Expositions virtuelles
Gustave Doré

Gustave Doré, lithographe et graveur

par Valérie Sueur-Hermel

Progressivement Doré quitte le registre comique au profit de l'estampe traitée pour elle-même en concevant de véritables tableaux en noir et blanc, échos aux planches hors-texte gravées sur bois des luxueux in-folio illustrés.

Tableaux lithographiques

Une œuvre, considérée comme le chef d’œuvre lithographique de Doré, témoigne néanmoins, à grande échelle1, de ce maniement libre et créatif du médium, à la manière des peintres-lithographes. Connue sous le titre de La Rue de la Vieille lanterne, cette planche a été enregistrée à la Bibliographie de la France en avril 1855, sous celui plus conforme à sa nature d’Allégorie sur la mort de Gérard de Nerval. Doré y évoque le fin tragique du poète qu’il rencontrait chez Théophile Gauiter et qui s’est pendu au petit matin, le 26 janvier 1855, aux barreaux du soupirail de la boutique d’un serrurier. La sinistre ruelle, située près du Chatelet, disparue peu de temps après, a fait converger les hommes de lettre venus en pèlerinage et a suscité de nombreuses représentations artistiques. Contrairement à la vue strictement topographique qu’en donne Célestin Nanteuil au même moment, celle de Doré est résolument fantastique. Elle associe à la représentation morbide et réaliste du pendu, la figuration allégorique de l’ascension de son âme entraînée par la mort vers un paradis très féminin, relayée par la transcription, en bas à droite de la composition, du  dernier quatrain des Cydalises : « L’éternité profonde/ souriait dans ses yeux…/ Flambeaux éteints du monde/ Rallumez-vous aux cieux ». L’oscillation entre deux pôles, l’un réaliste et l’autre visionnaire, qui caractérise l’art de Doré, s’exprime ici magistralement.
 

Le « romantisme noir »

Ce « romantisme noir » caractéristique d’un second souffle du romantisme sensible dans les arts du noir et blanc sous le Second Empire est servi par la technique particulière de la manière noire lithographique. La surface de la pierre dans la partie inférieure de la composition a été recouverte de crayon gras lithographique, les blancs étant amenés par grattage à la pointe, selon un procédé mis en œuvre, à la génération précédente, par Eugène Delacroix dans Macbeth et les sorcières. À cette partie sombre qui apparaît tel un négatif photographique s’oppose l’évanescence du crayon lithographique estompé utilisé dans la partie supérieure. Les violents contrastes de noir et de blanc et le jeu subtil des deux manières lithographiques distinguent cette planche au sein de l’ensemble de la production de Doré. Si l’on retrouve une veine quelque peu similaire dans l’affiche de librairie de La Légende du juif errant, lithographiée en 1856, il faut reconnaître qu’elle est davantage présente dans les illustrations gravées sur bois que dans les autres lithographies de Doré.
Progressivement Doré quitte le registre, limité par le format, de la littérature comique en images, située au plus bas dans la hiérarchie des arts, au profit de l'estampe traitée pour elle-même en concevant de véritables tableaux en noir et blanc, échos aux planches hors-texte gravées sur bois des luxueux in-folio illustrés.
 
En 1857, parait un album in-folio de vingt lithographies publiées précédemment dans Le Musée Français-anglais, auquel Doré contribue aussi par des dessins gravés sur bois. Contrairement aux planches reproduites dans les pages du périodique, par gillotage, procédé de photogravure permettant la mécanisation de l’impression, le tirage effectué par Vayron d’après les pierres originales est d’excellente qualité. L’ensemble se signale par une facture lithographique beaucoup moins audacieuse que celle de La Rue de la Vieille lanterne et par l’éclectisme des sujets, empruntés notamment à l’univers de la montagne que Doré affectionne ainsi qu’à son Alsace natale (La Messe de minuit en Alsace, Les Dénicheurs d’aigle ou Les Schelters en Alsace).
Cinq ans plus tard, en 1862, Goupil édite un autre album lithographique composé de douze planches imprimées par Lemercier. Connu sous le titre générique d’Album de Gustave Doré, il renferme plusieurs compositions réinterprétant des toiles (Entre ciel et terre), des dessins indépendants (Andromède) ou gravés sur bois (L’Ogre du Petit Poucet)2, qui témoignent du goût de Doré pour la transposition d’un même motif, souvent légèrement modifié, d’un médium à l’autre mais aussi de son désir de servir sa carrière en profitant des possibilités de diffusion de son œuvre par l’estampe.
Les Épisodes de la guerre d’Orient, chronique en images de la guerre de Crimée, parue en 1855 et 1856, dont il existe pour certaines planches des versions peintes (Bataille de l’Alma, Bataille d’Inkermann), puis les vingt lithographies teintées imprimées par Lemercier de la suite des Batailles et combats de la Guerre de l’indépendance d’Italie, publiées par Bulla en 1859, largement diffusées en France et à l’étranger, répondaient à ces mêmes critères.
 
Notes
1. Les dimensions de l'image sont de 50,5 x 34,8 cm.
2. Cette transposition a d'ailleurs été à l'origine d'un différend entre Doré et Hetzel, l'éditeur de Contes de Perrault (cf. Christophe Leclerc, Gustave Doré, le rêveur éveillé, Paris, L'Harmattan, 2012, p. 175-176).
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