arrêt sur

La révolution monothéiste

Pierre Bordreuil

 
La Bible hébraïque est habituellement considérée comme le corpus fondateur du monothéisme, qui apparaît dans la tradition juive, puis dans le christianisme et dans l'islam.
On entend par monothéisme la foi en un dieu unique et universel, valant pour tous les hommes et pour toutes les fonctions nécessaires à leur vie. On le distingue de l'hénothéisme, ou monolâtrie, qui admet la réalité de plusieurs dieux, mais choisit de n'en adorer qu'un seul, que ce soit au niveau de la collectivité ou de l'individu. Le véritable monothéisme exige davantage encore de la part du fidèle, à savoir la certitude que son dieu est le seul qui mérite d'être qualifié de divin, effort qui suppose une forte implication individuelle de la part de ce même fidèle.

L'histoire

Papyrus mythologique égyptien
Papyrus mythologique égyptien
 
Historiquement, la vénération d'un dieu unique et universel ne s'est pas, loin de là, imposée d'emblée. Le culte exclusif d'Aton, représenté sous la forme du disque solaire, dont le pharaon "hérétique" Aménophis IV - Akhenaton fut le propagandiste au XIVe siècle avant J.-C., ne fut qu'un phénomène passager, borné dans le temps et dans l'espace. Surgi de nulle part, sans réelle implantation dans la religiosité égyptienne, il ne devait pas survivre à la disparition de son royal zélateur.
Le Proche-Orient, où devaient naître et s'épanouir les trois formes successives, jadis concurrentes, aujourd'hui concomitantes, du monothéisme, a offert d'abord l'exemple d'un polythéisme généralisé. On peut le constater dès l'apparition des sources littéraires les plus anciennes ; les textes religieux péribibliques découverts depuis trois quarts de siècle à Ras Shamra-Ougarit, d'êtres divins qui forment "l'assemblée" ou le "cercle" des "fils de Ilou" ; les textes littéraires que sont mythes et légendes ont tendance à concentrer sur les deux dieux principaux du panthéon, Ilou et Baalou , l'essentiel des activités divines.

Les dieux des nations

L'adorant au chevreau
Dans le lent processus depuis l'hénothéisme vers le monothéisme, la monolâtrie occupe une place importante dans l'Ancien Testament. Au IIe siècle avant J.-C., le chapitre IX de Daniel laissera encore la place aux dieux des nations. Le dieu d'Israël, seul objet d'adoration, joue alors un rôle d'arbitre. La tradition biblique avait bien conscience que les ancêtres du peuple servaient d'autres dieux (Josué, XXIV, 2) : "Les dieux que vos pères ont servis au-delà du Fleuve. les dieux des Amorrhéens au pays desquels vous habitez" (Josué, XXIV, 15), ceux que l'on retrouve dans les panthéons syriens du Ier millénaire. C'est alors que Josué confesse : "Moi et ma maison nous servirons Yahwé."
Mais, à partir du VIIe siècle, la réforme deutéronomique, en contribuant à renforcer la cohésion communautaire, va entraîner la religion nationale à considérer l'idolâtrie comme une forme de trahison.

L'influence perse. Le dieu du ciel

 
C'est à un hénothéisme national qu'incitait la politique des Perses achéménides envers les peuples de l'empire, chaque ethnie adorant son dieu séculaire et conservant ses propres rituels. On ne peut parler d'un hénothéisme biblique en faisant abstraction de l'organisation de l'Empire perse qui lui a donné son cadre institutionnel.
En même temps, cette politique pratiquée par les Achéménides a contribué à donner le ton à l'avènement du monothéisme en proscrivant les dieux faits de bois ou de pierre, ce qui est une tradition ancienne des Perses, et en réaffirmant la primauté du "dieu du ciel".

L'Empire romain

 
Il faudra pourtant attendre l'apparition au Proche-Orient au Ier siècle avant J.-C. du premier empire mondial, l'Empire romain, étendant ses frontières de l'Espagne à l'Euphrate et son influence au-delà encore, pour que le judaïsme avec Philon d'Alexandrie, comme le christianisme qui va surgir peu après, fasse sienne l'idée qu'il n'existe qu'un seul dieu sur l'ensemble de la terre habitée.

Un seul dieu pour la terre entière

L'établissement de l'Alliance
On voit que l'idée d'un seul dieu pour la terre entière, c'est-à-dire un monothéisme intégral, s'est imposée au terme d'un lent processus séculaire. L'élément présent à toutes les étapes de cette évolution et qui apparaît fondamental est celui de la paternité divine. Si un élément fondamental de la piété humaine est le sentiment d'appartenance envers la divinité, c'est bien la relation filiale qui en donne l'image la plus concrète.
À Ougarit, le théonyme Ilib de traduction incertaine, "dieu-père" ou "dieu du père", témoigne de la protohistoire du "dieu des pères" ou du "dieu-père" des récits patriarcaux de la Genèse. Plus tard, Yahwé s'adressera ainsi à son oint : "Tu es mon fils, je t'ai engendré aujourd'hui." (Psaumes, II, 7.) La force de cette relation filiale revêtira bien entendu une intensité singulière si le croyant a comme seul partenaire son dieu personnel à l'exclusion de tout autre.
L'existence d'un lien étroit entre monothéisme et dieu personnel ne devrait pas faire oublier celle d'un troisième élément complémentaire des deux précédents, à savoir le caractère universel du dieu qui est réputé unique. Une telle prise de conscience n'aurait guère pu se développer avant que la terre habitée et ses populations ne soient perçues comme un tout. C'est dans les années 60 de notre ère que sera peut-être donnée dans l'Épître de Paul aux Éphésiens la formulation la plus exacte en même temps que la plus concise du monothéisme universaliste : "Un seul Dieu et Père de tous, qui est au-dessus de tous, par tous et en tous." (Éphésiens, IV, 6.)
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