Expositions virtuelles
Gustave Doré

Gustave Doré, sculpteur

par Edouard Papet

« Tout a été dit sur le génie dont Gustave Doré a fait preuve dans toutes les manifestations de son talent mais il nous semble qu'on a trop peu insisté sur son talent de sculpture qui s'est révélé dans ces dernières années d'une façon si ingénieuse et si brillante3. »

Une inspiration profondément romantique

Doré vint tard à la sculpture, en 1877. Suivant le même parcours que quelques exemples remarquables depuis les romantiques, ce peintre devenu sculpteur autodidacte acquit sans peine une virtuosité qui égale celle déployée en peinture. Cette passion des dix dernières années de sa vie, à l’instar de celle d’un Jean Léon Gérôme, fut nourrie des réflexions menées par un fin observateur de la vie artistique parisienne depuis son adolescence. Comme chez Gérôme encore, l’intérêt de Doré pour les trois dimensions n’était pas neuf, remontant au moins à l’exil londonien en 18711. Son aisance frappait ses contemporains : « Rien n’est curieux comme de le voir travailler dans son immense atelier de la rue Bayard. Comme en se jouant, sans effort, il passe de l’ébauchoir au pinceau, prend ses crayons, les quitte, saisit un violon, instrument qu’il adore et dont il se sert à merveille. Tout cela simplement, tranquillement, au milieu des saillies d’une conversation qu’il sait tour à tour rendre spirituelle, éloquente, paradoxale ou doucement poétique2. » Doré fut l’artiste protéiforme de sa génération qui poussa peut-être le plus loin un goût certain pour l’expérimentation. À sa mort, Le Monde illustré rendit hommage à ses talents de sculpteur : « Tout a été dit sur le génie dont Gustave Doré a fait preuve dans toutes les manifestations de son talent mais il nous semble qu’on a trop peu insisté sur son talent de sculpture qui s’est révélé dans ces dernières années d’une façon si ingénieuse et si brillante3. »
Ingénieuse et brillante, l’analyse était juste, mais Doré, malgré sa stature artistique, n’innova pas. Il s’inscrivit plutôt dans une tradition formelle classique et le naturalisme nourri d’académisme qui dominait l’esthétique de la sculpture des années 1870, dont il sut toutefois proposer une variation convaincante, dans laquelle la virtuosité le dispute souvent à l’étrangeté de l’inspiration. Les statues de Doré fourmillent, comme ses peintures, d’idées originales. Sculpteur doué, trop doué peut-être, qui, s’il se lança dans la discipline sans les préjugés qu’un enseignement académique de la sculpture aurait pu lui apporter, ne s’en émancipa pour autant pas, paradoxe que l’on peut retrouver chez Bartholdi4 . Ce que Doré prit à la sculpture de son temps, qu’il a particulièrement bien connue et observée, fut contrebalancé par une audace de composition qui se plaisait, non sans une naïveté de néophyte, aux contrastes et aux déséquilibres formels. Sa prolixité aguerrie d’illustrateur et de peintre fit la différence avec ses nouveaux confrères, dont certains, principalement Albert Ernest Carrier-Belleuse, influencèrent clairement l’esthétique générale de son œuvre en trois dimensions.
 
La production de Doré se partage entre des statues allégoriques parfois surprenantes, de grandes dimensions, et des œuvres en bronze de dimensions réduites, destinées à une édition de qualité à peu d’exemplaires. Son parcours ne comprend pas toutes les étapes obligées d’une carrière de sculpteur de l’époque : peu de bustes – la nécessité alimentaire n’était pas pressante – et un seul monument public, Alexandre Dumas père, inauguré après sa mort, où il se montre d’un réalisme convaincant avec le groupe des Lecteurs et la figure de d’Artagnan. Il exposa au Salon, à l’Exposition universelle de 1878 et au Cercle de l’union artistique, place Vendôme, qui donnait à son œuvre une visibilité alternative auprès des amateurs. Sans compter les réductions, en différents matériaux et tailles, qui étaient diffusées à Londres par l’intermédiaire de la Doré Gallery5, qui joua aussi un rôle important pour la diffusion de son œuvre sculpté. En décembre 1878, il écrivait aux propriétaires : « Je suis convaincu que l’apparition toute nouvelle de mes sculptures à Londres contribuerait beaucoup à l’attraction de notre galerie6. »
L’année suivante, Doré envoya L’Effroi, La Gloire et Ganymède. Selon le précieux catalogue raisonné établi par Samuel F. Clapp et Nadine Lehni en 1991, il a réalisé trente-huit modèles de sculptures, déclinées en divers matériaux, principalement la terre cuite et le bronze, souvent fondu par Thiébaut. Doré alterna des groupes allégoriques ambitieux autant par leur thème imprégné d’universalisme que par leurs dimensions, qui, les années avançant, défièrent de plus en plus les lois de la pesanteur. Sans doute avait-il pensé que la sculpture, par l’immédiateté de sa présence physique, lui permettrait une plus forte puissance d’expression. Une lettre de Paul Dalloz à Victor Champier, publiée peu après la mort de Doré, témoigne de l’ambition esthétique de ce dernier, de son inspiration profondément romantique, au travers du récit d’une joute oratoire avec Théophile Gautier : « Gustave Doré prétendait que la forme qui n’était pas l’expression d’une idée, d’un fait, d’une impression douce ou terrible, d’une émotion ressentie et traduite par l’artiste n’était rien. Th. Gautier, lui, soutenait que la forme, dans sa beauté purement linéaire ou colorée, abstraction faite de tout récit, était tout […]. “Tu m’appelles mystique… tant mieux ! Toi, tu n’es qu’un photographe.” – Pas d’injures, s’écria Doré. Est-ce qu’on photographie ce qu’on a dans le cerveau, la vision qui vous hante, l’émotion qu’on ressent ? […] tu n’es qu’un décoratif7… »
C’est pourtant bien l’un des reproches qui furent faits à la sculpture de Doré, le décoratif, telle La Danse pour l’opéra de Monte-Carlo, réalisée à la demande de Charles Garnier en 1879, en pendant au Chant de son amie Sarah Bernhardt qui pratiquait la sculpture : « Notre artiste qui fait de grands décors d’opéra quand il paysagise sur la page d’un in-folio […] est descendu aux proportions d’une vignette dans cette œuvre sculpturale. Est-ce à dire pour cela qu’il n’ait point en lui les éléments véritables d’un statuaire ? Non point, mais ce goût prononcé pour le joli, le précieux, le ciselé, le fini, lui interdit toute conception sculpturale dépassant les dimensions d’une statuette. M. G. Doré serait un excellent figuriste très utile aux fabricants de bronze8. » La pique n’était pas sans fondement : Doré produisit parallèlement des œuvres décoratives, plus accessibles, d’inspiration disparate, mais certaines se révèlent singulièrement plus originales dans leur conception. D’autres frisent avec la tentation à peine dissimulée du record à tout prix, non sans une certaine canaillerie, dont le paroxysme de fantaisie échevelée demeure Le Poème de la vigne, sans équivalents dans l’art décoratif de la seconde moitié du XIXe siècle.
 
Notes
1. Blanche Roosevelt témoignait avoir vu deux ans plus tard dans l’atelier parisien de la rue Bayard divers modelages achevés ou en cours de réalisation. Voir Samuel F. Clapp et Nadine Lehni, « Une introduction à la sculpture de Gustave Doré », Bulletin de la Société de l’histoire de l’art français, 1991, p. 219. Cet article demeure l’un des plus complets sur la sculpture de Gustave Doré, avec celui de Dirk Kocks, « Gustave Doré als Bildhauer », in Herwig Guratzsch et Gerd Unverfehrt (sous la direction de), Gustave Doré 1832-1883, t. I, Illustrator, Maler, Bildhauer, Dortmund, Harenberg Kommunikation, coll. « Die bibliophilen Taschenbücher », 1982, p. 233-266.
2. Léon Lhermitte, « Gustave Doré, artiste français né en 1833, La Madone, Salon de 1880 », in L’Art contemporain, peintres et sculpteurs, Paris, Ateliers de reproductions artistiques, 1880.
3. Le Monde illustré, 1883, t. LII, p. 54.
4. Voir Anne Pingeot, Sculpture française, XIXe siècle, Paris, RMN, coll. « École du Louvre, notices d’histoire de l’art », n° 6, 1982, p. 31.
5. Voir Samuel F. Clapp et Nadine Lehni, op. cit., p. 234.
6. 27 décembre 1878, DOR 1992/2-126.
7. Paul Dalloz, cité par Victor Champier, « Gustave Doré, artiste de l’industrie », L’Art décoratif, t. V, 1884-1885, p. 546.
8. Maurice Du Seigneur, Le Théâtre de Monte-Carlo, Paris, Édouard Rouveyre, 1880, p. 35-36.
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