les réticences de Doré à l'exploiter : « Peintre, fuis l'aquarelle13 », écrivait Théophile Gautier… Quoi qu'il en soit, l'expérience de l'Écosse a joué un rôle central dans l'évolution artistique de Doré, qui s'est ajusté aux goûts et aux attentes anglais en se tournant vers l'aquarelle de ces paysages identitaires : « Je vais avoir la tête plutôt bien remplie d'un grand nombre de paysages qui me semblent mieux convenir, pour mon exposition de Londres, que des paysages des Alpes suisses14 », écrit-il à sa mère. Il trouvera d'ailleurs un amateur en la personne de James Duncan, laird de Benmore, à l'ouest de Glasgow, l'un de ses principaux collectionneurs15.
Notes
1. Émile Zola, « Le naturalisme au Salon », Le Voltaire, 18-22 juin 1880, in Émile Zola, Salons, Genève, Droz / Paris, Minard, 1959, p. 253.
2. Lettre de Mme Doré à Paul Lacroix, vers 1853, in Blanche Roosevelt, La Vie et les œuvres de Gustave Doré […], op. cit., p. 140.
3. 4. Témoignage écrit de Gabriel Daubrée, recueilli ibid., p. 141.
5. Voir Claude Reichler, La Découverte des Alpes et la question du paysage, Lausanne, Georg, 2002 ; William Hauptman, La Suisse sublime vue par les peintres voyageurs, 1770-1914, Milan, Electa / Lugano, Fondation Thyssen-Bornemisza, 1991.
6. Lettre aux propriétaires de la Doré Gallery, 3 octobre 1880, Strasbourg, musée d’Art moderne et contemporain, DOR 1992/2-140.
7. Lettre de Gustave Doré à Amelia Edwards, 4 octobre 1876, Oxford, Somerville College Library, Amelia Edwards Collection.
8. Serge Briffaud, Naissance d’un paysage : la montagne pyrénéenne à la croisée des regards XVe-XIXe siècle, Tarbes/Toulouse, Université de Toulouse-II, 1994 ; Gouffres, chaos, torrents et cimes…, op. cit.
9. Lettre aux propriétaires de la Doré Gallery, 3 octobre 1882, Strasbourg, musée d’Art moderne et contemporain, DOR 1992/2-153. Le port de Vénasque est un col conduisant les randonneurs au massif de la Maladeta, peint par Doré.
10. Voir Blanchard Jerrold, op. cit., p. 338-339.
11. Lettre de Gustave Doré à Amelia Edwards, 22 juin 1873, Oxford, Somerville College Library, Amelia Edwards Collection.
12. Sur les paysages écossais, voir Robert B. Simon, « Doré in the Highlands », The Journal of the Walters Art Gallery, 1989, p. 53-60.
13. Théophile Gautier, « L’art », in Poésies nouvelles, Paris, Charpentier, 1863, p. 141.
14. Voir Blanche Roosevelt, The Life and Reminiscences of Gustave Doré, op. cit., p. 388.
15. Voir Blanche Roosevelt, La Vie et les œuvres de Gustave Doré […], op. cit., p. 275 et Andrew Macdonald Watson, « Deux éminents collectionneurs écossais du XIXe siècle : Daniel Wilson et James Duncan of Benmore », Bulletin de la Société des amis du musée Eugène-Delacroix, n° 9, 2011, p. 101-108.
 
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