Gallimard

La reporter rencontre un Américain résident en Russie.

Andrée Viollis, Le Petit Parisien, 1er février 1927.

 

« – Est-on content dans les campagnes ?
– Somme toute, oui, répond-il. Naturellement les gens grognent. Comme ils commencent à gagner plus d’argent qu’autrefois, ils voudraient pouvoir se donner plus de confort. Sans quoi pourquoi travailler ? disent-ils avec bon sens. Or les objets qu’ils voudraient acheter sont plus chers que les produits qu’ils vendent. Et ils sont en quantité insuffisante. […]
– Et les machines agricoles, les adoptent-ils ?
– Ça, c’est autre chose. Les vieux, vous comprenez, ne sont guère enthousiastes. […] “Nous continuerons comme nos pères nous ont appris, et avant eux nos grands-pères, disent-ils en hochant la tête. Les jeunes, eux, feront ce qu’ils voudront.” Et ils veulent. Il paraît qu’en Ukraine et au Caucase, il y a des districts entiers où la culture est tout à fait scientifique. Le gouvernement achète des machines en Tchécoslovaquie, en Amérique. En une seule année il a importé dix mille tracteurs Ford. […]
– Et le régime soviétique, qu’en disent les paysans ?
– Pas grand’chose. Jamais ils n’avaient joué pareil rôle dans les affaires publiques ; ils en ont conscience, et aussi qu’ils sont les un peu les maîtres de demain…
– Mais ils ne regrettent pas leur « petit père », le tsar, pour lequel ils avaient un tel culte ? Ils ne se révoltent pas à la pensée de son abominable fin, de celle de ses enfants ?
Le jeune Américain laissa un instant errer ses yeux sur l’eau devenue peu à peu plus clair que le ciel, puis d’une voix basse, un peu honteuse :
– Non. Il faut vous dire la vérité. Pas une fois je n’ai entendu  prononcer le nom de Nicolas II. Peut-être y pensent-ils ? Ils ne le disent pas. Que voulez-vous ? Il était si haut, si loin du peuple… »