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« L’œil toujours ouvert »

La presse dans la cité
Par Thierry Grillet

En ligne, ce sont des automatismes, des algorithmes qui établissent leurs propres palmarès permanents et substituent ainsi à un régime d’opinion un régime d’influence.

Connexions ou délibération ? L'idéal du « tout à tous »

Contrainte par son nombre réduit de pages, la presse ne rivalise pas avec le Web dans l’exercice d’une démocratie totale ; bien plus, elle paraît opposer à la communication transparente de tous avec tous l’obstacle de ce qui auparavant la qualifiait : les journalistes qui, en filtrant les faits et les opinions, font écran à l’autonomie revendiquée des échanges. Le Web, à travers blogs, forums, chats, est ainsi célébré comme l’espace majeur de la « fin des médiations », parousie d’un état enfin réalisé, et éminemment souhaitable, de la rencontre, de la confrontation et du dialogue. Mais cette correspondance, multiple et instantanée, accomplit-elle cette conversation généralisée qui incarne, en quelque sorte, l’idéal de la démocratie ?
Cette utopie ne résiste pas à l’examen. La juxtaposition et l’addition de centaines de milliers de connexions ne constituent pas ce moment de délibération de tous avec tous qui qualifierait la parfaite démocratie. La fin de la médiation est une illusion. Sans doute, dans cet espace, les journalistes sont encore trop rares. Mais c’est le Web, derrière son apparent chaos, qui ordonne, hiérarchise, sélectionne les avis, les faits, les opinions, les informations. Pire. Il le fait silencieusement et automatiquement. Car ce sont des automatismes, des algorithmes qui établissent ces palmarès permanents et substituent ainsi à un régime d’opinion un régime d’influence.

L’invention d’une presse et d’un journalisme de demain

Alors comment envisager, dans ce contexte, l’avenir de cette relation à la démocratie ? Toujours comme une lutte. Entre ceux qui laissent à l’obscurité « les ressorts secrets de la politique » et ceux qui entendent réaliser cette transparence périlleuse, du « tout à tous » qui pourrait tourner parfois, dans son exigence radicale, au cauchemar orwellien. Symptômes de ce combat permanent, les attaques contre la presse. Comme les polémiques récentes en Hongrie sur la liberté de la presse, comme la situation problématique de monopole des médias en Italie, comme les débats sur la protection des sources en France, ou les attaques physiques cette fois (avec l’incendie des locaux de Charlie Hebdo) contre des journaux. Mais le vrai combat porte désormais sur l’invention d’une presse et d’un journalisme de demain capables de se mesurer avec le Web.
 

Une nouvelle géographie de la presse

Le Web, d’abord, comme lieu de production et de diffusion, où la presse devrait exploiter, sur un plan industrialo-économique, les potentiels libérés par la virtualité, et sur le plan de la délibération, les outils de contact, de consultation, de dialogue avec les lecteurs. Cette étape est en cours, selon des combinatoires variées : une édition papier, doublée d’une édition libre sur le Net, et d’une édition pour abonnés. Ou une édition papier, avec des compléments en ligne. Ou une édition numérique native – comme Mediapart, Slate, Rue89 ou encore Atlantico… Il n’y a pas de martingale gagnante, mais cette redistribution des cartes de l’influence verra apparaître, dans quelques années, une nouvelle géographie de la presse.
 

Le journalisme de data

Le Web, ensuite, comme lieu d’une prolifération des données aux proportions telles qu’elles demeurent hors de portée du citoyen. Les sociétés contemporaines nourrissent paradoxalement l’opacité par souci de transparence. Qui peut lire, pénétrer, comprendre les milliers de données délivrées par les gouvernements, les ministères, les entreprises ? Qui, par exemple, pourrait sérieusement prendre connaissance des cinq cents pages du rapport d’activité de la Fédération internationale des ligues des droits de l’homme – s’il n’y avait eu un site pour inventer une application, un serious game permettant aux internautes de naviguer dans cet océan de données ?
Cette « infobésité », qui se double d’une spécialisation des savoirs, constitue un nouvel écran à la délibération démocratique : la presse doit inventer de nouveaux modes de traitement qui transforment ces données en informations pertinentes et multiplient les angles d’analyse et d’interprétation. Le journalisme de data qui émerge et qui se met en situation de faire parler ces milliers de documents, de tableaux Excel – en les classant, en les contextualisant, en en donnant des visualisations graphiques – est sans doute une voie possible pour maintenir un haut niveau d’intelligibilité de la réalité pour le citoyen. La presse aurait ainsi non seulement à assumer une relation plus profonde, plus directe avec son audience (comme le journaliste face à son lecteur dans les blogs), mais aussi à remonter très en amont de l’information jusqu’à la donnée brute pour réaliser cet état de transparence qu’imaginait Tocqueville.
 

La temporalité redistribuée

Le Web, enfin, comme lieu aux temporalités mixtes. La presse, en s’installant sur le Web et en intégrant les médias chauds (son, image), mêle des temporalités hétérogènes. Il y a le temps du « rapport », du reportage. Temporalité différée de l’après-coup, vécue souvent, dans la compétition avec les médias, comme un handicap. Il y a le temps du « direct », adapté à la radio et la télévision. Temporalité de la simultanéité du fait et de son exposé. Il y a, avec le numérique, le « temps réel », c’est-à-dire une temporalité qui inscrit, plus que la simultanéité au fait, la possibilité pour ceux qui en sont les spectateurs lointains d’y réagir et d’y participer. Temporalité de l’hyperréactivité, promesse d’une présence, d’un engagement augmenté dans le monde, mais aussi menace de voir la relation à la réalité être placée sous la seule juridiction des émotions. Sans doute peut-on se rassurer en se disant que, dans cette course-poursuite entre la presse et l’événement, il y a peu de chances pour qu’un jour la presse triomphe et titre, comme le film de René Clair, « C’est arrivé demain ».
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