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« L’œil toujours ouvert »

La presse dans la cité
Par Thierry Grillet

Cet « œil toujours ouvert » tient des Lumières et de Big Brother. La presse panoptique veille, surveille et, loin d’être passive, perce le mur des apparences qui sépare le théâtre de la politique de sa réalité.

La voix de la multitude

Qu’est-ce que la presse apporte à l’exercice de la démocratie ? Pour que chaque individu soit en mesure d’exercer son droit à gouverner, il faut créer les conditions d’une libre délibération. Alexis de Tocqueville, lorsqu’il observe la vie de la toute jeune démocratie américaine, dans les années 1830, découvre une presse qui remplit cet office mais dont la liberté l’étonne et l’effraie. « En Amérique, comme en France [la presse] est cette puissance extraordinaire, si étrangement mélangée de biens et de maux, que sans elle la liberté ne saurait vivre, et qu’avec elle l’ordre peut à peine se maintenir. » Objet énigmatique aux effets incertains. Sans la presse, pas de démocratie et avec elle, une démocratie, mais mal assurée. Comment cet organe complexe, extérieur au champ politique, prend-il sa place et régule-t-il le jeu démocratique ? Cette question a hanté la société américaine qui n’a cessé, par cinéma interposé, de Capra (Mr. Smith Goes to Washington) à Pakula (Les Hommes du président), de poser la question de la compatibilité de la presse et de la démocratie. Mais dans cette fédération d’États encore jeunes, Tocqueville multiplie les aperçus et conclut. Ce ne sont pas les raisons positives d’une promotion de la démocratie, mais celles prophylactiques d’une protection contre la tyrannie qui le conduisent à faire de la presse un pivot de la vie démocratique. Ce sentiment ambigu lui inspire ce commentaire : « [La presse] fait circuler la vie politique dans toutes les portions de ce vaste territoire. C’est elle dont l’œil toujours ouvert met sans cesse à nu les secrets ressorts de la politique, et force les hommes publics à venir tour à tour comparaître devant le tribunal de l’opinion. C’est elle qui rallie les intérêts autour de certaines doctrines et formule le symbole des partis ; c’est par elle que ceux-ci se parlent sans se voir, s’entendent sans être mis en contact. » Dans ces quelques lignes, Tocqueville décrit un laboratoire. Une sorte de modèle implicite, qui vaut pour l’Amérique sans pouvoir être appliqué à la France – soumise à la censure – du XIXe siècle.

La question de l'indépendance


Quel est ce modèle ? Cet « œil toujours ouvert » tient des Lumières et de Big Brother. La presse panoptique veille, surveille et, loin d’être passive, perce le mur des apparences qui sépare le théâtre de la politique de sa réalité. Au-delà, la presse construit la carte politique des sympathies et des antipathies. Mais le plus miraculeux, c’est qu’elle favorise la coexistence des contraires, puisque les partis peuvent y communiquer sans « se voir » et « sans contact ». Ce lieu abstrait de la délibération rationnelle dessine une arène où ne s’affrontent pas des corps mais des idées… Près de deux cents ans plus tard, ce modèle a enregistré des déformations, des déplacements, et même parfois des renversements. Mis en examen par les philosophes, les sociologues, les spécialistes des médias, les attendus démocratiques de la presse sont sans cesse scrutés et questionnés. Et au premier chef, le principe d’indépendance, qui conditionne son rôle dans une démocratie. La presse est elle demeurée fidèle à l’image que s’en faisait Tocqueville : une tour de vigie surplombante ? La dépendance chronique des journaux aux revenus publicitaires ou aux capitaux industriels a rendu cette position plus hypothétique et plus fragile. La presse devenue, au fil du temps, un acteur banalisé dans le monde économique a perdu, en partie, cette distance qui qualifie le juge. Mais le soupçon ne porte pas seulement sur le cadre économique, il concerne aussi les habitus ou les pratiques de travail, par exemple, des journalistes politiques français. Leur proximité avec les hommes politiques, telle que l’analyse le sociologue Cyril Lemieux sous la catégorie de « grammaire naturelle », a affaibli, au regard de l’opinion, le crédit des professionnels de l’observation de la vie politique. On le voit, le schéma épuré des débuts – dessiné sur le canevas américain – n’est plus adapté. À ces critiques, les nouvelles conditions d’existence de l’information introduites par le numérique ont ajouté une crise qui atteint les fondamentaux de la fonction démocratique de la presse.



Le Web au service de l’idéal d’une société transparente

L’idéal d’une société transparente à elle-même, par l’effet du travail de la presse, paraît aujourd’hui pris en charge par le Web. Le paradigme du citoyen journaliste – qui s’est dégradé, quelquefois, en modèle de citoyen paparazzi – n’est que le volet anecdotique de cette aspiration à la transparence. Les débats qui ont surgi, en décembre 2010, à propos de la légitimité des révélations de WikiLeaks ont ouvert un champ nouveau. Ces millions de documents piratés et diffusés en masse sur le Web ont certes jeté une lumière crue sur la boîte à double-fond des affaires publiques (diplomatie, relations militaires, monde politique, etc.). Mais ils ont été bien plus qu’un tsunami de révélations. Plutôt une sorte de manifeste du nouveau régime de l’information qui doit traiter non plus avec un défaut d’information mais avec son excès. Les centaines de milliers de war logs, rapports de guerre de l’armée américaine en Afghanistan et en Irak, les plus de deux cent mille télégrammes diplomatiques, représentant des millions de pages, qui ont été siphonnés par WikiLeaks, seraient demeurés opaques et sans valeur ajoutée pour le citoyen. Impénétrables, ils n’auraient pas pu servir à la délibération démocratique si Julian Assange, le patron de WikiLeaks, n’avait passé un accord de publication raisonnée et étalée dans le temps avec cinq grands titres mondiaux – dont Le Monde. Sans eux, ces informations auraient-elles été classées, expliquées, validées (et parfois filtrées en fonction de leur dangerosité) ? Cet événement majeur, dans ses dimensions, a mis en tension la presse écrite traditionnelle et les organisations informelles d’internautes. Un nouvel espace, de nouveaux acteurs sont donc apparus qui ont hérité et radicalisé l’action de cet « œil toujours ouvert ». Avec d’autres pratiques, d’autres compétences, une autre déontologie.
Sans doute y a-t-il différentes manières de faire entendre la voix de la multitude en démocratie. La tribune, pour les élus. Le meeting, pour les politiques. Le journal, lui, offre une tribune visible à cette parole collective qui ne peut s’exprimer que dans les urnes et à intervalles contraints. Mais la vie démocratique ne se cale ni ne se satisfait de ces seuls rendez-vous. La délibération du citoyen passe par une expression, qu’on pourrait dire chronique et largement diversifiée, sur l’état de la cité. Et lorsque, au moment de voter, la pluralité des points de vue manque, ou paraît, aux yeux du public, manquer, alors la presse donne l’apparence d’une fabrique du consensus, voire du consentement, comme ce fut le cas en 2005, lors du referendum européen. La majorité des organes de presse – et plus massivement encore les médias audiovisuels – avait alors défendu le « oui », et, dans un partage des tâches presque symbolique, le Web avait fait entendre – notamment à travers le blog d’un professeur d’économie de Toulouse, Étienne Chouard – le point de vue du « non ». Là encore, la discontinuité entre le Web et les supports traditionnels de la presse a manifesté, cette fois avec éclat, la crise de la presse française, soudain délégitimée parce que trop engagée dans ce qui a été considéré alors comme le parti des élites.

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