Expositions virtuelles
Gustave Doré

Gustave Doré, paysagiste

par Philippe Kaenel

 

Des effets essentiellement pittoresques, parfois teintés de sublime

Les paysages que Doré arpente sont habités par des souvenirs historiques et romanesques : « L'Écosse est le pays des souvenirs1 ! », s'exclame Louis Énault en 1859. La région des Trossachs abonde en lacs (dont le fameux loch Lomond) qui servent de décor aux écrits de Walter Scott. La Dame du lac (1810), les aventures de Rob Roy (1817) ont d'ailleurs déclenché les premières vagues touristiques dans la région2. Le château de Loch Leven rappelle les intrigues autour de Marie d'Écosse prisonnière, qui s'en échappe à la rame une nuit de 1568. Des légendes pittoresques entourent le loch Duich. Glencoe devient le théâtre naturel et atmosphérique d'un moment sombre de l'histoire écossaise. En lisant la description que donne Énault de cette vallée, on a presque le sentiment que la toile de Doré en est l'illustration : « Il n'y a pas dans toute l'Écosse, ni peut-être dans toute l'Europe, un site d'une grandeur plus sauvage, d'une solitude plus désolée […]. Après l'orage, ce doit être une chose effrayante et belle3. »
 
À mesure que passent les années, Doré tend à réduire la présence humaine dans ses paysages, allant jusqu'à l'évacuer. Significativement, les vues nocturnes et crépusculaires 4sont l’une des caractéristiques de son œuvre : derniers rayons de soleil, effets de lune sur les plans d’eau, étoiles au firmament. La particularité des nocturnes de Doré est qu’il ne s’y passe rien. À la différence d’Horace Vernet, de Caspar David Friedrich, de James Whistler ou même de Van Gogh, Doré fait le vide dans ses tableaux : point de personnages, point d’anecdotes, point de mouvements stellaires, mais, renforcée par l’étendue des formats panoramiques, la représentation d’une durée à la fois quotidienne (réglée par le soleil et la lune), céleste et existentielle.
 
Les paysages de Doré produisent des effets essentiellement pittoresques, parfois teintés de sublime5. La définition du pittoresque par William Gilpin en 1792 n’exclut en effet pas la vastitude, mais il indique que les montagnes doivent être placées en second plan, « où leur immensité réduite par l’éloignement, peut être saisie par la vue, et où leurs traits monstrueux prennent une douceur qui ne leur appartient pas6 ». L’œuvre doit éviter les lignes droites, donner le sens d’une unité tout en privilégiant la dimension « brute », « complexe », « variée » et « brisée ». Les paysages de Doré rarement suscitent l’effroi, la terreur et le repli sur soi. Ils correspondent pour la plupart aux critères du pittoresque. Peu intéressé par la dimension géologique (géognostique) des terrains, Doré oppose à quelques vues d’une nature sauvage et erratique des visions de vallées en berceau où prédomine le sentiment d’un monde ordonné selon des lignes de force dont la raison d’être dépasse le spectateur. Lyriques, ces paysages invitent à la contemplation, à la rêverie (« rêver », c’est errer et vagabonder au sens étymologique). Leurs constructions harmoniques ne sont pas sans évoquer celles d’un Caspar David Friedrich, que Doré rejoint dans une certaine religiosité.
Des hauts de Montreux en Suisse, il écrivait : « Ici nous passons toutes nos heures en face du plus magique et grandiose spectacle qu’il soit donné de contempler […]. C’est le tableau de l’infini7. » Les mots de Doré semblent faire écho à ceux de Chateaubriand sur la forêt primitive dans Atala : « L’idée de l’infini se présente à moi. » La peinture de paysage de Doré, tout en se distinguant radicalement de ses grandes toiles foisonnant d’animation et d’action, inspirées de la Bible, les rejoint toutefois sur le plan du religieux. Elle semble faire écho à ces lignes de Camille Flammarion – que Doré connaissait et qu’il a pu lire –, extraites de son ouvrage Dieu dans la nature : « Devant le spectacle de la vie terrestre, au milieu de la nature resplendissante, sous la lumière du soleil, au bord des mers courroucées ou des limpides fontaines, parmi les paysages d’automne ou les bosquets d’avril, et pendant le silence des nuits étoilées, nous avons cherché Dieu […]. Il est là, visible comme la force intime de toute chose. Nous avons considéré dans la nature les rapports harmoniques qui constituent la beauté réelle du monde, et dans l’esthétique des choses nous avons trouvé la manifestation glorieuse de la pensée suprême8. »
Notes
1. Louis Énault, Angleterre, Écosse, Irlande, voyage pittoresque, Paris, Morizot, 1859, p. 82.
2. Voir Ian Brown (sous la direction de), Literary Tourism: The Trossachs and Walter Scott, Glasgow, Scottish Literature International, 2012 ; James Holloway et Lindsay Errington, The Discovery of Scotland: The Appreciation of Scottish Scenery through Two Centuries of Painting, Édimbourg, National Gallery of Scotland, 1978.
3. Louis Énault, op. cit., p. 188-189.
4. Voir Baldine Saint-Girons, « La nuit dans la peinture : sentiment et fiction », in Raffaele Milani (sous la direction de), Natura e sentimenti, Milan, Niké, 2000, p. 1-43 ; Georges Banu, Nocturnes, peindre la nuit, jouer dans le noir, Paris, Biro, 2005 ; Céline Flécheux, « Le paysage et la nuit en peinture », in Françoise Chenet, Michel Collot et Baldine Saint-Girons (sous la direction de), Le Paysage, état des lieux, Bruxelles, Ousia, 2001, p. 307-327 ; Sjraar van Heugten et al., Van Gogh and the Colours of the Night, Bruxelles, Mercatorfonds, 2008.
5. Voir Le Paysage et la question du sublime, cat. exp., Paris, RMN, 1997 ; Le Sentiment de la montagne, cat. exp., Grenoble, musée de Grenoble / RMN, 1998.
6. William Gilpin, Observations pittoresques sur les différentes parties de l’Angleterre, Breslau, G. T. Korn, 1801, p. 86.
7. Lettre de Gustave Doré à une dame, Glion, 22 septembre 1879, Strasbourg, musée d’Art moderne et contemporain, DOR 1992/3-016.
8. Camille Flammarion, Dieu dans la nature, Paris, Didier, 1869, p. V. Autre exemple de la proximité des genres : le paysage en arrière-plan dans La Chute des anges rebelles (Strasbourg, musée d’Art moderne et contemporain) est probablement une vue du lac Léman et des Alpes savoyardes depuis les environs de Lausanne…
 
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