Gallimard

Scoop

Evelyn Waugh, 1932, p.59-64

 
« En lisant les comptes rendus du couronnement dans la presse, je ne fus pas surpris de constater que mes collègues, plus impétueux, avaient pris quelques libertés avec les faits et qu’ils avaient exagérés les aspects romantiques et incongrus de l’événement. « Etre le premier à annoncer la nouvelle » et « Donner au public ce qu’il souhaite » sont les deux principes directeurs de Fleet Street [le quartier des journaux à Londres], et ils ne font pas toujours bon ménage. […] De nos jours, presque tous les journaux londoniens préfèrent publier un reportage incomplet, inexact et insignifiant, pour peu qu’il leur parvienne en temps voulu pour devancer leurs concurrents. Or le public se moque bien de cette concurrence. Pour le lecteur qui ouvre son journal au petit déjeuner, les affaires abyssiniennes, par exemple, ne sont pas d’un intérêt vital. Quand il s’agit d’un accident d’avion ou d’un match de boxe, c’est une autre histoire ; il veut en connaître le bilan ou le résultat dès que possible. Mais le couronnement d’un empereur africain n’a que peu ou pas d’importance à ses yeux, et s’il apprend la nouvelle le mardi au lieu du lundi, il n’en sera pas irrité pour autant. Tout ce qu’il attend de l’Afrique, c’est un récit qui le divertira dans le train qu’il prend pour aller à son bureau, et ce récit le divertira le mardi tout autant que le lundi. Ce délai supplémentaire d’une journée fait une différence énorme pour le journaliste qui se trouve sur place : il lui permet d’écrire un article bien documenté (et dans presque tous les cas, plus l’article est documenté, plus il est divertissant pour le lecteur). Les événements relatés dans un journal ne deviennent amusants et palpitants que dans la mesure où ils sont corroborés par les faits historiques ; ne serait-ce que pour cette raison, ce délai est primordial. N’importe qui peut s’asseoir devant une machine à écrire et rédiger l’article dont rêve tout rédacteur en chef. Il suffit de multiplier les décès spectaculaires dans la famille royale, de faire dérailler des trains, de plonger le pays dans la guerre civile et d’inventer des meurtres sauvages et insolubles. Tous ces faits passionneront le lecteur, à condition qu’il les croie authentiques. Présentés comme autant d’événements imaginaires, il les jugera inintéressants. »