Expositions virtuelles
Gustave Doré

Gustave Doré, peintre religieux

par Philippe Kaenel

« C'est une folie, a-t-on dit ; la Bible après Les Contes drolatiques ! […]
je lui parlai de ce projet ; j'allais peut-être même le féliciter de l'avoir abandonné, mais il me prévint aussitôt : C'est une idée fixe, je veux illustrer la Bible […] ce sera long ! J'en veux faire mon œuvre la plus sérieuse7. »

« Preacher painter » : art, dévotion et spectacle

La réputation de Doré comme « preacher painter » s’est formée sous la plume de ses biographes, Blanchard Jerrold et Blanche Roosevelt, qui désignent en ces termes le pouvoir de conviction catéchétique et la rhétorique visuelle de ses œuvres religieuses. Dans les années 1860, nombre de critiques (Gautier, Zola, Burty) s’accordent pour juger les productions de l’artiste dramatiques, théâtrales, fantasmagoriques même. « Les Anglais sont fous de cette peinture-là. Pour moi, je n’aime guère cette fantasmagorie que M. Doré appelle Les Ténèbres. Il nous présente un véritable panorama de Jérusalem, sous prétexte de peindre le moment de la Passion où la terre tremble et où le voile du Temple se déchire1 », déclare Jules Claretie à l’occasion du Salon de 1873. Ce potentiel, cette vertu des œuvres religieuses de Doré explique qu’à leur tour elles aient servi de matière à des sermons ou aient été transférées sous la forme de spectacles divers : projections de lanterne magique, tableaux vivants, jeux de la Passion et films2. Anticipant les prédications faites d’après ses toiles, l’artiste écrivait à propos de sa dernière grande composition, La Vallée des larmes : « C’est sans doute le sujet le plus véritablement religieux et chrétien que j’ai [sic] encore fait : c’est, je crois, une création plus personnelle que toutes les autres et un thème fécond pour des commentaires de toutes sortes et de longs développements littéraires3. » Doré aurait d’ailleurs déclaré à son ami le chanoine Frederick Harford : « Je suis catholique, j’ai été baptisé dans l’église catholique […] mais si vous voulez connaître ma véritable religion, la voici. Elle est contenue dans le treizième chapitre de saint Paul aux Corinthiens4 » qui thématise les vertus de l’amour (« S’il me manque l’amour, je ne suis rien »), l’incomplétude de la vie terrestre et l’attente de la connaissance (« Nous voyons actuellement une image obscure dans un miroir »). Ailleurs, dans une lettre adressée au chanoine, l’artiste signe : « G. Doré, chrétien militant5. »
Doré aborde l’art religieux dans la seconde moitié des années 1850, débutant modestement avec des scènes de l’Ancien Testament dans La Semaine des enfants et le Journal pour tous en 1857. Ses ambitions sont de notoriété publique, colportées par les journalistes dont l’un annonce en 1858 : « En ce moment, il prépare des œuvres gigantesques, entre autres l’illustration du Dante, de Shakespeare, de Don Quichotte, de la Bible, du Roland furieux, et enfin de Notre-Dame de Paris6. » « Quand il a parlé d’illustrer la Bible, tout le monde a jeté des hauts cris. C’est une folie, a-t-on dit ; la Bible après Les Contes drolatiques ! […] je lui parlai de ce projet ; j’allais peut-être même le féliciter de l’avoir abandonné, mais il me prévint aussitôt : C’est une idée fixe, me dit-il, je veux illustrer la Bible […] ce sera long ! J’en veux faire mon œuvre la plus sérieuse7. » Nous sommes en 1862.
 
Les premières illustrations de Doré d'après la Bible figurent dans la section du Salon de 1864 consacrée à la gravure. Philippe Burty, défenseur de l'eau-forte et ennemi du burin « officiel » qu'imitent les xylographies, critique vertement celles-ci8. L'article qu'il consacre à l'édition Mame deux ans plus tard apparaît plus tempéré par l'accueil public très positif des deux tomes (Burty ne relève que deux voix négatives, celles de deux réalistes ou naturalistes de conviction, Castagnary et Zola). « Disons cependant que nous eussions préféré que l'artiste se recueillît […]. Ce qui nous a souvent arrêtés dans la sympathie que doivent nous inspirer les qualités brillantes de M. Gustave Doré […] c'est le côté théâtral de son talent9. »
Burty nous apprend que l’édition a été livrée dans toutes les capitales de l’Europe le 1er décembre 1865, pour profiter des ventes de Noël, et que l’illustration (ornements compris) a coûté trois cent quatre-vingt mille francs (Doré encaisse deux cent mille francs pour l’ensemble de la partie iconographique). La Bible résume les nouvelles conditions de la librairie depuis quelques années. L’ouvrage, aussitôt épuisé, est tiré à trois mille deux cents exemplaires sur du papier fabriqué expressément, avec des caractères gravés et fondus pour l’occasion, imprimés avec de l’encre fabriquée à cet effet sur des presses mécaniques particulières. Les deux volumes sont vendus deux cents francs dans l’édition standard ; l’édition limitée, sur papier chamois et sur papier de Chine, s’acquiert pour la somme considérable de trois cents francs10.
La légende de la facilité et de la prolixité de Doré semble se vérifier à cette occasion. Un rapide décompte sur la base des deux cent trente illustrations achevées en quatre ans montre qu’en moyenne il finit plus d’une illustration par semaine, de l’esquisse initiale au corrigé des fumés (les épreuves) en passant par l’exécution sur le bois du dessin à la plume et au lavis gouaché destiné à la gravure. Or, il se trouve qu’entre 1862 et 1865, Doré publie ailleurs plus de un millier de nouvelles illustrations11 auxquelles s’ajoutent de nombreuses peintures et une myriade de dessins plus ou moins finis, dont ceux pour la luxueuse édition du Paradis perdu, de Milton, chez Cassel, Petter and Galpin en 1866, qui montrent la bestialisation de Satan, Lucifer, ange déchu, et qui s’achèvent sur l’image d’Adam et Ève quittant le paradis12.
 
La Bible monumentale de Doré n’est ni la première ni la dernière du genre au XIXe siècle : que l’on songe à celles d’Achille Devéria en 1839 de Célestin Nanteuil en 1858 et surtout de Julius Schnorr von Carolsfeld en 1860, dont l’ouvrage compte deux cent quarante xylographies. L’édition de 1866 précède deux autres entreprises françaises majeures : celles d’Alexandre Bida pour Hachette en 1873 et de James Tissot, chez Mame encore, en 1896-1897. Jamais dans l’histoire des représentations chrétiennes n’avait-on tant imagé, tant imaginé la Bible, tant amplifié par la narration visuelle des textes offrant en eux-mêmes très peu d’appuis scénographiques. La « Bible de Doré » a joué un rôle central dans cet essor, ne serait-ce que par sa diffusion mondiale13, son format et sa technique en clair-obscur. Tous les artistes des générations ultérieures ont dû se positionner par rapport à cette nouvelle vulgate visuelle, mais aussi face aux révisions contemporaines du Nouveau Testament et en particulier de l’image de Jésus. En effet, alors que l’ouvrage est en cours d’exécution paraît un livre polémique qui fait date dans l’histoire de la culture religieuse occidentale. En 1863, la Vie de Jésus d’Ernest Renan, alors professeur au Collège de France, connaît huit éditions en trois mois et cinq traductions en allemand, devenant l’un des best-sellers de la librairie au XIXe siècle. Renan fait de Jésus le personnage d’un roman historique et anthropologique : un doux rêveur, un promeneur dans la campagne de Galilée, surpris par le drame auquel il prend part. Son récit participe surtout de la quête du Jésus historique par la théologie, depuis Hermann Samuel Reimarus, Friedrich Schleiermacher et surtout David Strauss.
Notons que les dessins de Doré ne suivent pas les textes qu'ils illustrent. Ils forment une séquence visuelle parallèle, non synchronisée avec eux. Tout en rendant hommage aux modèles incontournables de la tradition artistique (les Michel-Ange, Raphaël, Rubens, Rembrandt, Poussin, Martin, Delacroix…), ce corpus iconographique, d'une ampleur sans égale, offre nombre de scènes de pure invention qui ont renouvelé le répertoire contemporain. Relevons encore que Doré n'a pas été en mesure de jouer de la couleur locale comme avec son Don Quichotte. En effet, à la différence de ses concurrents contemporains et futurs, Alexandre Bida et James Tissot, il ne s'est jamais rendu au Moyen-Orient.
Notes
1. Jules Claretie, L’Art et les artistes français contemporains, Paris, Charpentier, 1876, p. 152.
2. Voir Dan Malan, Gustave Doré: Adrift on Dreams of Splendor, Saint Louis, Malan Classical Enterprise, 1995 ; Jérôme Pontarollo, « L’héritage artistique légué par Gustave Doré », in Gustave Doré, un peintre-né, cat. exp., Bourg-en-Bresse, musée du Monastère royal de Brou / Paris, Somogy, 2012, p. 52-61. L’art religieux de Doré est traité par Annie Renonciat, La Vie et l’œuvre de Gustave Doré, Paris, ACR éditions, 1983 ; Eric Zafran, Fantasy and Faith: The Art of Gustave Doré, New Haven et Londres, Yale University Press / New York, Dahesh Museum of Art, 2007, p. 65-89 ; Sylvie Carlier, « Gustave Doré et l’iconographie religieuse », in Gustave Doré, un peintre-né, cat. exp., Bourg-en-Bresse, musée du Monastère royal de Brou / Paris, Somogy, 2012, p. 28-37. Comme nombre de touristes européens (ils sont cent mille en 1880), les propriétaires de la Doré Gallery se rendent par exemple au jeu de la Passion d’Oberammergau (texte au crayon sur la dernière page d’une lettre de Doré aux propriétaires de la Doré Gallery, Strasbourg, musée d’Art moderne et contemporain, DOR 1992/2-081).
3. Lettre de Gustave Doré aux propriétaires de la Doré Gallery, 3 mai 1881, Strasbourg, musée d’Art moderne et contemporain, DOR 1992/2-143. Cette toile « personnelle » est peinte peu après le décès de sa mère.
4. Voir Blanche Roosevelt, La Vie et les œuvres de Gustave Doré, d’après les souvenirs de sa famille, de ses amis et de l’auteur, Paris, Librairie illustrée, 1887, p. 254.
5. Voir Blanchard Jerrold, Life of Gustave Doré, Londres, W. H. Allen, 1891, p. 275.
6. Achille Gleizes, « Gustave Doré », Le Gaulois, n° 29, 30 mai 1958, p. 4-6.
7. Georges d’Heilly, « Promenade artistique dans les ateliers de Paris, I : Gustave Doré », Les Beaux-arts, 1862, p. 131-132.
8. Voir Philippe Burty, « La gravure au Salon », Gazette des beaux-arts, 1er juin 1864, p. 554-566.
9. Philippe Burty, « La Sainte Bible éditée par la maison Mame de Tours », Gazette des beaux-arts, 1er mars 1866, p. 272-280.
10. Sur la Bible de Doré, voir Anke Schmidt, « Doré illustriert die Bibel », in Herwig Guratzsch et Gerd Unverfehrt (dir.), Gustave Doré 1832-1883, t. I, Illustrator, Maler, Bildhauer, Dortmund, Harenberg Kommunikation, coll. « Die bibliophilen Taschenbücher », 1982, p. 131-150 ; Emmanuelle Amiot-Saulnier, La Peinture religieuse en France, 1873-1879, Paris, musée d’Orsay, 2007, p. 134-138.
11. Selon le listing dressé par Henri Leblanc, Catalogue de l’œuvre complet de Gustave Doré, Paris, Ch. Bosse, 1931, p. 399-400.
12. Sur Milton en images, voir Roland Mushat Frye, Milton’s Imagery and the Visual Arts: Iconographic Tradition in the Epic Poems, Princeton, Princeton University Press, 1978.
13. Dan Malan (op. cit., p. 81 et suiv.) a relevé près de sept cents éditions contenant des illustrations de la Bible : « Can we not safely assert that they are the most popular illustrations in the history of the world ? » (p. 81.)
haut de page