arrêt sur

La Parole au risque de l'écriture

Anne Zali

 
Inlassablement copiés, transmis, traduits, récités, psalmodiés, anciens et neufs à la fois, parfois se séparant, parfois se rejoignant dans des intuitions vertigineuses où l'humain semble s'embraser au bord de quelque chose d'irréductible, les textes fondateurs des trois monothéismes, dits abrahamiques, ont d'abord été une aventure...

Le dépôt d'une parole brûlante

Sommet d'un kudurru portant des symboles divins inscrits
Aventure d'écriture qui semble précédée d'un tremblement, car il s'agit pour elle de se faire le dépôt d'une parole brûlante, de laisser la place dans l'enclos du livre à la présence d'une signature de feu, de garder trace dans la rigidité propre à l'écrit de ce qui fut commotion, indicible rencontre, jaillissement. Aventure de transmission qui fait entrer le divin dans le risque des hommes, celui de la corruption du texte ou de ses supports, celui de la crispation identitaire, de la manipulation autoritaire ou encore de l'instrumentalisation par les pouvoirs. (Les scribes médiévaux couchant sur le parchemin le texte de la Bible étaient, dit-on, tellement impressionnés par la responsabilité écrasante qui leur incombait qu'ils avaient inventé la figure de Titivillus, diable affecté au scriptorium qu'ils pouvaient accuser de toutes les erreurs de transcription...) La fidélité difficile à l'impact originel pourra au cours de l'histoire revêtir des formes variées, elle ne cessera jamais de chercher à maintenir le lien à la Parole fondatrice, à ouvrir à travers la lecture, le chant, la psalmodie ou la récitation liturgiques des chemins d'aller et retour.

Le visage du Dieu unique

 
Premier mot du livre de l'ExodeSaint Matthieu écrivantScène d'apprentissage
 
Cette aventure du passage à l'écrit et de l'écrit au Livre que connaissent toutes les grandes religions (que l'on se souvienne de la réticence des érudits du védisme à transmettre par écrit leurs textes sacrés) est sans doute partagée avec une intensité particulière par les trois monothéismes abrahamiques puisque le passage qui y est sans cesse réitéré du polythéisme à l'affirmation du Dieu unique confère au texte une importance extrême : celui-ci s'y trouve en effet à l'endroit exact de ce qui peut faire lien entre l'homme et son dieu, toute représentation figurée étant désormais caduque. Quel visage donner à l'Unique, dès lors qu'il concentre en lui tous les attributs contradictoires répartis auparavant sur des myriades de dieux différents : la puissance et l'amour, le masculin et le féminin, le très proche et le très lointain, la nuit et le jour, le soleil et la lune ? C'est le texte désormais qui fonde, établit, garantit le lien des croyants à leur Dieu, même si son "original" se révèle à jamais introuvable. C'est le texte désormais qui opère le rassemblement du Multiple sous la bannière de l'Un, même s'il s'avère à tout moment comme "hanté" par un foisonnement qui ne cesse d'y faire retour... C'est le Livre qui peu à peu fédère la bibliothèque de récits plus ou moins épars, parfois contradictoires, de traditions diverses.

L'image se fait texte

Tétragramme YHWH répété trois fois
Ici se joue le commencement d'une histoire. Il y a à prendre la mesure de la révolution que le monothéisme opère à travers sa lente et progressive émergence dans le rapport au monde, révolution comparable à celle qui s'accomplit à travers le passage de l'écriture idéographique à l'écriture alphabétique, désenchantant l'univers du texte jusque-là tout bruissant d'énigmes et de figures animées du monde, évidant le signe de sa valeur d'image pour laisser place en son centre à la coulée du logos. Le monothéisme engouffre l'esprit dans une passe étroite qui l'oblige à modifier ses points d'appui pour passer de divinités palpables à la nuée invisible d'une présence, de représentations anthropomorphes à un dessaisissement de toute projection ou fabrication imaginaire. "Tu ne te feras point d'image taillée de ton Dieu", cette injonction inscrite dans les tables de la Loi mosaïque instaure par effet de ricochet l'avènement du texte.
Avant que le Livre, la Torah, ne vienne, après la destruction du Temple en 70, remplacer le sanctuaire disparu, le texte vient remplacer ce qui est désormais désigné comme "idole", image projetée, image dévorante qui vise à faire main basse sur le Divin pour le manipuler.

Une démarche sacrificielle

 
La substitution du texte, lieu de révélation discrète, à l'éclat provocant de l'"idole" relève d'une démarche sacrificielle. On ne s'étonnera donc pas de retrouver le sacrifice au cours des trois monothéismes abrahamiques : sacrifice d'Isaac dans le judaïsme, sacrifice du fils de Dieu dans le christianisme, sacrifice d'Ismaël dans la tradition musulmane. Dans les trois traditions l'élan fondateur est celui d'une rupture, d'un arrachement – lekh lekha (qu'André Chouraqui traduit par "va pour toi"), tel est l'appel qui met en route Abraham, de la part d'un Dieu qui échappant désormais à la vue se fait murmure dans l'oreille –, sa visée est une montée. La racine hébraïque ola, qui en exprime l'idée, associe deux significations, celle d'"holocauste" et celle d'"élever" : c'est le terme qui transmet à Abraham l'injonction divine présidant au sacrifice d'Isaac. Abraham, dans le contexte qui est le sien, l'entend comme une demande d'holocauste là où la pédagogie divine le conduit à discerner un autre sens, celui de "faire monter". Le texte coranique, pour sa part, se gardera d'attribuer à Dieu l'injonction faite à Abraham de sacrifier son fils : c'est "en rêve" qu'Abraham croit en entendre l'ordre.
Sacrifier, au sens de faire la place au sacré, élever, faire monter, là se joue l'accès d'Abraham à la paternité, sa capacité à se séparer de son fils pour affirmer dans un même mouvement la place du Tout-Autre et de l'Autre. Sacrifier aussi au sens de faire la part au centre du texte à l'empreinte du Tout-Autre, laisser vide l'emplacement d'une marque de feu qui, à l'image du Buisson ardent révélé à Moïse, brûle sans se consumer.
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