L’Énigme
Gustave Doré (1832-1883), 1871.
Huile sur toile, 130 x 195,5 cm
Paris, musée d'Orsay
© Musée d’Orsay. Dist. RMN-Grand Palais / Patrice Schmidt
L’Énigme appartient à un ensemble de trois peintures en camaïeu gris-bleu datées de 1871. Sa composition complexe emprunte à la peinture de bataille romantique, au paysage sublime et à l’allégorie symboliste. Le premier plan, faiblement éclairé – aube ou crépuscule –, déploie une butte dévastée par les bombardements et les combats. Au milieu de ruines et de canons renversés, le sol est jonché de cadavres comptant autant de soldats que de civils, réminiscence des Scènes des massacres de Scio de Delacroix (1824, Paris, musée du Louvre). Le pathos culmine au centre, avec une humble famille décimée. En arrière-plan apparaît une vaste plaine densément urbanisée d’où s’élèvent d’épaisses colonnes de fumée zébrant le ciel de sept obliques colossales. Ce paysage évoque le siège de Paris (septembre 1870 – janvier 1871), contemplé depuis les hauteurs environnantes, telles celles de Saint-Cloud où se sont tenus les bombardements les plus ravageurs. Doré évite toutefois l’exactitude topographique, permettant d’élargir la vision apocalyptique à la France entière réduite en cendres. Placé à l’articulation entre les deux plans, le groupe allégorique constitue le point nodal de compréhension de l’œuvre. Au comble de la détresse, l’allégorie de la France vaincue (Victoire ailée, génie de la Liberté, de la Patrie ou encore de l’Histoire, selon certains auteurs) adresse un regard implorant au sphinx dominateur dont le regard profond renvoie la France à la solitude et au néant auxquels elle est condamnée. Doré traduit ainsi le traumatisme et l’abattement qui semblent résumer l’état d’esprit des Français en 1871, stupéfiés par la rapidité avec laquelle d’abord l’armée, le régime impérial, puis la capitale et l’union nationale, enfin les monuments et les arts ont été réduits à néant.
Côme Fabre, conservateur au musée d'Orsay
 
 

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